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96 heures · Georgia Beers
Erica Ryan ne s’était jamais évanouie auparavant, mais cela devenait une possibilité bien réelle.
L’air de la cabine était devenu étouffant – lourd, comme si elle respirait à travers une gaze humide – et beaucoup trop chaud. Elle régla la bouche d’aération au-dessus de sa tête, d'où sortit un faible filet d’air qui ne fit guère mieux que lui rabattre les cheveux devant les yeux, et elle passa rapidement d’un léger étourdissement à une nausée inquiétante.
Mon Dieu, elle aurait donné cher pour avoir le siège côté hublot. Elle aurait pu coller sa joue contre la vitre fraîche, peut-être repousser l’angoisse de vomir sur son costume Michael Kors bien trop cher. Mais non. À la place, un homme d’âge moyen avec une auréole sous les bras, cheveux poivre et sel, dormait comme un bébé, comme depuis le décollage, ronflant doucement et adossé confortablement au hublot.
Elle plissa les yeux en le regardant, comme si elle pouvait le réveiller en le fusillant du regard. Mais il continua de ronfler, laissant Erica sur le siège côté couloir : numéro 33B.
Le pire siège du monde, pensa-t-elle.
Elle étira sa jambe dans l’allée et pensa qu’elle n’aurait voulu rien d’autre au monde que d’enlever ses maudits talons, mais elle avait lu quelque part que ce n’était jamais une bonne idée d’enlever ses chaussures dans un avion. Un truc à propos des pieds qui gonflent et des chaussures qui serrent quand on les remet. Elle était à peu près sûre que cette paire ne pouvait guère être moins confortable, mais elle ne voulait pas prendre le risque.
Il était difficile de se souvenir d’un voyage pire que celui-ci. Elle n’avait pas voulu y aller au départ, mais son patron avait insisté, affirmant qu’elle était la personne idéale pour la mission. Elle lui avait dit qu’ils n’étaient pas prêts, qu’ils avaient besoin de plus de temps, mais il avait refusé.
Elle ferma les yeux et s’efforça de ne pas penser à tout ce travail, aux mois et aux mois de recherches qui avaient été vaines. Elle sentit poindre un mal de tête au fond de son crâne, un grattement distinct et exaspérant, tels de petits ouvriers munis de pioches qui piquaient les nerfs le long de sa nuque.
Le vol lui semblait durer une éternité, comme si elle était prisonnière d’un épisode de La Quatrième Dimension et condamnée à rester coincée dans son siège inconfortable pour l’éternité, nourrie seulement à coup de sachets de biscuits apéritifs rassis et de petites canettes de Coca light (certainement plus comestibles que le « repas » qu’on lui avait servi).
D’ailleurs… depuis combien de temps étaient-ils en vol, au juste ? Elle regarda la montre Cartier argentée à son poignet – la meilleure chose qu’elle ait tirée de sa dernière relation – et essaya de compter. Mais elle réalisa qu’elle l’avait réglée sur l’heure de New York et ne se rappelait plus exactement quand leur vol retardé avait enfin décollé de Londres. Faire ces calculs lui donnait encore plus mal à la tête. Elle abandonna et poussa un soupir, ne désirant rien d’autre que rentrer chez elle.
Ce soir, tu seras dans ton lit.
Cette pensée réconfortante tournait dans sa tête, comme pour la narguer, mais elle semblait incapable de s’y accrocher et, à la place, elle retint une nausée qui laissa un goût amer au fond de sa gorge.
Essayant d’ignorer la sueur qui perlait sur le haut de sa lèvre, Erica regarda autour d’elle les passagers du vol et laissa son regard s’arrêter sur la femme brune deux rangs devant et de l’autre côté de l’allée, au siège 31 C.
Pollyanna – c’est ainsi qu’Erica l’avait surnommée à l’aéroport, parce qu’elle avait l’air de ces personnes empathiques, compatissantes, qui provoquent des sourires et des gestes de gentillesse à tous ceux qui croisent leur chemin.
Elle était séduisante, d’une beauté un peu bohème. Elle avait les cheveux foncés tirés en une queue de cheval négligée, des mèches s’en échappant et faisant leur propre vie, son jean ayant l’air d’avoir passé un jour ou deux, roulé en boule, fourré dans un sac à dos avant d’être enfilé. Sur ce sac à dos, elle avait épinglé un énorme badge arc-en-ciel proclamant sa fierté gay.
Ce genre de déclarations façon « panneau publicitaire » faisait grimacer Erica. Elle avait tenté de dissimuler une moue de désapprobation et estima son âge vers la fin de la vingtaine, peut-être au début de la trentaine. Elle l’avait observée pendant qu’ils attendaient d’embarquer.
Pollyanna avait engagé la conversation avec un jeune couple et leur petit garçon, puis avec une femme plus âgée voyageant seule, puis avec le steward gay (n’était-ce pas toujours le cas concernant ces messieurs ?). Chaque personne qui la croisait semblait immédiatement éprise d’elle, y compris le couple afro-américain avec qui elle parlait maintenant par-dessus le dossier de son siège.
— Tu es allée à Londres sept fois ? demanda Pollyanna.
Elle devait être agenouillée sur son siège, car ses avant-bras reposaient sur le dossier et elle appuyait son menton dessus en parlant au couple.
— Waouh. Ce n’était que ma deuxième fois. J’ai adoré et j’y reviendrai, c’est sûr.
De cet angle, ses yeux bleus étaient saisissants, encadrés de sourcils et de cils foncés.
— Nos amis les plus chers s’y sont installés il y a environ cinq ans, dit la femme à Pollyanna. Ils nous manquent terriblement et nous faisons en sorte de leur rendre visite au moins une fois par an.
— Et maintenant vous rentrez chez vous ?
La femme acquiesça.
— J’adore voyager, mais j’aime aussi revenir à la maison.
Amen à cela, pensa Erica.
— Et toi ? demanda la femme à Pollyanna. Tu rentres chez toi ?
— Eh bien, ma mère travaille à New York et habite dans le Connecticut, donc je vais lui rendre visite pendant quelques jours. Ensuite, je pars séjourner chez des amis à San Francisco.
— Une vraie machine à voyager ! commenta son interlocutrice.
— Ouais, clairement ! valida Pollyanna en riant. Je crois qu’il faut profiter de la vie autant que possible. Quel est ce vieux dicton, déjà ? « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » ? Un truc comme ça.
Erica leva les yeux au ciel, puis laissa retomber sa tête sur sa main et se frotta la tempe. Le mal de tête ne s’était pas aggravé, mais il n’avait pas non plus diminué, et la pression dans la cabine n’arrangeait rien.
Lorsqu’elle releva la tête, des yeux bleus croisèrent les siens et les retinrent une fraction de seconde de trop.
Pollyanna la relâcha d’un clin d’œil.
Avant qu’Erica n’ait eu le temps de se demander pourquoi ce regard la faisait frissonner, le système de sonorisation cliqua et le pilote prit la parole :
« Mesdames et messieurs, ici votre commandant de bord. Je crains que nous devions effectuer un léger détour. Rien d’inquiétant, pas de quoi s’alarmer, mais nous allons nous poser un peu en dehors de notre trajectoire. Nous amorcerons notre descente sous peu, veuillez regagner vos sièges. Les agents de bord passeront pour sécuriser la cabine. »
Des murmures confus traversèrent la cabine comme une vague, les gens se demandant ce qui se passait. Erica parvint à discerner des bribes de questions qui faisaient écho à celles qui lui trottaient dans la tête : y avait-il quelque chose qui n’allait pas avec l’avion ? Que signifiait exactement « un petit écart par rapport à notre trajectoire » ?
Qu’est-ce qu’on ne leur disait pas ?
Se demandant aussitôt comment elle allait bien pouvoir prendre sa correspondance si l’avion arrivait en retard à New York, Erica sentit sa joie à l’idée de retrouver son lit s’éloigner de plus en plus, s’estomper jusqu’à devenir invisible comme un fantôme.
Bon sang, s’agaça-t-elle. Elle regarda autour d’elle tandis que les agents de bord se précipitaient dans les allées comme des abeilles ouvrières, relevant les dossiers des sièges en position verticale et ramassant les déchets. Ils avaient tous l’air sérieux, beaucoup trop concentrés ; toute trace de bonne humeur avait disparu. Çà et là, l'un échangeait un regard inquiet avec un autre.
Erica entendit quelqu’un derrière elle demander :
— Que se passe-t-il ? Est-ce qu’il y a un problème avec l’avion ?
— Je suis sûre que ce n’est rien dont il faille s’inquiéter, madame, répliqua l’hôtesse.
Erica étira le cou de l’autre côté pour voir le steward qui avait discuté avec Pollyanna à l’aéroport sourire à une femme âgée deux rangées plus loin.
— Vous avez entendu le commandant.
Aussitôt qu’il eut tourné le dos à la femme, son sourire s’effaça pourtant de son visage et sa pomme d’Adam tressaillit dans une forte déglutition.
Un autre membre d’équipage appuya sur l’interphone et demanda aux passagers d’attacher leurs ceintures.
Des visages anxieux se tournèrent les uns vers les autres et les murmures de conversations perplexes et nerveuses se poursuivirent, un bourdonnement constant imprégnant la cabine.
Erica vit Pollyanna tendre la main par-dessus l’allée et tapoter celle de la personne assise là, quelqu’un qu’Erica ne pouvait pas voir. Quelle que soit cette personne, elle serrait l’accoudoir de son siège si fort que ses jointures en étaient blanches.
— Ne vous inquiétez pas, dit Pollyanna en les rassurant. Tout ira bien. Le pilote sait ce qu’il fait.
— Vraiment ? Comment pouvez-vous en être si sûre ?
— Votre ceinture est bouclée ? lui demanda alors le membre d’équipage qui venait de s’approcher d’elle.
Son expression était bienveillante, mais ses yeux trahissaient encore de l’appréhension.
— Oh.
Erica boucla sa ceinture.
— C’est fait maintenant.
— Merci. Super veste, au fait.
Il lui toucha l’épaule et passa à la rangée suivante.
L’homme qui ronflait étira les bras au-dessus de la tête et bâilla :
— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il.
Erica ouvrit la bouche pour répondre quand elle sentit l’avion virer à droite. Ce n’était pas moins fluide que lors de n’importe quel autre virage, mais, à cause du malaise qui s’insinuait dans tout son corps, cela lui sembla de mauvais augure. Son estomac se retourna, lui rappelant que quelques minutes plus tôt, elle avait craint de vomir.
— Tout va bien ? demanda l’homme qui ronflait en lui touchant l’avant-bras. Vous êtes vraiment pâle.
— Je pense que oui. Je l’espère.
Erica avala la bile qui lui monta à la gorge.
C’était de loin le pire voyage de sa vie.
« Équipage, préparez-vous à l’atterrissage, ordonna le pilote d’un ton sec. »
Les agents de bord regagnèrent leurs sièges d’appoint, si bien qu’Erica ne pouvait plus voir leurs visages ni vérifier s’ils semblaient encore inquiets, ce qui était exactement l’expression des autres passagers.
— Putain ! murmura l’homme qui ronflait en regardant par la fenêtre.
Erica suivit son regard et aperçut au moins trois autres avions au loin, mais beaucoup plus proches qu’elle ne l’avait imaginé.
— Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? dit-elle à voix haute.
Erica n’était pas du genre à angoisser facilement. Elle incarnait le sang-froid, un pilier dans la tempête, tous ces clichés stupides, mais ça la secouait.
Pourquoi y avait-il tant d’avions si proches ?
Si visibles ?
Bénéficiaient-ils d’une sorte d’escorte au cas où ils s’écraseraient ?
Mon Dieu, allaient-ils s’écraser ?
Y avait-il un problème avec l’appareil et l’équipage ne le disait-il pas aux passagers pour éviter une panique générale ?
À en juger par les expressions sur les visages autour d’elle, d’autres suivaient le même raisonnement. Elle pouvait lire en eux aussi facilement que s’ils parlaient à voix haute.
On dit que les probabilités d’un accident d’avion sont infimes, mais et si ce « infime » était son vol ?
Est-ce que son heure avait sonné ?
Allait-elle mourir ?
Passer l’arme à gauche ?
Casser sa pipe ?
Bon sang, reprends-toi !
Elle essaya de chasser l’angoisse et d’apaiser son estomac, tenta de réguler sa respiration et de trouver quelque chose pour calmer ses nerfs, un objet sur lequel se concentrer.
Il fallait qu’elle se calme, bordel.
Son regard se posa deux rangs plus loin, de l’autre côté de l’allée.
Elle ne pouvait pas voir le visage de Pollyanna, seulement la partie inférieure de sa jambe gauche vêtue d’un jean, son avant-bras et sa main gauche qui serraient son accoudoir aussi fermement que les autres. Elle portait une large bague en argent au majeur, et quelque chose dans cet anneau retint l’attention d’Erica. Les doigts de Pollyanna étaient fins, et Erica distinguait les délicates lignes bleuâtres des veines sur le dos de sa main, visibles à travers la blancheur de porcelaine de sa peau. Elle se força à la fixer, à concentrer toute son attention, toute son inquiétude, sur cette bague en argent.
À mesure qu’elle le faisait, son rythme cardiaque commença à se calmer, sa respiration à se régulariser, et les remous dans son ventre s’atténuèrent un peu. De longs instants s’écoulèrent ; elle se concentra sur le ronronnement du moteur, guettant le moindre bruit suspect, mais n’entendit rien.
— Mais bordel, où est-ce qu’on atterrit ? demanda l’homme qui ronflait, alors que leur altitude continuait de descendre lentement. Ce n’est sûrement pas JFK.
Elle regarda par-dessus son épaule vers la fenêtre, où l’océan avait disparu et où elle ne voyait rien d’autre que des arbres, des arbres et encore des arbres.
— Mon Dieu, y a-t-il même un aéroport ? dit-elle doucement, plus pour elle-même que pour son voisin.
— Je me demandais la même chose.
Le train d’atterrissage se déploya, le fracas la secouant et faisant battre son cœur à tout rompre. Elle prit une profonde inspiration et ramena son regard vers cet anneau argenté, y gardant les yeux rivés, reconnaissante que Pollyanna tienne encore fermement son accoudoir. La mâchoire d’Erica était contractée, elle la relâcha volontairement.
Enfin, après ce qui sembla être une éternité de forêt, l’étendue sans fin de verdure s’ouvrit et l’asphalte apparut.
Béni soit l’asphalte ! pensa-t-elle. Chaud, noir, baigné de soleil. Il y avait bien un aéroport visiblement.
— Oh, Dieu merci, murmura Erica à voix haute alors que l’avion touchait le sol, brusquement, violemment.
Ce n’est qu’alors qu’elle se demanda si le pilote avait été aussi nerveux que ses passagers. S’il y avait un problème, il le savait et devait malgré tout piloter l’appareil. Mais au moins ils étaient au sol. Ils ne pouvaient pas plonger de plusieurs milliers de mètres vers la mort s’ils étaient déjà au sol. Erica détacha enfin son regard de la bague de Pollyanna, reposa sa tête contre l’appui-tête et expira un immense souffle tandis que de nombreux passagers applaudissaient.
La nausée sembla abandonner ses assauts, comme si elle décidait de baisser les bras et de remettre ça à un autre jour.
— Dieu merci, dit-elle de nouveau.
L’ambiance dans la cabine passa d’une peur sourde à la jubilation en quelques secondes : tout le monde souriait autour d’eux et s’essuyait le front.
Erica absorba la scène, regardant Pollyanna qui, enfin, lâcha l’accoudoir et sourit à la personne assise en face, de l’autre côté de l’allée. Le haut-parleur s’alluma et le commandant de bord prit la parole.
« Mesdames et Messieurs, ici votre commandant de bord. Nous nous excusons pour cet atterrissage mouvementé, mais on nous a demandé de nous poser en urgence. On nous a informés d’une situation d’urgence nationale aux États-Unis et que l’espace aérien américain a été fermé. Nous vous communiquerons davantage d’informations dès que nous en aurons. Pour l’instant, veuillez rester assis. Nous allons rester en roulage pendant un moment. »
Il coupa le micro et les passagers restèrent stupéfaits.
Erica et l’homme qui ronflait échangèrent un regard.
— Urgence nationale ? répéta-t-elle, après un instant pour assimiler les paroles du pilote.
— Fermer l’espace aérien américain, dit-il en secouant la tête, qui commençait à se dégarnir. C’est du jamais vu.
Alors qu’elle regardait par le hublot, une tout autre question s’imposa à elle lorsqu’elle aperçut les lettres en majuscules au sommet de l’immeuble qu’ils venaient de dépasser : GANDER.
— D’accord, mais Gander se trouve où exactement ?
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