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Criss Cross · Anna Staffort
Quelle heure est-il ? Plongée dans l’obscurité, totalement désorientée, je l’ignore, purement et simplement. Mon corps, lourdement étendu, ressent l’empreinte qu’il dépose sur ce qui lui apparaît comme un matelas. Progressivement, ma peau perçoit la douceur des draps frais, contrastant avec la douleur qui enserre mon crâne. Ai-je de la fièvre ? Mes paupières peinent à s’ouvrir, offrant encore à mes yeux un peu de répit dans leur noirceur. Mes neurones refusent d’activer ma carcasse épuisée.
Pourtant, péniblement, je tends un bras sur le côté du lit pour attraper mon téléphone, seul espoir de me réancrer dans le réel.
Pas de téléphone. Pas de table de chevet non plus…
J’entrouvre un œil et j’essaie de m’habituer à la luminosité. Je crois que le Soleil, lui, est déjà bien réveillé et haut dans le ciel. Je perçois ses rayons à travers les persiennes.
Des persiennes ? Mais je n’ai pas de persiennes ! Et la fenêtre de ma chambre n’est plus à sa place !
Je réalise : je ne suis pas chez moi.
Je n’ai pas de fièvre, juste les stigmates d’une soirée bien trop arrosée et d’une nuit très courte.
Je souris presque en imaginant la tête de Deborah, ma meilleure amie, quand je lui raconterai mes aventures… Elle qui me trouvait de plus en plus coincée et casanière, elle ne va pas être déçue !
Je me retourne aussi rapidement que mon mal de crâne me l’autorise... Je peine à y croire : une créature dort paisiblement sur le ventre. Son visage est masqué par l’oreiller coincé entre son bras et sa tête. Elle est nue jusqu’aux fesses, à l’orée desquelles le drap blanc repose délicatement. Mon regard, maintenant aux aguets et acéré, la détaille : sa nuque et ses épaules, finement sculptées ; le galbe de ses seins contre le matelas ; son dos parfait et bronzé... Je voudrais poursuivre mon exploration sous ce fichu drap qui me barre la vue. Pour contrecarrer ma frustration, ma mémoire se met en marche comme un vieux moteur grippé et m’envoie enfin quelques bribes de souvenirs. Ces flashs me laissent à penser que j’ai déjà été sous ce tissu et que ce corps a été parcouru bien plus que je ne le pense… Je me revois explorant de mes lèvres cette peau, ses grains de beauté. Je ressens de nouveau ce dos contre ma poitrine alors que mes doigts franchissent son intimité brûlante. La douceur de ces cheveux caressant mon corps alors qu’elle descend entre mes jambes me revient : un mélange de cannelle et d’orange amère…
En parlant de jambe, voici que ma belle inconnue bouge la sienne, se retournant sans ouvrir un œil et la dépose nonchalamment sur le drap.
Retenant mon souffle, car je ne suis pas certaine de vouloir qu’elle se réveille, j’aperçois dorénavant son tatouage partant de la fesse et finissant sa course sur la malléole. Ce tatouage… Mais… Ma mémoire s’emballe, cette fois le vieux moteur n’envoie plus de messages partiels. Il est formel ! Je sais qui est cette femme !
Deb va me tuer !
Cristel. Mon ex.
Je reste figée.
Le temps se contracte autour de moi, comme si quelqu’un avait baissé le volume du monde. Il n’y a plus que cette respiration lente, ce drap froissé, cette lumière qui filtre à travers les persiennes.
Et moi. Debout au bord du lit, nue sous un tee-shirt qui n’est pas à moi, avec l’impression d’avoir avalé un glaçon.
Cristel ! Mon ex !
Je devrais me lever, ramasser mes fringues, me casser. C’est ce que font les adultes raisonnables, non ? Les femmes qui ont appris de leurs erreurs. Les femmes qui ne replongent pas. Les femmes qui n’ont pas envie de se faire mal une deuxième fois pour vérifier que ça fait toujours aussi mal.
Sauf que je n’arrive pas à bouger.
Parce que Cristel dort.
Et c’est ça, le pire.
Cristel, éveillée, c’est une arme. C’est un regard trop franc, un sourire trop sûr de lui, une façon de s’approcher comme si elle avait le droit. C’est une femme qui sait exactement ce qu’elle fait et qui ne s’excuse jamais.
Cristel, endormie, c’est… autre chose.
C’est presque doux.
Son visage est détendu. Sa bouche entrouverte. Son bras replié sous l’oreiller comme une gamine. Même sa nuque, que je connais pourtant par cœur, semble moins arrogante. Moins défiante. Plus fragile.
Et je déteste ce mot.
Fragile.
Parce qu’il n’a rien à faire dans ma tête quand je pense à elle.
Je serre les dents.
Je me dis que je rêve. Que je suis en train de délirer à cause de l’alcool, du manque de sommeil, de la honte. Je me dis que si je ferme les yeux et que je les rouvre, je vais découvrir une inconnue, une fille rencontrée au hasard, une aventure d’un soir, un truc simple.
Mais non.
Le tatouage est là. Le grain de beauté aussi, juste au-dessus de sa hanche. Et cette cicatrice fine sur sa clavicule que j’ai si souvent embrassée.
Je m’approche d’un pas. Sans réfléchir. Je ne veux pas la toucher. Je veux juste… Vérifier. Vérifier que ce n’est pas un piège. Que ce n’est pas une hallucination.
Mon regard glisse sur son dos, sur la ligne de sa colonne, sur la courbe de ses reins. Et tout remonte. Sa peau sous mes doigts. Sa bouche sur la mienne. Sa façon de me tenir comme si j’étais à elle, comme si elle avait le droit de me posséder, puis de me laisser.
Je sens une brûlure au fond de la gorge.
Parce que je me rappelle aussi la fin.
La dernière semaine. Les silences. Les « je suis fatiguée ». Les « on parlera plus tard ». Et puis ce « je dois partir », lâché dans le vacarme.
Et moi, plantée là, à essayer de comprendre ce que j’avais fait de mal.
À me demander si j’avais été trop ou pas assez. Trop chiante. Trop gentille. Trop amoureuse…
Je ferme les yeux une seconde. Je devrais la haïr.
Je devrais être en train de jubiler intérieurement, de me dire : « Ah, tu vois, tu es là, nue, vulnérable, et c’est moi qui vais partir. » Je devrais savourer. Lui rendre la monnaie. Sauf que mon ventre se serre. Et ce n’est pas de la colère. C’est pire. C’est ce truc humiliant, animal, stupide… Qui ressemble au manque.
Je rouvre les yeux.
Cristel bouge légèrement. Sa jambe glisse, nonchalante, sur le drap. Un frisson me parcourt comme si c’était moi qu’elle venait de frôler. Je retiens mon souffle, le cœur battant trop vite.
Ne te réveille pas.
Ne te réveille surtout pas.
Parce que si elle ouvre les yeux, je ne sais pas ce que je vais faire.
Je ne sais pas si je vais la gifler. Ou l’embrasser. Ou pleurer comme une idiote. Ou rester là, comme maintenant, à la regarder dormir en me demandant comment c’est possible qu’après tout ça, mon corps la reconnaisse encore.
Je me lève le plus délicatement possible : ne surtout pas la réveiller ! Éviter une discussion gênante…
Je sonde le sol frénétiquement à la recherche de mes affaires. Tee-shirt, ok. Soutif, shorty, trouvés. Chaussures, c’est bon. Mais où est ma jupe bordel ?
Je contourne le lit doucement, presque à quatre pattes en essayant de me convaincre qu’on a juste discuté et qu’on s’est endormies… Après tout, elle a toujours dormi nue !
Je tombe enfin sur ma jupe et par la même occasion, sur un sex-toy encore sur son harnais.
Eh merde !
⁂
Je crois que j’ai tout. Je m’éclipse de cette chambre, m’habille à la hâte, sors mon téléphone de mon sac à main, retrouvé gisant dans le hall d’entrée. Huit appels en absence : « Débo ». Elle va m’arracher la tête.
Mais quelle heure est-il bon sang ? Oh put… naise ! 12h30 ! On avait rendez-vous à midi pour notre repas léger d’avant-match. Le match ! Je l’avais presque oublié celui-là !
J’actionne délicatement la poignée de la porte d’entrée en essayant d’éviter le moindre bruit. Je franchis le seuil. Au moment de refermer, un doute m’assaille : pourquoi fuir comme une voleuse ? Pourquoi ne pas regagner ce lit et l’embrasser, lui refaire l’amour, oser ce pari fou de lui faire confiance ?
Je parcours du regard son appartement. Il n’a plus rien de commun avec l’ancien. Rangé, propre, coloré grâce aux grandes photos de paysages majestueux accrochées aux murs. Je suis surprise. Avant elle vivait dans l’anarchie, son logement n’avait aucune âme. Il était froid. Là j’ai envie de rester, d’allumer les belles chandelles disposées harmonieusement sur le comptoir et de lui servir un petit-déjeuner pour la réveiller en douceur.
Ne sois pas idiote ! Elle te rirait au nez. Qu’est-ce que tu crois ? C’était juste un moment d’égarement, une faiblesse en souvenir du bon vieux temps. Ma mémoire me rappelle alors à l’ordre : le « bon vieux temps » avait tout d’un enfer, ma vieille ! Même si, ce matin, j’en connais les raisons car elle me l’a expliqué hier soir, puis-je vraiment la croire et lui pardonner ? C’est un peu facile…
Alors que mes pensées s’affrontent dans un rythme effréné et que les doutes m’assomment les uns après les autres, je sens mon téléphone vibrer. Pas besoin de regarder qui c’est… Ma meilleure amie, sans le savoir, me protège une fois de plus de moi-même en m’extrayant de mon tumulte cérébral. Je referme cette porte. Ça suffit. *
Une fois dehors, l’air chaud m’enveloppe. Ce mois de juin est étouffant. La canicule s’est installée il y a une huitaine de jours. On va souffrir pendant le match !
Je réalise dans quel quartier je suis. Bien qu’en centre-ville, à pied, je vais mettre au moins vingt minutes pour rentrer. J’aperçois une station de trottinettes en libre-service. Génial ! Je me connecte avec ma carte d’abonnement et récupère l’engin indiqué par la borne. J’adore utiliser ce moyen de locomotion électrique. Non pas que je sois une écologiste endurcie mais j’ai une peur panique des vélos. Ils me terrorisent depuis que j’ai été renversée par une voiture en allant au collège. C’était il y a quinze ans mais je ne suis jamais remontée sur ces satanés deux roues. Objectivement, la trottinette n’est pas beaucoup plus sécure que le vélo mais ma peur n’a rien de rationnel !
Ma trottinette file sans que j’aie besoin de faire le moindre effort (merci l’électrique).
Ma machine à souvenirs me propulse malgré moi plus d’un an auparavant, à ce pont de Mai, quand j’ai affronté ma peur grâce à elle. Pas sur un vélo, ça jamais mais sur sa moto, une belle Harley Davidson.
Alors que le bitume défile, les flashs s’imposent : on venait de se rencontrer, elle m’avait persuadée de monter derrière elle pour passer une journée au bord de l’océan Atlantique, à une petite heure d’ici.
Pour me convaincre, elle avait dressé une liste humoristique de toutes les différences entre les vélos et les motos. Je la réentends, argumentant :
— Le risque à vélo, c’est de ne pas être remarqué, on est d’accord ? Ma Harley, vu le pot qu’elle a, c’est impossible de passer inaperçu. Par contre, elle fera trembler tous les cyclistes qu’on croisera, je peux te le garantir.
Pour parfaire la démonstration, elle avait alors tourné la poignée des gaz et fait vrombir le moteur, m’arrachant un demi-sourire.
— A vélo, le problème c’est aussi le coup de soleil, ou l’insolation. Sans parler du bronzage, qui est vraiment moche ! Je t’ai ramené des équipements de haute qualité : jean en kevlar, blouson renforcé de plaques en titane et casque intégral. Tu ne bronzeras pas mais tu ne risques rien avec ça.
Avec malice, elle avait alors sorti un casque de son sac à dos et je découvris qu’il était orné de petites oreilles de diable ainsi que d’une queue fourchue. Mon demi-sourire se transforma en un rire franc. L’argument d’éviter les embouteillages avait fini par me convaincre. Sa bienveillance et ses mille précautions avaient aidé à me sentir relativement à l’aise malgré toutes mes appréhensions.
Au démarrage, je m’étais agrippée à sa taille aussi fermement que mes bras me le permettaient. Sa conduite souple et prudente m’avait détendue. Après plusieurs kilomètres, je posai ma tête casquée contre son dos, savourant notre proximité et le voyage.
Quant à cette journée à la plage ! Du bonheur. Il ne faisait pas assez chaud pour se baigner mais le soleil était suffisamment présent pour que nous nous baladions main dans la main sur la plage. Quand Cris me caressa la paume avec son majeur, je ris :
— Tu me chatouilles !
L’air très étonné, elle s’arrêta net et me demanda :
— Tu sais ce que ça signifie au moins ?
— Heu… Non, pas particulièrement… Ça veut dire quelque chose ?
— Oui… Que j’ai envie de toi…
— Oh… Je vois…
Je m’empourprai.
— Je croyais que tout le monde savait ça…
— Pas moi. Il faut croire que je suis passée à côté des frotteuses de paumes… Je pensais que c’était juste pour me chatouiller.
Elle me sourit, prit mon visage en coupe et m’embrassa tendrement.
— J’adore ta candeur.
— Ma candeur ?! Attends, tu vas voir ! Ce n’est pas parce que j’ignore une vieille pratique de drague de je-ne-sais-quelle-époque que je suis naïve à ce point. Ok, je ne frotte pas les paumes de mains mais, sachez, Madame, que je suis assez prompte à frotter d’autres parties de mon corps…
Mon regard s’illumina de désir.
— Sur les miennes, j’espère…
— Ça va sans dire. Voulez-vous que je vous le prouve ?
Elle n’eut pas le temps de répondre que je l’entraînai à l’écart vers les dunes de sable. Peut-être était-ce l’adrénaline mais à l’abri des regards, j’avais été particulièrement entreprenante. Loin d’être exhibitionniste, redoutant toujours d’être surprise, ce jour-là, l’envie d’elle l’emporta sur ma pudeur.
Plongée dans mes souvenirs, j’ai failli louper ma rue. J’entre dans mon immeuble. Je grimpe quatre à quatre les marches de l’escalier, maudissant une fois de plus cet ascenseur encore en panne.
La trottinette sur le dos pour pouvoir la réutiliser afin de rejoindre le gymnase, j’arrive sur mon palier, exténuée. Et dire que je vais devoir courir lors du match !
À peine je la dépose lourdement sur mon parquet que Ristretto serpente entre mes jambes :
« Oui mon chat, je sais, tu as faim… »
Je jette un coup d’œil à son récipient d’eau afin de m’assurer qu’il lui en reste pour la journée et ouvre le frigo. J’en sors une boîte de pâtée à la sardine et la verse dans sa gamelle. Ce chat de gouttière, recueilli il y a une paire d’années, ne refuse jamais du poisson.
En ce qui me concerne, mon petit-déjeuner protéiné d’avant match se contentera d’un Red Bull agrémenté d’un cachet effervescent pour ma gueule de bois.
Pour la « bonne douche réconfortante », on verra plus tard. Je passe rapidement sous l’eau à peine tiédie histoire de laver les sueurs de ma nuit agitée.
Moi qui attache beaucoup d’importance à préparer avec soins mes affaires de sport pour m’aider à me sentir prête, là, je balance ma tenue, mon rechange, ma serviette, au fond du sac, en espérant que mes chaussures et mon gel douche y soient déjà. J’enfile mon tee-shirt d’échauffement, puis je file en claquant la porte.
Je n’ai jamais été aussi mal préparée pour une finale !
⁂
Alors que j’aperçois le bardage clair du gymnase et sa toiture métallique, caractéristiques de l’architecture sobre et fonctionnelle des bâtiments des années 1970, je jette un œil à ma montre : 13h30. Je soupire de soulagement : je ne sais pas par quel miracle j’ai réussi à arriver à l’heure convenue avec l’équipe pour l’échauffement !
Mon enthousiasme s’évapore dès que je remarque Déborah qui fulmine sur le parking. Elle m’attend de pied ferme. Non seulement je lui ai posé un lapin, mais en plus, elle n’a pas mangé son brunch tant espéré. Je vais devoir lui fournir une explication crédible…
Habillée comme si elle allait embaucher : pantacourt noir moulant sur escarpins, chemisier laissant apercevoir l’échancrure de son corsage, bijoux assortis, maquillage subtil sur ses yeux vert émeraude, on pourrait croire qu’elle vient uniquement assister au match. Seuls ses cheveux, tirés en un chignon strict empêchant la moindre mèche rebelle, et son sac de sport à ses pieds, trahissent qu’elle est une joueuse. Et pas des moindres. Elle endosse redoutablement un des rôles-clés de notre équipe, celui d’ailière.
C’est une femme directive et elle tient à tout contrôler, surtout son image, en toute circonstance. Elle aime diriger, maîtriser et gagner... Alors l’idée même qu’une infime petite partie des raisons de mon retard lui échappe la rend sûrement furieuse.
Je diffère la confrontation en allant déposer ma brave trottinette à la station jouxtant le complexe sportif.
J’entends alors ses talons claquer sur le sol. Tel le tambour avant l’échafaud, je la devine réduire les mètres entre nous.
— Mais où étais-tu passée ?! m’invective-t-elle sans préambule.
J’évite son regard inquisiteur et commence à marcher en direction de l’entrée du gymnase. Je ne dois pas m’éterniser dans un dialogue qui tournerait à coup sûr en aveux.
— Comme je te l’ai dit par texto, j’ai eu une panne de réveil.
— Toi ? Une panne de réveil ?
Elle arque un sourcil. Elle ne me croit pas… Évidemment… Ce n’est pas mon genre. Nous nous côtoyons depuis plus de quinze ans, elle me connaît aussi bien que ma mère (peut-être même mieux). Elle sait pertinemment que de nous deux j’étais celle qui s’assurait que l’autre était bien réveillée pour aller en cours au collège.
— Tu as vu ta tête ? Qu’est-ce que tu as fait ?
Je ne réponds pas et franchis rapidement le hall d’entrée en direction de nos vestiaires en espérant qu’elle passe à autre chose. Mais elle est pire qu’un pitbull accroché à un os : elle est la tique sur ce pauvre animal qui ne le lâchera pas tant qu’elle ne sera pas repue de son sang ! En l’occurrence, le mien… Elle revient à la charge.
— On a fini notre dernier verre au She bar vers 22h. On a fait un brin de chemin à pied ensemble, je t’ai laissée au bout de ma rue vers 22h15. Allez, à tout casser, à 23h tu étais dans ton lit ! Comment expliques-tu avoir fait le tour du cadran et même des heures sup’ alors qu’on s’est couchées tôt, un samedi, exprès pour être en forme pour cette finale ?!
Elle est en mode « Sherlock Holmes ». Ça va tourner à l’interrogatoire. Je soupire. Je vais devoir parler sinon elle déclenchera un scandale et toute l’équipe se mettra à me cuisiner jusqu’à ce que je tombe les masques.
Dans le couloir, avant de pousser la porte des vestiaires, je lâche comme une bombe :
— Ok. Tu as gagné. J’ai rencontré une fille.
— Quoi ? Où ? Qui ?
— Cache ta surprise ! Je ne sais pas comment je dois le prendre…
J’affiche une mine vexée en guise de diversion mais qui ne la dupe pas le moins du monde.
— N’essaie pas de noyer le poisson Ross ! Raconte !
Résignée, je débute :
— Une fois qu’on s’est séparées, je suis bien rentrée chez moi. Dans ma rue, j’ai croisé une nana. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé… Il y avait un truc dans son regard. Elle a commencé à me parler… Elle m’a demandé du feu, je crois. En temps normal, j’aurais coupé court. Mais sa voix, son charisme… On a discuté. Dans la rue. Elle m’a invitée à boire un verre. Et les heures ont défilé. Les verres aussi.
Deb me fixe, stupéfaite, suspendue à mon récit. Je laisse planer un silence. Je me demande si elle songe à m’insulter ou à me féliciter. J’attends. Je croise les doigts…
Petit à petit, un sourire se dessine sur son visage et elle s’esclaffe :
— C’est pas vrai ! Tu t’es envoyée en l’air !
Elle me croit ! C’est inouï ! Plus c’est gros, plus ça passe !
En même temps, c’est quasiment ce qu’il s’est passé. A quelques détails près… Je suis soulagée et assez fière d’avoir réussi à satisfaire sa curiosité… Parfois il vaut mieux dire une vérité tronquée plutôt qu’un mensonge intégral.
Elle rit de plus belle et clame, en mimant un porte-voix avec ses mains :
— Vite ! Qu’on brûle un cierge ! Qu’on mette une croix sur la cheminée ! Rossalia a enfin tourné la page « Cristel » !
— Chut ! Tais-toi, on va t’entendre !
Je plaque ma main sur sa bouche et scrute le couloir. Personne… Il manquerait plus que tout le stade soit au courant. Elle est hilare.
— Je suis tellement contente pour toi, ma vieille ! Un an que tu déprimes à cause de cette nana ! J’ai cru que jamais tu n’arriverais à passer à autre chose.
Si elle savait… Je n’ose envisager cette éventualité et le sermon qu’elle me ferait…
— Les quatre mois passés avec elle ont été les plus intenses de ma vie. Ça ne s’oublie pas si facilement.
— Surtout chez vous les lesbiennes. Trois mois et vous pensez déjà au mariage !
— Je te rappelle que tu en fais partie des lesbiennes…
Elle sourit et ajoute :
— Bon, d’accord, elle te plaisait à en crever et quand vous étiez dans la même pièce côte à côte, ça irradiait d’ocytocine. Je ne nie pas qu’il y avait un sacré truc.
Et ce truc est encore bien présent vu la nuit qu’on a passée, pensé-je sans l’avouer à mon amie qui nuance :
— Mais elle était hyper instable, caractérielle… Et elle est partie. Bon débarras !
Ma tête, déjà lourde, s’enfonce encore plus entre mes épaules. Comment vais-je pouvoir avouer à Déborah que celle qu’elle décrit si durement est justement celle avec qui j’ai remis le couvert.
Elle ne va pas comprendre. Elle m’a ramassée à la petite cuillère après notre rupture. Je suis même restée plusieurs jours chez elle. Je n’ai jamais pu lui révéler tout ce qu’il s’était passé ce soir-là. Elle n’a jamais insisté pour avoir les détails, attendant que je sois prête à donner des explications. Or, c’était impossible puisque je n’en avais pas reçu moi-même…
— Elle t’a laissée, du jour au lendemain, sans aucune raison. Elle ne te méritait pas !
L’évocation maladroite et douloureuse de ces événements me peine. C’est vrai qu’elle s’est très mal comportée. Mais hier soir, elle m’a expliqué pourquoi… J’essaie de le suggérer à mon amie :
— Elle n’a pas été correcte mais elle avait peut-être de bonnes raisons ?
— Quoi ?! On t’a fait un lavage de cerveau ?! C’est la fille d’hier soir, elle t’a drôlement fait du bien dis donc ! Tu as tout oublié ?! Comment elle s’appelle ?
— Je… Je ne m’en rappelle plus. J’avais trop bu.
Elle est choquée.
— Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de mon amie Ross, celle qui est timide, raisonnable et réfléchie ?
Je ris. Elle en rajoute :
— Tu te souviens quand même si c’était un bon coup ?
Ces souvenirs-là me sont revenus clairement à mesure que ma gueule de bois se dissipait. Des moments si savoureux, qu’aucun alcool ne peut les dissoudre totalement. Ils resurgissent. S’imposent. Se gravent dans votre chair et votre esprit que vous les vouliez ou non.
Je regarde Deb avec sérieux. Un rictus complice s’étend sur mes lèvres et de mes yeux rieurs, je lui balance, pour qu’elle crève de jalousie :
— C’était… Au-delà de bon…
Déstabilisée par ma réponse, elle reste coite. J’en profite pour pousser la porte du vestiaire, l’empêchant de poser d’autres questions car toute l’équipe nous attend déjà.
⁂
— Coucou les filles !
Des petits bonjours répondent en écho du nôtre. Nos coéquipières semblent concentrées alors que nous finissons à peine de rire. Le ton est donné. D’habitude nous nous saluons avec des bises, prenant le temps d’échanger sur les événements survenus depuis le dernier entraînement, mais aujourd’hui, notre retard et l’ambiance déjà sérieuse de finale nous contraignent à la concision.
Nous optons donc pour notre traditionnel fist bump, rituel rapide qui nous fédère et augmente l’émulation collective efficacement.
Comme à son habitude, la première à côté de la porte, c’est Simone, dite Bip-bip, en référence à sa vitesse. Elle est notre deuxième ailière, homologue de Deborah. Dribbleuse hors pair, vive et infatigable, elle se faufile entre n’importe quelle défense. Une vraie pile ! Toujours en train de courir, elle ne tient pas en place, sur un terrain comme au boulot, à l’hôpital, où elle exerce en tant qu’aide-soignante.
Débo, notre « mitrailleuse », doit son sobriquet à son adresse : elle adore armer ses shoots au-delà de la ligne des trois points (à six mètres soixante-quinze) et un tir tenté finit généralement dans le panier.
Les jumelles, Kenza et Barbara (qui, lors de leur soirée d’intégration à l’équipe il y a un an et demi, ont fini surnommées « Ken’ et Barbie »), sont nos deux intérieures principales.
Quand j’y repense, c’est ce soir-là que j’ai rencontré Cris.
⁂
Elle n’était pas officiellement des nôtres mais elle avait débarqué avec son sourire insolent et sa façon de se glisser partout comme si elle avait toujours été là. Je m’étais demandé qui l’avait invitée, avant de réaliser qu’elle n’avait besoin de l’autorisation de personne.
Elle m’avait accostée près du buffet, une bière à la main et s’était mise à commenter la playlist comme si on se connaissait depuis toujours. Sa voix grave, son regard clair… J’avais trouvé ça perturbant. Je l’avais même évitée une bonne partie de la soirée, comme pour me protéger d’un vertige.
Plus tard dans la nuit, alors que tout le monde commençait à danser n’importe comment, je l’avais surprise en train de faire rire Barbara aux éclats. Cris avait ce magnétisme agaçant, cette capacité à capter l’attention sans lever la voix. Et déjà, quelque chose en moi s’était tendu. Avec le recul, je crois que c’est ce soir-là que tout a commencé, sans que je le sache encore. Je me revois, mon verre à la main, pestant auprès de Déborah :
— Tu la connais la fille avec Barbara ?
— Pas vraiment non. Je crois que j’ai entendu qu’elle s’appelle Cristel.
— Qu’est-ce qu’elle veut, à ton avis ?
— Heu… Tu veux que je te fasse un dessin…
— Franchement, elles n’iraient pas du tout ensemble !
— Tu es jalouse ma parole ! s’écriait mon amie lisant en moi comme dans un livre ouvert.
— Qui est jalouse ? avait entendu Kenza, surprenant notre conversation et s’immisçant entre nous, hilare.
— Ross… Mais je ne sais pas encore si c’est de ta sœur ou de sa prétendante…
— Ni l’une ni l’autre, ça n’a rien à voir, mentais-je.
— J’espère que tu ne craques pas sur ma sœur ! s’offusquait Kenza.
— Non, non, pas du tout ! m’empressais-je de rectifier.
— Tant mieux parce que si c’est le cas, tu vas souffrir… Elle, elle s’en fiche, garçon ou fille, elle aime les deux, pourvu qu’il ou elle soit blindé. Elle aime vider les portes-monnaies… Ton salaire entier y passerait, à vouloir la contenter, en vain. Ma sœur a des goûts de luxe. Cette nana, bien que charmante, n’a pas l’air de rouler sur l’or. Elle n’aura jamais les moyens de suivre le train de vie de Barbara !
— Ah ouais ? Elle aime se la jouer Princesse ? demanda Déborah, surprise.
— Oui, une vraie Poupée ! renchérit Kenza.
Le jeu de mot avec son prénom m’est venu comme ça :
— Une Poupée Barbie !
— C’est ça ! rit Kenza, avant d’enchaîner avec ironie : et moi je suis Ken’ !
C’est ainsi, dans un fou rire, que nos deux intérieures se sont vues affublées de leurs sobriquets. Pourtant, elles sont loin de la plastique longiligne des personnages : un mètre soixante-quatorze, quatre-vingt-dix kilos, les épaules et la mâchoire carrées, lorsqu’elles défendent le panier, les adversaires pénètrent avec grande difficulté sous le cercle. Tels deux miradors infranchissables (elles travaillent en prison), elles se coordonnent parfaitement. La défense, ça les connaît.
Généralement, je complète ces quatre-là dans le cinq majeur, en ma qualité de meneuse de jeu. C’est logique : je donne des ordres à longueur de journée et je sais garder mon sang-froid quoi qu’il arrive. Non, je ne suis pas militaire mais institutrice auprès de CM2…
Sur le terrain, me revient la lourde tâche d’annoncer, par un signe ou un chiffre, la combinaison de chaque attaque placée. Je dois être stratège, garder la tête froide et savoir tempérer les plus sanguines du groupe à l’instar de nos petites jeunes : Angelika et Manon, qui viennent de passer seniors.
Âgées respectivement de dix-huit et dix-sept ans, elles peinent parfois à gérer la pression mais elles compensent par leur talent.
Angelika, la plus grande de l’équipe, un mètre quatre-vingts, une armoire arrivée d’Angleterre en début d’année comme jeune fille au pair, impressionne toutes les équipes adverses, à la fois dans son jeu d’intérieure, mais aussi pour la rapidité avec laquelle elle a acquis les bases du français. J’aime à croire que je l’ai aidée en lui prêtant des manuels scolaires, mais tout le mérite lui revient.
Quant à Manon (ma chouchoute), elle brille par sa polyvalence. Elle sait déjà tout faire. Souvent meneuse quand je reste sur le banc, elle peut aussi jouer à l’aile et, en cas de force majeure, descendre à l’intérieur. Je l’ai coachée lorsqu’elle débutait en poussine, la voyant grandir et évoluer à chaque saison. Elle passe son bac et son permis cette année.
J’ai arrêté d’entraîner après l’obtention de mon diplôme d’instit’. Accompagner des gamins à longueur de semaine me suffisait. En supporter d’autres les week-ends devenait dangereux pour ma santé mentale !
Ça ne me rajeunit pas tout ça… A trente ans, dans le sport, on me considère déjà comme une « ancienne » ! Et la nausée qui m’assaille, vestige de ma gueule de bois, me démontre (si besoin était) que le temps où sortir une veille de match sans subir d’effet secondaire douloureux le lendemain, est définitivement révolu… Je balance un citrate de bétaïne dans ma petite bouteille d’eau personnelle.
Deb m’observe et se marre. Avant qu’elle ne m’affiche ouvertement, je demande, l’empêchant de parler :
— Quelqu’un a des nouvelles d’Eva ?
Notre huitième coéquipière s’est blessée à l’entraînement vendredi soir.
— Ligaments croisés… explique Angi’.
Une lésion courante chez les basketteuses… On sait toutes ce que ça signifie : opération du genou et aucune reprise avant six mois.
— Elle vient voir le match, normalement.
Nous ne jouerons donc qu’à sept. Ça va être difficile. Il va falloir gérer les fautes…
Au basket, les joueurs cumulent les fautes pendant toutes la durée du match. À la cinquième, c’est l’exclusion. Si on en commet trop dès le début, on peut se retrouver en effectif réduit relativement longtemps avant la fin, ce qui empêche de faire des changements régulièrement. Celles qui restent sur le terrain sont donc sur-sollicitées et s’épuisent plus vite, au profit des adversaires.
Nous étions douze inscrites au début de la saison. La perte d’effectif est classique à notre niveau départemental : blessures, filles qui se lassent et ne viennent plus… Peu importe tant qu’un noyau dur se constitue et qu’on éprouve du plaisir. Bien sûr, des frictions surviennent (classiques chez les groupes constitués de fortes personnalités) mais les compétitrices en nous finissent toujours par repositionner le match au centre. On ne joue pas en NBA mais une petite finale n’existe pas.
⁂
À mon grand soulagement, j’ai trouvé dans mon sac toutes mes affaires malgré ma précipitation à le constituer. Chacune a revêtu son short blanc et rouge ainsi que sa veste de survêtement assortie, offerte par le club. « Quand on est en finale, on ne peut pas ressembler à l’armée mexicaine ! » s’était insurgé Richard, notre coach, auprès du Président de l’association sportive afin d’obtenir ces achats.
Pour compléter la panoplie, barrettes et épingles fixent nos coiffures. Quant aux colliers, montres et bracelets, ils reposent dans les sacs, évitant ainsi de blesser quelqu’un. Des petits bouts de sparadraps masquent les piercings et bijoux d’oreille que certaines refusent d’ôter.
Il ne demeure qu’un seul élément vraiment indispensable : nos baskets. Basses pour les sprinteuses, montantes pour les intérieures. Fermement lacées pour toutes.
Généralement, on y met le prix car les appuis sont très sollicités dans notre sport. Les miennes m’ont été offertes par mes parents pour Noël. Des Nike, entièrement personnalisées via la boutique en ligne. Vertes et blanches, avec des lacets bleu clair, elles sont uniques. Il y a même mon numéro de maillot inscrit à l’arrière, le dix. Je n’en ai jamais changé. Ça fait partie de mes superstitions, comme beaucoup de joueuses : sans notre maillot attitré, on risquerait de passer à côté du match. Mon deuxième rituel est de quitter les vestiaires en dernier pour me préparer mentalement et me recentrer. Elles le savent. Même Deb a retrouvé son sérieux et sort pour me laisser tranquille.
Une fois seule, je ferme les yeux et me concentre sur ma respiration. Une main sur mon ventre, l’autre sur ma poitrine, j’essaie de prendre conscience des mouvements d’air pour les réguler. Revenir à une cohérence cardiaque permet de limiter la montée de stress et m’aide à me préparer.
Il existe certains lieux comme celui-ci : un bureau, une voiture de service, une coursive de détention, un couloir d’hôpital, une salle de classe ; qui ne vous appartiennent pas du tout mais dans lesquels vous passez tellement de temps qu’ils deviennent plus familiers que certaines pièces de votre propre maison. Cet endroit, je l’aime, malgré ses murs décrépis qui mériteraient un bon coup de peinture ; ses bancs en bois inconfortables ; sa propreté douteuse et ses douches collectives dont l’eau fluctue de glacée à brûlante. Je m’y prépare depuis l’âge de douze ans, quand j’ai commencé le basket. Extrêmement fidèle, je n’ai jamais changé de club, que l’on gagne ou que l’on perde. Ma licence appartient à mon village. Tous me connaissent et je connais chacun.
Ce vestiaire a été le témoin de discussions passionnées entre joueuses, de remontées de bretelles magistrales par le coach, de fous rires collectifs, de grandes joies en cas de victoires et de profondes tristesses en cas de défaites, telle l’année dernière. Nous avions perdu lamentablement en finale contre nos adversaires du jour, ces mêmes joueuses du village voisin, nos éternelles rivales. Cristel m’avait quittée juste avant, j’avais été minable.
En cette deuxième saison, notre jeune équipe a trouvé un certain équilibre. Au-delà d’un simple derby, il s’agit surtout de prendre notre revanche en y croyant davantage afin que l’histoire ne se répète pas.
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