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📖 Extrait gratuit — Chapitre 1 à Chapitre 2

96 heures · Georgia Beers

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« Mesdames et messieurs, ici le pilote. »

Des grommellements d’agacement parcoururent la cabine, cela faisait des heures que le pilote ne leur avait apporté que de mauvaises nouvelles.

« Nous venons d’être informés que nous serons les prochains à être pris en charge, donc cela ne devrait plus tarder. »

Les grognements devinrent des acclamations hésitantes. Personne ne voulait s’emballer, au cas où.

« Nous vous remercions de votre patience. Tenez bon, d’accord ? »

Le haut-parleur se coupa et Abby Hayes avala la dernière gorgée de son troisième Coca light, pas un choix très judicieux pour son corps puisqu’elle n’avait pas vraiment besoin de caféine, surtout avec un estomac qui ne contenait qu’un petit sachet de cookies aux pépites de chocolat et quelques chips.

Elle avait toujours su rester calme, posée et imperturbable en toutes circonstances, c’était vers elle que l’on se tournait en cas de crise. Mais après être restée coincée dans l’avion – ou plutôt « retenue en otage » sonnait mieux – pendant plus de cinq heures, alors qu’ils restaient sur le tarmac, elle était tout aussi nerveuse et claustrophobe que tout le monde.

« Il s’agirait d’un acte terroriste à New York ».

C’était la seule information qu’on leur avait donnée pour expliquer pourquoi on les avait contraints à atterrir au Canada, plus exactement à Terre-Neuve.

Terre-Neuve, bon sang.

Elle ne savait même pas où c’était. Au moins, elle pouvait l’ajouter à la liste des endroits qu’elle n’avait jamais visités.

« Un acte terroriste à New York ».

Elle était persuadée qu’une grande partie des passagers ne cessait de repenser à ces mots. Abby aussi. Elle s’inquiétait pour sa mère. Elle devait probablement être en sécurité, New York était une ville immense et les chances que le Metropolitan Museum ait été la cible d’un attentat étaient assez minces. Pourtant, elle aimerait pouvoir appeler et entendre la voix de sa mère, mais aucun téléphone portable ne captait de réseau et les téléphones de bord de l’avion étaient eux aussi inutilisables.

En jetant un coup d’œil par la fenêtre, elle fut une fois de plus stupéfaite par l’abondance d’avions – et elle avait l’impression qu’il y en avait d’autres qu’elle ne pouvait pas voir. L’aéroport ressemblait à un immense parking pour jets. Toutes les compagnies aériennes auxquelles elle pouvait penser étaient représentées. Mon Dieu, comme elle aurait voulu avoir davantage d’informations, savoir, bon sang, ce qui s’était passé. En comptant neuf avions rien que dans son champ de vision, elle pensa que ça devait être grave. Ça devait l’être.

Les Bakers, le couple sympathique assis derrière elle, avaient l’air inquiets eux aussi. Leurs enfants vivaient tous à New York et, comme tous les parents, ils voulaient juste s’assurer que tout le monde allait bien. Ils n’avaient aucun moyen de le savoir.

Abby se leva et s’étira pour la neuvième fois. Le jean déjà si rodé qui lui avait paru une si bonne idée pour prendre l’avion ce matin lui semblait maintenant inconfortable et trop serré. Ses pieds étaient chauds et las d’être à l’étroit dans ses chaussures de randonnée, ses chaussettes étaient trop épaisses, sa queue de cheval lui démangeait, et elle n’avait pas pris de douche depuis la veille au matin. Elle ne se sentait pas au mieux de sa forme et était presque certaine d’avoir une mine épouvantable. Elle jouait du bout des doigts avec le pendentif en forme de signe de paix qui pendait à son cou, le faisant coulisser sur sa lanière de cuir brun tout en balayant du regard la foule de passagers fatigués et grognons.

La plupart des personnes autour d’elle avaient l’air tout aussi perdues, anxieuses et épuisées qu’elle s’imaginait l’être. La femme en face, si effrayée lors de l’atterrissage, s’était tue, regardant par la fenêtre par-dessus les genoux de la plus jeune assise à côté d’elle, dont le nez était enfoui dans un roman de Stephen King. Mme Baker tricotait une paire de chaussons pour sa fille qui devait accoucher le mois prochain. M. Baker avait les yeux fermés, mais Abby soupçonnait que ses pensées, elles, étaient bien éveillées et tournées vers ses enfants. Même les agents de bord commençaient à paraître hagards et exténués, leurs gestes pour servir les passagers devenant plus lents et plus lourds. Jeffrey, le charmant agent de bord avec qui elle s’était tant amusée depuis l’aéroport, avait perdu l’éclat de ses yeux bruns. Il avait vu le badge Gay Pride sur son sac à dos, l’avait désigné du doigt en lui faisant un clin d’œil, puis avait mentionné qu’il n’avait pas vu son partenaire depuis plus d’une semaine et qu’il était impatient de rentrer à New York.

Son regard s’arrêta sur la magnifique rousse, deux rangs plus loin, de l’autre côté de l’allée. Abby l’avait aperçue à l’aéroport et peinait à la quitter des yeux. Son costume gris charbon semblait luxueux et lui allait à la perfection : la veste caressait ses épaules, se cintrait à la taille et épousait les lignes de son corps comme une amante.

La jupe était presque pudique par sa longueur, tombant juste au-dessus des genoux, et les mollets gainés de nylon qui menaient à des escarpins noirs de créateur étaient fermes et lisses. La soie ivoire apparaissait désormais entièrement, la veste étant complètement déboutonnée, ce qui surprit Abby. Ses cheveux n’étaient pas exactement roux – Abby n’avait pas le mot juste pour les décrire : une sorte de croisement entre le cuivré d’une pièce de monnaie et le rouge cerise profond d’un coucher de soleil sur l’océan. Tous les autres passagers de l’avion étaient froissés et chiffonnés, mais pas cette femme. Chaque mèche restait en place dans le chignon à la française (Abby se demanda quelle était réellement la longueur de ses cheveux) et, à part la veste déboutonnée, on aurait dit qu’elle venait tout juste de s’habiller.

Le seul défaut de la composition, c’était la façon dont elle se frottait sans cesse la tempe, les yeux fermés – étaient-ils bleus ? – ses doigts manucurés bougeant doucement, de façon rythmée tandis qu’elle appuyait son coude sur l’accoudoir. Abby se souvenait avoir vu ces signes chez sa mère et elle ne prit pas la peine d’y réfléchir, elle se contenta de plonger la main dans le compartiment à bagages au-dessus d’elle et de fouiller la poche extérieure de son sac à dos. Elle attrapa la bouteille d’eau dans la poche du siège, fit quatre pas, s’arrêtant pour s’accroupir à côté du siège 33 B.

— Hé, tu as l’air d’en avoir besoin.

Abby tendit la bouteille d’eau. La femme ouvrit les yeux, bleus, glacés, froids. Elle laissa tomber trois cachets orange dans la main de la femme.

— C’est juste du Motrin, mais ça devrait atténuer un peu la douleur.

Quand la femme haussa ses sourcils parfaitement épilés, Abby sourit.

— Ma mère a des migraines trois ou quatre fois par mois. Bois l’eau. Ça aidera.

Sur ce, elle retourna à sa place.

La rousse ne l’aimait pas, elle le savait. Abby l’avait surprise deux fois à l’aéroport en train de la regarder avec une irritation à peine voilée – et pourquoi au juste ? Qu’est-ce qu’Abby avait bien pu lui faire ? De nouveau dans l’avion, quand Abby parlait avec les Baker, ce même regard. Abby lui avait fait un clin d’œil juste pour la déstabiliser un peu.

Autre chose : la rousse avait fait vibrer son gaydar de façon flagrante. Elle n’était pas tout à fait sûre de ce qui l’avait alertée – quelque chose dans sa façon de se tenir. Elle était sublime dans ce costume, mais ce n’était pas sa tenue habituelle, ça se voyait. Elle dégageait une assurance, mais en même temps semblait mal à l’aise, et ça poussa Abby à se demander quels étaient les lieux où elle se sentait le mieux, où elle était la plus à l’aise, et si la rousse savait qu’Abby l’avait repérée et à quel point l’antipathie de la rousse s’en trouverait renforcée.

Abby pinça ses lèvres et les pressa l’une contre l’autre, dissimulant son sourire.

* * *

Les passagers n’avaient pas été autorisés à récupérer leurs bagages enregistrés, et cela irrita tout le monde. On leur en fit part en débarquant et on les regroupa pour les conduire vers les contrôles de sécurité.

— Mais j’ai des affaires importantes dans mon sac, dit un homme sans s’adresser à qui que ce soit.

Une femme plus âgée parut inquiète.

— Mes médicaments. Et mes médicaments ?

Abby avait assez voyagé pour savoir qu’il fallait glisser une tenue de rechange et une brosse à dents dans son bagage à main, donc, même si elle aurait aimé remettre la main sur sa valise, elle savait qu’elle tiendrait le coup pendant un moment. Passer la douane n’avait pas pris autant de temps qu’elle l’avait prévu et, tandis qu’elle suivait le flot de voyageurs, se sentant un peu comme un mouton, elle aperçut une chevelure rousse et un tailleur gris devant une immense mappemonde. Elle se plaça à côté de la femme et suivit son regard jusqu’à la flèche grossière tracée au marqueur rouge. Elle indiquait Gander, Terre-Neuve, à l’extrême est du Canada. Les mots à côté disaient « Vous êtes ici ».

La rousse resta silencieuse un instant, poussa un profond soupir et marmonna :

— Génial.

— Par ici, mesdames, s’il vous plaît.

Avant qu’Abby n’ait eu le temps de parler à la rousse, une femme au visage aimable leur fit signe de s’approcher en désignant un couloir. Toutes deux se tournèrent vers elle et celle-ci sourit :

— Par ici.

D’un hochement de tête las, la rousse ajusta son sac d’ordinateur sur l’épaule et suivit les indications de la femme, Abby juste derrière elle. L’aéroport semblait étrangement silencieux, et Abby se demanda, pas pour la première fois, quelle heure il était exactement. Essayant de ne pas trop savourer la vue qui s’offrait à elle – les fesses de la rousse étaient aussi fermes que ses mollets – elle commença à entendre des voix devant elle. Lorsqu’elles tournèrent le coin, elles furent accueillies par un groupe de personnes portant des gilets rouges et blancs et des coupe-vent rouges.

— La Croix-Rouge ? dit la rousse sans s’adresser à personne.

Abby se tenait non loin et regarda autour d’elle. La rousse avait raison. C’était la Croix-Rouge. Et si la Croix-Rouge s’était mobilisée, ce n’était certainement pas pour être retardée de quelques heures. Cela prendrait au moins quelques jours. Elle regarda les visages autour d’elle – perplexes, émerveillés, terrifiés. Debout à côté d’elle, la rousse semblait être arrivée à la même conclusion qu’Abby et se posait maintenant la même question : qu’est-ce qui avait bien pu se passer à New York ?

— Par ici, s’il vous plaît. Vers les bus.

Un homme d’âge moyen, à la barbe brune et épaisse, leur faisait signe, comme la femme l’avait fait à l’entrée du couloir.

— Tout le monde dans les bus.

Dehors, devant l’aéroport, la nuit était tombée, mais l’air restait chaud et salé. Une brise espiègle venait soulever les coiffures et les vêtements. Une flotte de bus scolaires jaunes attendait les passagers. Quand l’un se remplissait, le suivant avançait. L’ampleur de l’opération étonna Abby, et elle se demanda à quel point Gander était grand pour réunir autant de gens prêts à aider.

— Où allons-nous ? demanda la rousse au chauffeur alors qu’ils montaient à bord.

— Votre destination est le Lions Club, madame. Ce n’est pas loin.

Le chauffeur était un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, clairsemés sur le dessus, les yeux bleus au regard doux.

— Ne vous inquiétez pas.

La rousse descendit l’allée pour trouver une place et Abby l’entendit marmonner :

— On est à Gander ou au foutu Stepford ?

Abby laissa échapper un rire étouffé.

— Je pensais la même chose.

La jeune femme trouva une place et Abby fit un geste pour s’asseoir à côté d’elle, la poussant vers la fenêtre. Une fois assise, elle se tourna et tendit la main.

— Salut. Abby Hayes.

La rousse la dévisagea et Abby crut presque entendre son conflit intérieur. Les bonnes manières l’emportèrent et la rousse lui serra la main.

— Erica Ryan.

— Erica. C’est joli. Enchantée de faire votre connaissance, Erica.

— Mesdames et messieurs, puis-je avoir votre attention une minute ?

L’homme qui se leva à l’avant du bus était dans la trentaine et plein d’entrain. Ses cheveux bruns étaient en bataille et ses yeux trahissaient bonté et empathie. Quand les passagers se concentrèrent sur lui, il reprit :

— Je sais que vous êtes confus. Je sais que vous êtes fatigués. Nous serons au Lions Club dans quelques minutes et vous pourrez vous laver, manger quelque chose et vous reposer. Vous pourrez aussi regarder les informations à la télévision. Maintenant, je sais que beaucoup d’entre vous se demandent ce qui se passe. Voilà ce que nous savons : aux alentours de neuf heures ce matin, deux avions sont entrés en collision avec le World Trade Center, à New York. Un brouhaha de souffles coupés traversa le bus, comme un essaim de frelons. L’homme leva les mains pour demander qu’on le laisse continuer. Il expliqua que ces deux avions avaient été détournés en vol par des terroristes. Deux autres avions avaient subi le même sort. L’un avait percuté le Pentagone. L’autre s’était écrasé en Pennsylvanie. Il laissa encore une ou deux secondes aux gens pour assimiler ce qu’il venait de dire. Plusieurs personnes pleuraient. Erica et Abby restèrent abasourdies, comme le reste des passagers.

— Le gouvernement des États-Unis a immédiatement ordonné la fermeture de l’espace aérien américain, si bien que tous les avions en vol au-dessus des États-Unis ou en route vers ceux-ci ont été sommés d’atterrir au plus vite. C’est pourquoi vous êtes ici.

L’estomac d’Abby se serra douloureusement. Elle avait des amis à New York. Elle avait besoin de savoir si sa mère allait bien. Quelques sièges plus loin dans le bus, elle aperçut Mme Baker, les épaules secouées, son mari tentant de la réconforter.

— Comme je l’ai dit, il y aura des télévisions pour que vous puissiez regarder et des téléphones pour appeler vos proches et leur dire où vous êtes.

Il fit une pause et sa voix s’abaissa un peu.

— Quand vous verrez les images, vous comprendrez pourquoi les choses ont été faites ainsi.

Sa gorge se contracta alors qu’il avalait.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à demander. Nous voulons que vous soyez aussi à l’aise que possible pendant votre séjour ici. D’accord ?

Abby n’était pas sûre du nombre de personnes qui l’écoutaient encore à ce moment-là. Elle soupçonnait que la plupart partageaient son état : engourdie. Sous le choc. Désemparée. Elle tourna la tête vers Erica, toute idée de drague ou de jeu envolée. Erica avait la même expression abasourdie sur le visage alors qu’elle retournait son regard à Abby. Aucune des deux ne dit rien, elles restèrent simplement assises en silence pendant le reste du trajet.

96 heures

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