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Amour en blouse blanche · Radclyffe
Mari n’avait jamais habité dans un endroit sans service de bus. Elle n’avait jamais vécu non plus dans une ville sans centres commerciaux, ni cinémas ou restaurants proposant des plats à emporter. À l’âge de treize ans, elle s’était rendue dans l’une des principales zones de production agricole du comté de Los Angeles dans le cadre d’un voyage scolaire, mais les champs qui s’étendaient sur des kilomètres et des kilomètres lui avaient alors semblé étranges et ennuyeux. Avec le recul, il ne s’agissait probablement que de quelques centaines d’hectares de laitues, mais elle avait été heureuse de retrouver le béton et les odeurs de la ville dans laquelle elle avait grandi.
L’absence de bus impliquait qu’elle devrait conduire, ce dont elle était capable, mais qu’elle avait rarement eu besoin de faire chez elle, où tout était accessible en métro, tramway ou bus. Qui se déplacerait en voiture dans ce trafic de folie s’il n’y était pas obligé ?
Quand elle était arrivée à l’aéroport d’Albany, avec deux valises contenant le nécessaire pour commencer une nouvelle vie et un carton de livres fermé avec du ruban adhésif, elle avait loué un véhicule. Puis elle avait suivi l’itinéraire imprimé à partir de Google Maps et emprunté des routes de plus en plus étroites et sinueuses à travers une campagne qui lui rappelait vaguement les champs et les vallées verdoyantes au-delà de l’étendue urbaine de Los Angeles. Mais les fermes qu’elle croisait ici étaient beaucoup plus petites, le paysage bien plus vallonné et l’air beaucoup plus pur.
Peut-être la côte est lui semblait-elle si étrangère parce qu’elle n’avait jamais connu autre chose que Los Angeles. Elle avait rarement passé beaucoup de temps en dehors de la mégalopole. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Toutes les choses qui lui paraissaient importantes quand elle était enfant se trouvaient dans les rues animées : les divertissements, les boutiques, l’école. Ses parents ne prenaient presque jamais de vacances : son père passait son temps à travailler dans le magasin et sa mère le rejoignait souvent pendant les périodes de forte activité. Les rares fois où ils n’étaient pas tous les deux occupés par leurs tâches, l’un ou l’autre des frères et sœurs de Mari réclamaient leur attention. Avec à peine un an et demi d’écart entre eux, les sessions de sport après l’école, l’appartenance à des clubs et les invitations à droite et à gauche se répétaient dans un cycle sans fin année après année. Les bals de promotion, les examens de fin d’année et les entraînements sportifs accaparaient tout le monde. Lorsque sa mère était concentrée sur les plus jeunes, les plus âgés des enfants, du moins les filles, la remplaçaient. Mari avait consacré sa vie à sa famille et n’aurait jamais imaginé qu’il puisse en être autrement. Et puis, tout avait changé.
Elle avait déposé la voiture de location au point de retour le plus proche dès qu’elle eut déchargé ses affaires et quelques articles ménagers essentiels procurés au supermarché avant de quitter Albany. Comme elle n’avait pas les moyens de louer ou d’acheter une voiture, elle se déplacerait à pied. Cela ne la dérangeait pas et son studio n’était pas très loin de l’hôpital. Ni d’ailleurs de n’importe où dans la bourgade. Elle pouvait trouver tout l’indispensable en termes de nourriture et de produits de base dans l’épicerie qu’elle avait découverte juste à l’autre bout de la ville, dont le parking était rempli de pick-up et de Subaru.
Lors de sa première exploration de son nouvel environnement quatre jours auparavant, elle s’était demandé si les gens conduisaient autre chose. Depuis, elle avait repéré une pharmacie étonnamment grande à l’intersection de Main Street et de la route départementale qui traversait le centre, un restaurant, une boulangerie qui servait également un café correct, des muffins et des pâtisseries délicieuses, une pizzeria et divers commerces.
Elle pouvait survivre sans voiture, et marcher était bon pour elle. Utiliser son corps lui faisait du bien, et, après une semaine, ses muscles semblaient déjà plus forts.
D’ailleurs, elle ferait mieux de se bouger maintenant, car il ne lui restait qu’un peu plus d’une heure avant de commencer son nouveau travail. Son estomac se tordait de nervosité. Elle avait imaginé très différemment son premier jour en tant qu’assistante médicale fraîchement diplômée. Le silence de son petit appartement lui rappelait à chaque instant toutes les voix qui n’étaient pas là pour l’encourager, la taquiner, la soutenir avec subtilité. Seule demeurait la voix dans sa tête qui lui disait qu’elle pouvait y arriver. Elle avait surmonté des épreuves bien plus difficiles. Et elle voulait le faire, elle en avait besoin. Le travail lui donnait une raison de se lever le matin, tout autant que son refus obstiné de s’avouer vaincue.
Elle prit sa douche dans la minuscule salle d’eau où elle avait peine à s’essuyer sans se cogner la hanche contre le coin du lavabo. Elle se sécha les cheveux, appréciant une fois de plus ses boucles naturelles qui ne nécessitaient guère plus qu’une coupe correcte pour être présentables. Puis elle se maquilla le minimum pour couvrir les cernes sous ses yeux. Son sommeil était encore irrégulier et elle n’était pas tout à fait remise du décalage horaire. Elle n’avait jamais été très douée pour voyager, lors des rares occasions où elle avait rendu visite à la famille éloignée de son père au Mexique ou quand elle avait passé des entretiens pour des postes de formatrice pour assistants médicaux. Son oreiller lui manquait. Celui avec lequel elle avait dormi depuis toujours semblait-il, moulé à la forme de ses bras et à la courbe de sa joue.
Elle sourit à son image fatiguée dans le miroir et admit qu’elle ressentait une certaine nostalgie pour l’odeur du café qui flottait dans la cuisine le matin, la voix de sa mère rappelant à Joseph une course qu’il devait faire après le travail ou réveillant Raymond pour qu’il se lève avant de rater le bus, ou fredonnant des bribes d’une vieille chanson pendant qu’elle préparait le petit déjeuner et les plats du midi à emporter. Même avec quatre enfants devenus adultes et partis chacun dans son logement, la maison semblait toujours pleine avec ses deux frères et sa sœur, Selena, qui, comme elle, habitaient encore chez leurs parents. Elle paraissait débordante de vie.
Par contraste, son petit appartement était propre, aéré et ensoleillé, mais étrangement stérile, comme si le silence l’avait nettoyé. Au moins, aller au travail lui permettrait d’occuper son esprit. Mari en avait besoin, elle devait se souvenir qu’elle avait beaucoup de chance de pouvoir se plaindre, y compris ronchonner à propos d’un lieu de vie agréable, soigné et calme et d’un travail qui répondait à ses désirs les plus profonds. L’apitoiement sur soi-même était un passe-temps inconvenant. Elle devait en finir avec cela.
Se sentant mieux après s’être réprimandée mentalement, elle enfila un pantalon beige, des ballerines marron et un polo en coton vert foncé et rassembla le nécessaire pour la journée dans son sac préféré, en cuir souple avec une bandoulière, celui que Selena lui avait offert deux Noëls auparavant. Elle s’assura de bien fermer la porte à clé en sortant.
L’hôpital était localisé à l’autre bout de l’agglomération, en haut d’une colline, à vingt minutes à pied de son appartement. Elle avait trouvé à se loger dans une rue étroite à quelques pâtés de maisons de Main Street. Le bâtiment avait autrefois été un manoir spacieux, mais était désormais divisé en petits appartements de forme irrégulière. Le sien était au deuxième étage, à l’arrière, et donnait sur un jardin clôturé et ombragé dans un coin par un grand arbre — un érable peut-être ? Personne ne semblait l’utiliser, même si le gazon était tondu.
La circulation était plus dense qu’elle ne s’y était attendue peu après six heures du matin. Elle était principalement composée une fois de plus de pick-up, presque tous occupés par des hommes et arborant sur le côté des logos indiquant « réparation de sols », « construction », « plomberie » ou d’autres métiers de ce style.
Le café était ouvert, et elle s’offrit un scone et un excellent espresso. Malgré cette halte, elle arriva à l’hôpital avec vingt-cinq minutes d’avance sur l’heure prévue.
L’hôpital était le seul bâtiment sur la colline boisée. Lorsqu’elle passa entre les piliers de pierre qui marquaient l’entrée de la route sinueuse en gravier et s’engagea dans l’allée flanquée de hauts lampadaires en fonte et de pins encore plus grands, elle eut l’impression de remonter dans le temps.
Mari s’arrêta au sommet de la route d’accès. Elle n’avait aperçu l’hôpital qu’à travers les arbres qui l’entouraient lors de ses promenades dans le village, mais elle était consciente de sa présence, perché au-dessus de la foule comme un oiseau vigilant. Il ressemblait même un peu à un volatile, avec ses ailes déployées de chaque côté. Elle avait vu des photos du bâtiment en ligne et était tombée sur une conférence donnée à son sujet par une association d’histoire locale. Quelqu’un avait publié le texte, illustré avec des clichés, dont certains dataient de plusieurs décennies.
Tandis qu’elle regardait les images sépia délavées de jeunes femmes en robes longues avec des tabliers immaculés et des coiffes à froufrous et d’hommes au visage sévère en chemises blanches à col empesé, redingotes avec des revers étroits et pantalons taille haute, Mari essaya d’imaginer à quoi ressemblait la pratique de la médecine avant que l’ère moderne n’apporte des progrès stupéfiants ainsi qu’une commercialisation dévastatrice. Comment était-ce avant l’époque des vastes consortiums médicaux, des compagnies d’assurance et de toutes les autres agences qui avaient envahi le secteur et relégué tant d’hôpitaux comme celui-ci au rang de souvenirs ?
Cet hôpital était en pleine mutation : il venait de créer un programme d’internat en médecine d’urgence et il s’impliquait désormais dans le cursus de formation des assistants médicaux mis en place par la faculté de médecine de la région. Mari était sur le point de rejoindre le corps enseignant de ce programme. Un an auparavant, elle pensait qu’elle n’aurait jamais l’occasion de soigner un seul patient, et voilà où elle en était aujourd’hui. Tout était arrivé si vite. Un emploi et une nouvelle vie.
Personne ne l’avait félicitée et personne n’avait essayé de l’empêcher de partir. Bien sûr, à bien des égards, elle s’était déjà évadée depuis des lustres.
Une sirène retentit, couvrant ses réflexions, et elle sauta sur l’accotement herbeux bien à l’écart de la route sinueuse quand une ambulance tourna au coin de la rue et passa en trombe. Le malade à l’intérieur serait peut-être son premier patient. Elle le saurait dans quinze minutes.
Depuis le rond-point devant l’hôpital, elle prit une seconde pour apprécier la majesté imposante de sa nouvelle maison. Eh oui, c’était ainsi qu’elle le considérait. Une fontaine trônait au milieu de la pelouse, au cœur de l’allée circulaire. Une eau claire, drapée d’arcs-en-ciel, jaillissait dans un bassin en fonte festonné, sous les pieds d’une sculpture métallique grandeur nature représentant une femme avec un enfant à ses côtés, leurs mains jointes.
L’hôpital lui-même était ancré autour de sa structure centrale, un édifice en briques de six étages, avec des colonnes blanches ornées qui entouraient une large entrée et des ailes qui s’étendaient dans chaque direction comme des bras serrant les collines boisées en arrière-plan. Elle se retourna et regarda le village en contrebas, baigné de soleil et enveloppé par les branches des arbres. Il semblait si paisible, comme si rien ne pouvait troubler sa tranquillité. Elle savait qu’il s’agissait juste d’un souhait de sa part, complètement insensé. On ne pouvait ni effacer ni revivre le passé. Et on pouvait juste pardonner les paroles méchantes et, un jour, espérait-elle, les oublier.
Mais cela n’avait plus d’importance désormais. Elle se retourna vers l’hôpital et inspira profondément l’air le plus pur qu’elle ait jamais respiré. Il était si frais que ses poumons picotaient. Souriant à cette pensée, elle suivit la route dans la direction où elle avait vu passer l’ambulance et trouva sans difficulté l’entrée des urgences.
À six heures quarante-cinq du matin, il y avait déjà beaucoup de monde. Plusieurs personnes faisaient la queue à la réception, attendant de s’enregistrer auprès de la femme assise derrière le comptoir. Des brancards étaient rangés le long du mur de chaque côté des grandes portes doubles qui s’ouvraient à l’entrée de la zone de soins. Un aide-soignant poussa une patiente en fauteuil roulant au coin du corridor, et un ascenseur sonna.
Le murmure des conversations attira Mari dans un petit couloir menant au poste des infirmières. Elle s’arrêta près du bureau et attendit. Un homme d’âge moyen aux cheveux bruns clairsemés, vêtu d’un pantalon kaki et d’un haut de tenue de bloc en imprimé camouflage et parsemé de Snoopys, leva les yeux vers elle et lui sourit.
— Je peux vous aider ? Vous êtes ici avec l’un des patients ? s’enquit-il d’une voix étonnamment mélodieuse.
Elle lui tendit la main.
— Non, je m’appelle Mari Mateo. Je suis une nouvelle assistante médicale. Je me demandais…
— Ah oui, c’est aujourd’hui… Bienvenue. Glenn n’est pas là, mais venez avec moi.
Mari hésita tandis qu’il contournait le comptoir.
— Si vous pouviez juste m’indiquer la salle de conférence…
— Je suis Bruce Endie, l’un des infirmiers. Par ici, dit-il par-dessus son épaule en se hâtant.
Mari se dépêcha de le suivre dans le couloir avant qu’il ne dépasse le coin et ne disparaisse complètement. Il s’immobilisa devant une porte ouverte, frappa rapidement et dit :
— Docteure Remy. La nouvelle recrue.
Mari s’arrêta brusquement à côté de lui et jeta un coup d’œil dans une pièce exiguë où une femme était assise derrière un bureau. Elle sentit son visage rougir lorsqu’elle reconnut la responsable des urgences. Elles n’avaient communiqué que par Skype, mais il était difficile d’oublier la docteure.
— Oh, Docteure Remy ! Je suis vraiment désolée. J’étais censée me rendre dans la salle de conférence, je crois.
La docteure Remy, une blonde aux yeux vert émeraude, aux pommettes sculpturales et au sourire chaleureux, lui fit signe d’entrer.
— Ce n’est pas grave. Mari, c’est ça ? Appelez-moi Abby. Asseyez-vous.
— Merci.
Mari s’installa sur l’une des deux chaises devant le bureau de la cheffe des urgences.
— Je crains d’être en avance.
— Personne ne s’en plaindra, dit Abby en souriant. Je suis désolée que Glenn ne soit pas là pour…
— Je suis en retard ? demanda une voix grave et douce depuis l’entrée.
— Pas du tout, répondit Abby. Voici Mari Mateo, notre nouvelle assistante médicale. Glenn Archer est la directrice du programme.
Mari se retourna sur sa chaise et son regard se posa sur une femme un peu plus grande que la moyenne, à la chevelure blond cendré ébouriffée. Son visage mince était illuminé par des yeux bleu ardoise. Une bouche large et sensuelle surmontait un menton carré creusé d’une légère fossette. L’expression de ces pupilles intenses était évaluatrice et retenue. Pas de sourire rapide ni d’accueil amical ici. Elle n’était pas hostile, juste distante.
— Enchantée, dit Glenn d’une voix lente et langoureuse.
Un sourire éclaira brièvement ses traits, puis disparut.
— Glenn s’occupera de vous installer, dit Abby.
Mari se leva. Elle se demanda comment elle arriverait à conserver sa sérénité alors que le simple regard de Glenn Archer sur son visage suffisait à faire battre son cœur plus fort.
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