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Insondable · Marie Lara
Lundi 2 avril 2018, dans la matinée.
Je suis en retard. La nuit a été compliquée, source d’insomnies et d’angoisses. Des discussions incessantes dans ma tête, sans grand intérêt. Un brouhaha sans nom, mélange de voix connues et inconnues. Les nuits comme celles-ci m’insupportent, c’est pour cela que j’ai mis mes écouteurs et que je me suis laissée bercer par la musique jusqu’aux aurores. J’espérais couvrir ce bruit épuisant mentalement.
L’ascenseur de cet hôpital de banlieue parisienne s’arrête au premier. Henry, infirmier en psychiatrie, entre et se poste trop près de moi à mon goût.
— Bonjour, Ellen ! me salue-t-il avec un sourire digne d’une pub pour dentifrice.
« Ce décolleté et ce jean moulant ton petit cul… »
— Henry, réponds-je d’un ton neutre.
Autant je peux exceller dans mon boulot de psychologue grâce à mon « don », qui me permet, à mon grand dam, de voir par flashs successifs et d’entendre les pensées des gens, autant ce… super pouvoir me handicape grandement dans mes relations personnelles et intimes. Les pensées les plus profondes de l’être humain peuvent parfois être d’une horreur sans nom, et j’ai bien trop souvent été détruite et trahie par des personnes que je croyais sincères avec moi. Je lis en chacun… Cela a ses avantages comme ses nombreux inconvénients.
L’ascenseur s’arrête au troisième, au service psychiatrique, me sortant de mes songes. Suivie d’Henry, je me dirige vers le bureau des infirmiers où l’équipe discute déjà activement.
— Bonjour, Ellen. Nous vous attendions.
« Bonne à rien de femme… »
Ce joyeux luron fort amical, c’est Didier Rousseau, le chef du service psychiatrique de l’hôpital, également psychiatre attitré de ce fameux service. Il me fixe droit dans les yeux, la paupière droite frétillante, volonté réelle de soutenir mon regard de la manière la moins naturelle qui soit.
— Bonjour, Didier, dis-je simplement en posant mes affaires. Veuillez m’excuser pour ce retard, nous pouvons commencer.
Il m’a appelée la veille au soir pour me faire part de l’arrivée d’une jeune fille, je cite, « peu coopérative » dans le service, il y a deux jours de cela. Un signe de la main et l’infirmière Myriam s’empresse de m’apporter le dossier en question. Elle me lance un coup d’œil gêné, puis détourne bien vite le regard.
« J’espère qu’elle ne sait pas que… »
Hélas, « je sais que ». Pire, j’ai le son et l’image. Elle veut le privilège des « meilleurs cas », et lui, s’envoyer en l’air avec une jeunette. Je reporte mon attention sur le dossier alors que Rousseau expose le cas :
— Léna Ferry, dix-sept ans, née le sept avril deux-mille, dix-huit ans dans cinq jours. Admise il y a deux jours, le trente-et-un mars deux mille dix-huit à vingt-deux heures dix pour une tentative de suicide. Retrouvée inconsciente chez elle, entourée d’une bouteille de vodka vide et de boîtes de Xanax, vides également. Plongée dans le coma, elle a vaguement repris ses esprits sur le chemin de l’hôpital, agressant l’ambulancier avant de perdre à nouveau connaissance.
« N’exagérons pas davantage avec une tentative de meurtre… Bien qu’on y croirait. Il n’y a rien à en tirer, de ce genre de cas désespéré… »
Rousseau en rajoute trois tonnes, une fois de plus. Ce type est un gros con, détestable et inhumain, je l’entends clairement déformer la réalité. Elle s’est simplement débattue, paniquée et déboussolée. Je ne l’écoute plus qu’à moitié, lisant plutôt les rapports faits depuis son arrivée.
— … l’évacuation des toxines. Quand elle s’est réveillée au sein des urgences, elle déblatérait des propos incohérents, évoquant une invasion de sangliers qui lui en voulaient personnellement. Elle a tenté de s’enfuir à plusieurs reprises et devenait vulgaire. Pour finir, elle a proféré des menaces de mettre fin à ses jours si on ne la libérait pas sur-le-champ de cette prise d’otage. Nous l’avons accompagnée dans une chambre close provisoire…
Une façon atténuée de dire qu’ils l’ont enfermée pour la canaliser. La situation m’exaspère un peu. Le mélange alcool et médicaments ne lui permettait pas de réfléchir de manière rationnelle, tout le monde aurait dû avoir conscience de cela. Dieu seul sait ce qu’elle avait dans la tête à ce moment-là…
— … dans l’impossibilité de rentrer dans la pièce. Elle avait déplacé le lit et bloqué la porte avec. L’équipe a dû forcer le passage alors qu’elle poussait de l’autre côté en hurlant que ses amis les lamas viendraient nous faire la peau, et jurant à tout bout de champ des choses… abjectes.
Je souffle du nez et je me frotte les yeux devant l’inventivité de l’adolescente. Mon sourire sincèrement amusé ne plaît pas à Rousseau qui me jette un regard noir.
« Cette foutue psy… Sans sa bonne réputation je ne l’aurais jamais choisie. Aucune femme d’ailleurs. »
— Bon, me reprends-je en me raclant la gorge. Et ceci ?
Je lui tends une liste de prénoms, surlignés au choix de vert ou de rouge. Un des prénoms en particulier attise ma curiosité. Il est entouré, barré, colorié, mélange de vert et de rouge, transpercé en son centre. « Juliette ».
— Elle tenait la boule de papier dans sa main quand les secours l’ont trouvée.
— On a pu identifier les prénoms écrits ?
— La plupart sont des lycéens. Ici, en rouge, sa mère.
— Celui-ci ?
Je désigne le prénom gribouillé, tourbillon d’émotions et de rage couché sur papier.
— Sa petite amie… enfin, ex-petite amie. C’est un peu flou. Bref, c’est tout ce que nous avons, elle n’a pas dit un mot sur ce qui s’est passé et elle se braque systématiquement lorsque nous l’approchons. Toujours sur la défensive, agitée, énervée, psychotant.
Je garde dans un coin de ma tête la « Juliette » en question et je repose la feuille dans le dossier.
— Où est-elle maintenant ?
Rousseau ajuste ses lunettes sur son nez, une lueur de défi dans le regard.
— En chambre d’isolement.
« Immobilisée et impuissante, grâce à la camisole. »
Mon self-control me permet de passer outre la dernière pensée de ce salaud. Je déteste bosser dans cet hôpital, ce type est un pourri, utilisant abusivement ce genre d’équipement quand les neuroleptiques sont majoritairement choisis de nos jours pour canaliser les patients difficiles. Il prend un malin plaisir à infliger cela à des êtres humains et se dit médecin…
— Parfait. Merci pour ces informations, Didier, je vais aller la voir.
Je quitte le bureau et je me dirige d’un pas décidé vers la chambre 308.
⁂
L’infirmier ouvre la porte renforcée, donnant sur l’antichambre. Sur la droite, un banal rideau de douche recouvre un minuscule espace destiné à la toilette des patients. J’ai toujours eu du mal avec ce genre d’aménagement dans les hôpitaux, bien qu’ils aient été mis en place pour protéger les victimes d’eux-mêmes ou de les empêcher de nuire à d’autres. C’est un environnement très… particulier.
L’infirmier me sort de mes pensées.
— Madame ?
Un sourire poli et je pénètre dans la chambre qu’il vient de déverrouiller.
La cellule carrée est ridiculement petite. Dans le coin inférieur droit se trouvent les toilettes. Les murs blanc cassé et la seule fenêtre grillagée avec des barreaux à l’intérieur rendent l’endroit semblable à une prison. La jeune fille est assise en tailleur sur un lit sans bordures, simple, basique, au milieu de la pièce et me tourne le dos, enveloppée de sa camisole, la tête légèrement penchée vers l’avant. La porte se ferme et le bruit significatif du verrou résonne autour de nous pour laisser place à un angoissant silence. L’infirmier attend à mes côtés. Je suis arrivée il y a quelques secondes, mais l’oppression du lieu est déjà très forte. Je fais un pas en avant.
— Bonjour, Léna.
Sa tête bascule un peu sur le côté avant de reprendre sa position initiale. Nulle autre réaction. Le premier contact est le plus difficile. Avec des patients enfermés contre leur gré, attachés et immobilisés de la sorte, murés dans un silence dont ils ne veulent plus sortir, ce contact s’avère d’importance capitale.
C’est pourquoi je me suis simplement approchée d’elle, comme je me serais naturellement avancée vers quelqu’un dans une situation tout à fait normale pour engager la conversation.
Arrivée devant elle, je regarde autour de moi. M’attendais-je à trouver un fauteuil pour m’y installer confortablement et papoter ? Je m’accroupis et je perds légèrement l’équilibre.
— Oh… Comment ruiner toute crédibilité en deux secondes ! Je m’appelle Ellen Mercier, je suis psychologue.
Aucune réponse. Son corps s’est tout de même tendu à l’évocation de mon métier. Je remarque ses chevilles nues, couvertes de cicatrices plus ou moins fraîches. Tant de peine, et pourtant si jeune… Je devine sans mal, malgré la camisole, que le même genre de blessures orne ses bras. Ses longs cheveux châtains tombent sur son visage et camouflent un regard, sans le moindre doute possible, empli de douleur et de détresse. Sa bouche entrouverte et sa respiration saccadée me confirment qu’elle est totalement droguée aux médicaments. C’est une certitude, je ne vais rien pouvoir faire de concluant vu l’état dans lequel elle est.
— Léna ?
Elle relève lentement la tête. Ses yeux bleus, pleins de haine et d’incompréhension, trouvent les miens et nous restons là à nous observer, nous découvrir, nous apprivoiser, accepter notre présence mutuelle en ce lieu. Humidifiées par la tristesse, résistant tant bien que mal à l’effet du calmant administré, ces deux perles me défient, comme si le corps de leur propriétaire était en mesure de se défendre.
Sa naïveté et son innocence me touchent. Elle doit prendre mon sourire pour de la moquerie, car elle se braque légèrement dans ma direction.
— Je ne te veux aucun mal, tu sais.
Elle ne me croit pas, et c’est légitime. Je vais devoir gagner sa confiance, aussi long soit le processus.
— Je vais t’aider.
J’aperçois un sourire narquois se dessiner sur ses lèvres lorsque sa tête reprend sa position initiale contre sa poitrine.
— Condamnée…, souffle-t-elle.
Je suis mal à l’aise, perturbée. Contrairement à d’habitude, à aucun moment je n’ai pu sonder ses pensées, son ressenti, ni même ses émotions réelles. Le néant. Que se passe-t-il ? Pourquoi n’entends-je rien ?
Cette jeune fille m’intrigue. Qui est-elle pour m’empêcher de faire ce pour quoi j’excelle ? Soit le traitement qu’ils lui ont administré est trop fort, soit… je l’ignore. Jamais auparavant je n’ai été confrontée à pareil blocage, jamais mon don ne m’avait fait défaut jusqu’à présent.
Une chose est sûre, je ne veux pas quitter cette pièce. Je ne veux pas la laisser seule, livrée à elle-même. Une colère incommensurable monte en moi. Cette jeune fille, comme beaucoup d’autres, est détruite par la vie, par tant d’événements survenus de manière ponctuelle, mais suffisants pour lui donner envie de mourir. Comment lui vient-on en aide dans cet hôpital ? En l’enfermant, en l’isolant, en la traitant comme un animal, comme une moins-que-rien. Elle n’a plus confiance en l’être humain, ne croit plus en rien, ne jure que par la haine et le dégoût.
Toutes ces pensées me traversent l’esprit. Je me reprends rapidement, et je regarde la jeune fille en face de moi. Elle n’a pas bougé. Sa tête se balance contre sa poitrine, et elle chantonne. A-t-elle seulement conscience de ma présence à cet instant précis ? Je suis persuadée qu’elle n’a plus conscience de rien. Je me lève, déterminée.
— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te sortir de là, Léna.
Elle ne réagit pas, droguée, défoncée, déshumanisée.
Je quitte la chambre plus motivée que jamais. Ce n’est pas la première patiente que je vois dans cet état-là.
Alors, pourquoi ? Pourquoi ai-je ce sentiment indéfectible que je dois à tout prix la sauver, elle ?
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