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Le meilleur de nous · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
~6 mois plus tard ~
La maison est silencieuse. Ce n’est pas la première fois, mais je m’en rends compte plus que jamais ce matin de la rentrée des classes. Selah et Seth sont partis il y a dix minutes, emportant avec eux la douceur des sourires et mon rempart. Depuis le décès de Dale en mars dernier, la vie a suivi son cours à une vitesse vertigineuse. Kendall et moi avons fait de notre mieux pour préserver les habitudes dans cette maison. Après l’enterrement et une semaine de repos, elle a retrouvé la caserne. J’ai essayé d’en faire de même avec mes activités de création, mais l’inspiration n’était pas au rendez-vous. Chaque fois que je me suis retrouvée seule, mes larmes ont débordé. J’ai été envahie par la peine. Mes efforts pour faire face ont tenu un temps, pour ma femme, pour les enfants. Pour mes parents. Les vacances scolaires m’ont poussée à cloisonner mes sentiments pour donner le change face à Selah et Seth. Maintenant qu’ils retrouvent le chemin de l’école, je suis à nouveau seule avec moi-même, avec le vide que laisse Dale dans ma vie et toutes les émotions contradictoires qui me rongent depuis des mois. Comment font les autres pour remettre un pied devant l’autre ? Pour sourire sincèrement ? Chaque fois que je respire en pensant à mon frère, mon cœur étouffe.
Du haut de ses dix ans, Dale savait déjà qu’il voulait devenir pompier. Je n’en avais que sept, mais j’étais admirative. J’ai toujours soutenu mon frère dans sa vocation. Pour lui, ce métier n’était pas comme les autres. Il s’agissait d’une passion profonde, née du besoin inébranlable de protéger autrui. Ce qu’il a toujours fait avec moi, que je sois gamine ou adulte. Dale a toujours été comme mon ombre. Nous étions liés comme les doigts d’une main. Jusqu’à son trente-sixième anniversaire, nous avons tout partagé et aurions continué jusqu’à la fin des temps. J’en suis persuadée.
Assise sur le fauteuil blanc près de la baie vitrée du salon, j’essuie mon visage gagné par les larmes. Deux bibliothèques chargées de photos de famille et de cadeaux de fête des Mères bordent la cheminée. Les souvenirs d’un temps qui me semblait heureux et capable de résister à l’épreuve du malheur attirent mon regard. Dale a aussi placé Kendall sur mon chemin. Ça, il n’a jamais cessé de le rappeler ces treize dernières années. Le fameux barbecue du quatre juillet est devenu plus qu’une institution, c’est la date de ma plus belle rencontre.
Paradoxalement, mon niveau d’inquiétude de les savoir tous les deux en danger a diminué à partir du jour où j’ai appris qu’ils faisaient équipe. Je me réconfortais naïvement en me racontant qu’à deux, ils pourraient se tirer de toutes les situations. J’avais réussi à m’en persuader intimement. Ni Kendall ni Dale ne manquaient de me rassurer dans les périodes les plus difficiles, ou après des interventions plus périlleuses que d’autres. Je ne compte plus le nombre de nuits blanches qu’ils m’ont fait faire. La plupart du temps, je me contente de tenir la barre, comme le dit ma femme. Dans cette famille, j’ai pris la place qui me tenait le plus à cœur : celle qui unit et fédère. J’étais la première à organiser des réunions de famille, même quand les maudits portables sonnaient cinq minutes après l’arrivée de Kendall ou Dale. Je me suis aussi toujours investie auprès des enfants, que ce soit comme parent d’élèves ou pour les activités extrascolaires. Ce premier septembre, je me demande comment je vais pouvoir continuer à être cette personne. Je ne me sens plus moi-même depuis des mois. Il y a plus de jours sans que de jours avec. Les sourires sont devenus rares ou éphémères, vite rattrapés par le raz-de-marée qui bouscule mon cœur.
Je m’efforce de ne pas rester plantée dans le salon, enfermée dans ces pensées qui n’ont pas de fin. Mon atelier m’attend. Installé dans le garage, mon espace de création empiète largement sur ce dernier. Lorsque les commandes affluent, comme à l’heure actuelle, nous laissons la voiture à l’extérieur pour que je puisse préparer les nombreux colis et stocker les fournitures nécessaires. D’ordinaire, je me réjouis de l’engouement des clients pour mes produits confectionnés à la main, qu’il s’agisse de lingettes démaquillantes lavables, de bougies ou savons parfumés, ou bien encore de ces doudous carrés doux et mignons pour les nouveau-nés. J’en caresse un du bout des doigts en me demandant comment le bonheur a pu nous filer aussi cruellement entre les doigts.
La lampe industrielle éclairant ma machine à coudre émet un cliquetis lorsque j’appuie dessus. Une lourde inspiration plus tard, j’essaie de reprendre où j’en étais la veille pour honorer les commandes dans les délais. Sur la surface en bois de pin supportée par deux tréteaux sont empilées des boîtes en carton recyclé et une montagne d’autocollants à l’effigie de la petite entreprise que j’ai ouverte il y a trois ans. Kendall m’a encouragée à me lancer. Dale aussi. La tension silencieuse, mais bien présente, qui noue mes épaules, se ressent dans ma façon de tenir et toucher le tissu qui file sous l’aiguille. Je souffle doucement sans parvenir à taire le flot de souvenirs qui surgit dans mon esprit. Ces derniers mois, j’ai tout fait pour temporiser, pour soutenir mes parents et me montrer forte devant les enfants. Je songeais avoir réussi à faire quelque chose, mais j’étais dans l’erreur. Je n’ai pas pensé à moi, et cette humeur le prouve bien.
J’arrête la machine pour m’occuper du collage d’étiquettes sur les boîtes. Rien de plus simple. Le geste ne m’inspire pas un sourire, à l’inverse des premières fois où j’ai fièrement préparé le packaging des premiers envois. J’appuie fermement sur les surfaces en carton avant d’aligner les emballages. La tâche me semble insurmontable. Cette réflexion me paraît plus ridicule encore quand je pense à tout ce que réalisent ceux qui sont si héroïques autour de moi. De nouveaux sanglots gagnent ma poitrine, puis ma gorge. Je plaque mes mains sur mon visage durant une longue minute en essayant de me reprendre. Mieux vaut que je craque maintenant que cette après-midi devant les enfants.
En relevant la tête, j’aperçois le kayak simple rangé dans l’angle du mur. Je n’ai pas pensé à m’y remettre depuis que je suis tombée enceinte de Selah. Les années ont filé si vite depuis. La petite embarcation s’est transformée en porte-manteau. Dale et moi parcourions l’Indian River pendant les vacances d’été lorsque nous étions adolescents, il avait pris goût à ce sport et m’avait convaincue d’essayer. Je l’ai toujours soupçonné de s’y être mis pour impressionner les filles qui bronzaient sur la rive durant les plus beaux jours. Un sentiment à la fois doux et chargé de nostalgie m’envahit. Est-ce que la solution se trouve sous mon nez ? Est-ce que je devrais renouer avec certaines activités qui me rappellent mon frère ? Est-ce que ce temps pourrait m’aider à panser la blessure qui saigne dans ma poitrine ? J’écarte la veste de hockey de Selah. Sa passion n’a duré qu’un an. Elle grandit si vite.
Je soupire en essayant de réunir mes pensées. Un petit tour chez mes parents ne m’engage à rien. De toute façon, je n’arriverai pas à travailler ce matin. Décidée à sortir de cet état pénible à supporter, j’abandonne le garage et mes activités en cours. En quelques pas, je rejoins l’entrée où se trouvent mon sac à main et mes clés. J’enfile une veste grise d’intersaison pour me préserver des dix-huit degrés matinaux. Dans le Delaware, tout le monde est habitué au froid. Étonnement, je tolère mieux l’hiver que cet entre-deux qui précède l’automne. Les après-midi sont encore chaudes, je ne suis pas adepte des écarts de température. Ma mère a toujours dit que c’est à n’y rien comprendre. Depuis la naissance de Selah, je ne suis plus la seule de cette famille à avoir ce drôle de problème.
Je quitte le lotissement paisible après avoir jeté un dernier regard sur notre maison dans ce beau quartier. Le jour où nous avons emménagé ici, Kendall et moi, mon regard s’est porté sur les cinq pignons accueillant chacun une partie de la toiture. J’ai tout de suite imaginé qu’il y en avait un pour chaque membre de notre famille et qu’il s’agissait là d’un signe. Mais peut-être que je me leurrais. La construction est aussi originale que belle. J’aime ma famille telle qu’elle est et peut-être n’aurais-je pas dû me projeter dans ce futur où j’en attendais toujours plus. La mort de Dale bouleverse mes pensées. Je me demande plus régulièrement que jamais si j’ai profité des instants présents comme il se doit, alors que ça a toujours été dans ma nature. Il s’agit même d’un trait de caractère fort qui nous a toujours unies, Kendall et moi.
Mes parents habitent à quinze minutes, à Clarksville, la ville natale de mon père. Il exerce comme ingénieur sur un site d’assemblage d’avions. La plupart du temps, il ne fait que se plaindre de ses longs voyages. Raison de plus pour lui d’avoir tenu à garder la demeure familiale des Patterson. Entre la maison à deux étages au bardage en bois et le double garage voisin flotte le drapeau américain sur son haut mât. Dale et moi nous sommes amusés des heures à savoir qui parviendrait à grimper le plus haut sur le poteau en métal quand nous étions plus jeunes. Un jour, je suis montée si haut que je l’ai battu, mais j’ai eu le vertige et je n’ai plus su redescendre. Mon frère a fait l’effort de monter à ma hauteur pour m’aider à retrouver le sol. Depuis cette époque, il est légèrement tordu, mais nous n’avons jamais rien avoué aux parents.
Je me gare dans l’allée. Ma mère sort de la maison.
— Ah ! Ma chérie ! Ça me fait plaisir de te voir. Est-ce que tout va bien ?
— Oui. Je venais voir si la remorque de Dale était toujours ici.
— Quelle remorque ?
— Celle sur laquelle il emmenait nos kayaks.
— Oh, ça ! Tu penses bien qu’il n’a jamais voulu s’en séparer. Pourquoi t’y intéresses-tu ?
— J’aimerais bien faire un tour sur l’Indian River.
— Toute seule ?
Je lève les yeux au ciel. Ma mère a toujours sous-entendu que certaines activités n’étaient pas pour les filles. Descendre une rivière en kayak en fait partie. Dale s’en est pris des sermons et des remarques lorsqu’il a décidé de m’inviter à pratiquer ce sport avec lui. Personne n’aurait pu soupçonner qu’il partirait un jour avant tout le monde dans cette famille. L’idée semble traverser l’esprit de ma mère en même temps que le mien. Nous échangeons un long regard.
— Je peux avoir la clé du garage ?
— Oui, bien sûr…
Le silence devient solennel. Je n’aime pas cette atmosphère, même si je la comprends. Je suis ma mère de près à l’intérieur de la maison. Une foule de clés sont attachées à la suspension de l’entrée. La plupart ne servent à rien. En tout cas, tout le monde a oublié leur utilité. Les autres se disputent une place sur un même crochet sans aucune raison.
— Tu fais bien attention, demande ma mère.
— Promis. Papa rentre ce week-end ?
À la façon dont ma mère dodeline de la tête, je comprends que quelque chose ne va pas. Ça me fait mal de la voir aussi pesée et blessée par la solitude. À croire que nous répétons les mêmes schémas.
— Si tu veux, j’aurais besoin d’un peu d’aide demain avec les colis. Tu pourrais venir à la maison ?
— Ça me ferait très plaisir.
— Super. À demain, alors.
Son sourire se veut sincère. J’y réponds avec habitude avant d’aller ouvrir le garage pour fixer la remorque à mon 4x4. Je n’hésite pas en attachant le kayak de Dale avant de partir vers notre spot de départ. Combien d’années se sont écoulées depuis la dernière fois que j’ai emprunté ce chemin ? J’ai l’étrange impression que mon frère est assis à côté de moi et qu’il me fixe avec un sourire. Je ne sais pas ce qu’il penserait de ce qu’il se passe, mais je suis sûre qu’il n’aimerait pas tout ce qui traverse ma tête.
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