Lez FixLEZ FIX ← Retour à la fiche
📖 Extrait gratuit — Prologue à Chapitre 3 : Ellen

Insondable · Marie Lara

Lire Insondable en ligne gratuitement Chapitre 2 : Léna

Quel jour ? Aucune idée…

J’ai fait un rêve étrange. Il y avait une belle femme, qui a manqué de peu de se vautrer… Était-ce seulement un rêve ? Tout se confond dans ma tête, la réalité et l’imaginaire ne font plus qu’un, ne me permettant plus de déceler le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bon du mauvais… Suis-je ? Ai-je été ? Serai-je un jour ?

— Putain, je deviens philosophe, ricané-je discrètement alors que les infirmiers défont mes sangles.

Ils ne font pas attention à moi de toute façon.

— Tu vas te tenir tranquille ? demande l’un d’eux.

Je ne réponds rien, lasse.

— Tu ne simplifies pas les choses, Léna, moralise son collègue en m’enlevant la camisole.

Ils sont persuadés que je ne peux rien entreprendre tant je suis shootée.

Bon, OK, ils ont raison.

Une bonne vanne m’a effleuré l’esprit, genre me barrer en courant comme une dératée – ils ont laissé la porte grande ouverte, ces cons… – mais je suis un peu à l’ouest là, en toute honnêteté… et pas vraiment tentée par un autre tour de camisole. Je garde tout de même l’idée dans un coin de ma tête. On ne sait jamais.

Tandis que l’infirmier sort l’objet de torture de ma prison, son collègue apporte le chariot avec mon repas. Un coup d’œil dégoûté et je m’allonge sur le lit en lui tournant le dos.

— Léna, il faut vraiment que tu fasses un effort…

— Bonjour, Léna !

La voix féminine à l’origine de cette guillerette réplique me semble familière. Je me retourne et j’observe la silhouette aux cheveux blonds mi-longs, mince et athlétique pénétrer dans mon antre. Elle est suivie du chef, c’est quoi son nom, déjà… Rousseau. Je ne l’aime vraiment pas, celui-là. Quelques infirmières entrent à leur tour et se postent près de la porte en me fixant.

Ça va et vient comme dans un moulin. Isolement, vraiment ? Je reporte mon attention sur la meneuse, plus rigoureusement. Elle porte un jean skinny, laissant deviner ses jambes entretenues par de réguliers footings matinaux, à coup sûr. Sa chemise blanche cintrée, déboutonnée en haut, sort de son jean et ses manches relevées révèlent un tatouage sur le bras gauche. Je n’arrive pas à le déchiffrer de là où je suis… Elle affiche un air décontracté, les mains dans les poches, et observe autour d’elle. Avec une moue renfrognée, elle pose soudain son regard noisette sur moi et un sourire sincère et chaleureux se dessine sur ses lèvres.

— Puis-je me joindre à toi pour ce repas ?

— « Barbie Infirmière Psychiatrique ».

— Léna…, me réprimande un infirmier.

Je suis sur la défensive, mais pas peu fière de ce nouveau joli petit surnom. Personne ici ne vient sans mauvaise intention. Ils sont tous pourris jusqu’à la moelle, je déteste les médecins, les psys, tous ces gens qui n’écoutent strictement rien et qui suivent bêtement un protocole sans réfléchir un seul instant par eux-mêmes. C’est toujours pareil avec eux… On se confie, ils promettent monts et merveilles, et on finit enfermés. Ce n’est pas ma première hospitalisation même si, pour le coup, le combo isolement-camisole est plutôt fort cette fois.

Tout le monde se tient en retrait et le chef nous observe attentivement. J’attends.

— Tu peux m’appeler Ellen. Je suis psychologue.

Elle n’a pas décroché son regard de moi, et son sourire semble bienveillant. Je l’observe en silence, quand je réalise que je suis toujours étalée comme une bouse sur le lit, donc pas crédible pour un sou. Je me redresse et je m’installe de façon plus… formelle.

Ellen demande à un collègue de lui apporter la chaise qu’elle avait laissée à l’entrée. Assise face à moi, elle attend. Je reste prostrée dans mon silence rassurant, sachant pertinemment que, de toute façon, je ne vais pas bouger ici. Cette pensée me démoralise.

— Ce que tu as à dire est très important, Léna. Ce que tu veux aussi.

Elle s’appuie contre le dossier, un sourire énigmatique dessiné sur les lèvres, une lueur indéchiffrable dans le regard. De la… confiance ?

— Je vais tout faire pour te sortir de là.

Je ne m’attendais pas à cette bombe lâchée inopinément. À des remontrances oui, des leçons de morale, des paroles déjà toutes mâchées et préparées, répétées à tous les énergumènes de cet hôpital, mais certainement pas à ça. Elle voit mon malaise, car elle ne se dépêtre pas de son sourire. Je tourne la tête, gênée, coupant la connexion oculaire entre nous.

Ellen prend soudain ma fourchette, plante un morceau de gras et mélange avec la bouillie qui sert de purée, mais elle ne touche surtout pas aux brocolis. Elle regarde, sceptique, ce qu’elle a entre les mains avant de porter l’ensemble à sa bouche.

— Absolument immonde !

C’est légal, ça ? Le « Grand Manitou » de la psychiatrie tire une de ces tronches… Je me reconcentre sur cette étrange psy. Cette femme respire la joie de vivre et fait comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. Tout autour de nous, des médecins, infirmiers, surveillants, nous observent. Je commence à me sentir vraiment très mal. Oppressée, emprisonnée, jugée… Je déteste ces regards sur moi, je déteste être le centre d’attention. Mon cœur s’emballe, j’ai froid et les tremblements commencent lentement à s’emparer de moi.

Je ne veux pas finir comme un de leurs sujets supplémentaires. Je ne veux pas me conformer à ce qu’on attend de moi. Je veux à tout prix retrouver ma liberté, mon chez-moi, mes habitudes, ma copine… Ellen reprend une bouchée qu’elle n’apprécie guère plus. Le chef se racle alors la gorge. Je suis la seule à l’apercevoir, cette demi-fraction de seconde où elle perd le contrôle et crève d’envie de le remettre à sa place.

Elle voit que je la vois… et quelque chose se produit.

Une connexion, une bouffée de chaleur soudaine, ratissant tout sur son passage. Je n’ai plus froid, je n’ai plus peur… Je me retrouve tout à coup enveloppée, libre et réchauffée par cette lumière nous transcendant. Ses yeux noisette dans les miens me font perdre les pédales. Cette lueur d’espoir, de vie… Je ne veux pas que le temps passe, je veux rester là, à cet instant.

Ellen détourne le regard et les choses prennent une tournure des plus étranges. De sa poche arrière, elle sort un petit carnet et un stylo avant de griffonner quelque chose dessus.

— Alors, Léna. Que souhaiterais-tu me dire ?

Elle ne me regarde pas en posant la question. Devant mon silence persistant, elle lève légèrement la tête. La lueur dans ses yeux a disparu. Ai-je halluciné ? Ces foutus médocs m’ont-ils définitivement flingué le cerveau ? Il semble ne s’être rien passé, elle agit comme si elle avait été si neutre depuis son arrivée. J’ai… rêvé ?

Je me fais une raison. Ce n’est qu’un fantasme, un mince espoir de trouver une oreille compréhensive.

Elle a raison depuis le début… Je n’ai personne d’autre qu’elle… Je ne vaux rien aux yeux de personne…

Les portes de mon esprit se ferment, ma bouche reste close. Aucun mot ne sort et l’oppression s’intensifie dans ma poitrine. Mes yeux s’embuent et je cherche désespérément à m’accrocher à cette lueur étrange, mais si vive, que j’ai aperçue chez la psy.

Je n’ai pas rêvé, je ne suis pas folle contrairement à ce qu’on croit.

— Léna ?

— Pourquoi je ne peux pas juste être dehors comme tout le monde… Pourquoi vous me faites ça…

Je serre les poings afin de contenir toutes les émotions qui m’assaillent. Ce sentiment d’impuissance et d’injustice me ronge. Je ne devrais pas être là, je ne mérite pas d’être là…

— Tout ce que je souhaite… tout ce que nous souhaitons (Ellen se tourne vers l’équipe), c’est t’aider à aller mieux.

— Mais je vais bien ! Je vais bien, je dois vous le dire en quelle langue ? Pourquoi personne ne me croit, ici ? C’est vous tous qui me rendez cinglée à ne pas m’écouter ! Et je sais qu’on m’observe constamment, là-haut !

Je psychote. Je les entends murmurer. Je me bouche les oreilles. Les voix continuent. Je suis apeurée, terrifiée, tellement vulnérable que j’en perds les pédales. Ellen lève les yeux vers le matériel au-dessus de nous.

— Il n’y a pas de caméra, Léna. C’est un micro, pour te venir en aide s’il y a quoi que ce soit qui ne va pas, si tu as besoin de parler, de voir un médecin…

— Je veux juste que vous m’écoutiez vraiment pour une fois, par pitié…

Le chef baragouine quelque chose aux infirmiers, qui s’approchent alors de moi comme si j’étais un animal dangereux qu’il fallait canaliser.

— Humaine… Je suis humaine…

— Je t’écoute, Léna, enchaîne Ellen sans aucune originalité. Je t’en fais la promesse.

— Personne ici ne fait attention à moi, à ce que je ressens, à ce que je dis ! On me prend pour une folle qui a voulu se suicider, et à partir de là, tout ce que je peux dire passe à la trappe ! Sauf que je n’ai pas voulu me suicider, c’était un accident !

Ellen se replonge dans son carnet et griffonne quelque chose. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et je me mets alors à crier :

— Mais lâchez ce putain de carnet et regardez-moi ! Je suis là, regardez-moi !

Je continue de supplier Ellen du regard, espérant, priant intérieurement de revoir ce que je pense avoir – non, ce que j’ai réellement – vu dans ses yeux. L’infirmier derrière moi pose une main sur mon épaule et je sursaute. Les larmes coulent à nouveau, je me remets à supplier, à tenter de me défaire de sa prise.

— Je dois faire quoi pour que vous me voyiez, putain, je dois faire quoi ?

Je me débats comme un diable pour qu’ils me lâchent, hurlant, jurant, à en perdre l’usage de ma voix, me tordant à m’en déboîter les bras. Je veux juste qu’Ellen réagisse un peu… Je veux juste… qu’elle me voie…

Dans un ultime élan, je me jette vers l’avant et j’attrape le bout de sa manche comme je chercherais désespérément à saisir une bouée de sauvetage en pleine tempête, entrant légèrement en contact avec sa peau.

Mes yeux n’ont pas quitté les siens. Enfin, oui enfin, j’aperçois une lueur nouvelle, une flamme briller dans ses prunelles. Mon cœur rate un battement…

— Pitié, aidez-moi…

Une aiguille s’enfonce dans ma fesse et je grimace.

Un sourire discret et tendre se dessine sur les lèvres d’Ellen.

Je dois déjà planer sévèrement parce que je la trouve magnifique à cet instant.

— Pas… suicide…

Je ne peux pas en dire plus, les mots ne sortent plus correctement de ma bouche. J’ai espoir que pour une fois ce sera entendu. J’ai simplement espoir… que l’on me croie.

Elle s’éloigne. Mon corps tombe sur le lit, je ne peux quasiment plus bouger. La pièce tangue, et je sens que je perds peu à peu le contrôle de mon corps. Comme si j’allais en sortir et m’élever lentement dans le ciel…

Tout devient flou autour de moi.

Je ne la vois plus après ça, car la lumière s’éteint.

— Pas suicide, répété-je plus fort. Pitié…

Mes mots se sont-ils perdus dans un murmure ? Je l’ignore.

Mais une fois encore, je sombre.

Curieuse de la suite ?

Continue à lire ou découvre où acheter « Insondable » en entier.

Voir où lire la suite →