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📖 Extrait gratuit — Prologue à Chapitre 3 : Ellen

Insondable · Marie Lara

Lire Insondable en ligne gratuitement Chapitre 3 : Ellen

Mardi 3 avril 2018, après la consultation.

L’eau fraîche sur mon visage me fait un bien fou. Après un court instant, je relève la tête et je plonge mon regard dans ce miroir. Ces yeux qui sont les miens me renvoient une image qui ne me plaît que moyennement.

« Pas… suicide ! »

Ces deux mots tournent en boucle dans ma tête. Je me suis méprise. Je n’ai pas pu sonder les pensées de la jeune fille et je n’ai pu me fier qu’à ce qui est écrit dans le dossier. Quant à ce carnet dont je n’avais pas besoin, contrainte imposée par Rousseau, quelle stupidité…

— Foutaises…

Ma main se pose instinctivement sur la parcelle de vêtement que Léna a saisie, il y a de cela une demi-heure à peine. J’ai beau l’avoir répété, encore et encore, elle ne m’a pas agressée, elle m’a juste tenue, et n’avait nullement l’intention de me faire un quelconque mal. C’était un appel à l’aide, on ne peut plus clair, mais personne ne l’a interprété comme tel.

Rousseau s’est embrasé, fulminant, rugissant contre l’équipe médicale. Cet incident relève de l’intolérable.

Quel fieffé comédien… En réalité, il jubile.

Il ne me porte pas dans son cœur. Cette « agression » lui procure un plaisir incommensurable.

« Elle ne mérite que ça… »

Je me suis éclipsée à cette dernière pensée, prétextant un besoin urgent d’aller aux toilettes avant de perdre le contrôle. Ajouté à cela qu’il se fiche éperdument de cette gamine qu’il voit comme un cas désespéré, condamné.

— Condamnée… murmuré-je, me remémorant le premier échange avec elle.

Non. Pas tant que je serai sur ce cas. Je lui ai promis de la sortir de là, et je m’y tiendrai.

Déterminée, je prends une grande inspiration et je retourne au bureau.

— Sacrée journée, hein ?

« La vue est parfaite dans ton décolleté, là… »

Je cherche un papier à l’autre extrémité du bureau, ignorant les idées tordues d’Henry, et je reboutonne d’un cran mon chemisier. Je reviens avec la fiche d’entrée de Léna Ferry.

— Plutôt mouvementée, en effet.

« Hospitalisée à la demande d’un tiers… Sa mère. OK. »

— Tu ne lâches pas l’affaire après ce qu’elle t’a fait ? questionne Henry, surpris.

« Franchement, s’il te faut ça pour pouvoir te mettre dans mon lit, ça peut s’arranger… »

Je claque le dossier sur la table un peu trop brutalement, faisant sursauter quelques collègues. Je me retourne et je le regarde droit dans les yeux.

— On m’a appelée pour filer un coup de main, c’est ce que je fais. Mon boulot, c’est aider quoi qu’il arrive. C’est ce que je fais.

Henry ne dit pas un mot, me contemplant perversement un court instant qui ne m’échappe pas, avant de lever les mains en signe d’abandon.

— D’accord. N’hésite pas s’il te faut quoi que ce soit.

Tout le monde s’est déjà remis au travail. Selon eux, mon irritabilité est forcément due à mon entretien de ce matin avec Léna Ferry, certains vont même jusqu’à penser que je manque cruellement de professionnalisme. J’ai besoin de m’aérer, de respirer un peu d’air frais. J’étouffe, encombrée de pensées qui ne sont pas les miennes et qui pourtant défilent en rafale dans ma tête.

« Elle n’a pas l’opportunité de prendre l’air, la gosse, Ellen. »

Je me ravise.

Je meurs d’envie de demander à Rousseau une deuxième consultation avec la jeune Ferry, mais je ne l’ai plus croisé depuis ma pause toilettes. Il faut que je la revoie, il me faut des réponses. Pourquoi son esprit m’est-il fermé alors que celui de la totalité de l’hôpital, de chez moi, des alentours, du monde entier, navigue comme bon lui semble dans mon cerveau ? Que s’est-il passé ce soir-là, quand elle s’est retrouvée fortement alcoolisée sous l’emprise de médicaments ? Ce n’est pas une tentative de suicide. Elle me l’a dit, et je la crois. Son regard n’est que sincérité, que volonté d’être entendue et comprise.

Je feuillette son dossier, encore et encore, minutieusement. Elle prenait un traitement pour la bipolarité qu’elle a décidé d’arrêter du jour au lendemain. Elle ne voit plus de psychologue malgré quelques hospitalisations à ce jour, dues à de précédentes tentatives de suicide… La dernière psychiatre en date exerçait non loin de son lieu d’habitation il y a quelques mois de ça, devenue, après cette séance, le médecin de sa mère. Léna n’en a plus consulté depuis. En terminale, filière littéraire, elle sèche régulièrement les cours au lycée et perd goût pour tout ce qui, d’habitude, l’occupe et la fait vibrer. Jeux vidéos, films et séries… Elle a tout arrêté. Elle passe son temps scotchée à son téléphone ou son PC, enfermée dans sa chambre, ne sortant que pour manger ou se laver. Sa mère la décrit comme une ado difficile et inaccessible. Je trouve alors l’origine des médicaments ingurgités. Madame Ferry suit un traitement avec le fameux Xanax, puissant anxiolytique pour qui n’est pas habitué à ce type de médicament. Sachant que la jeune Léna ne prend plus rien, et compte tenu de son passif, je comprends vite la conclusion des spécialistes quant à une potentielle tentative de suicide.

Elle a beaucoup de chance de s’en être sortie, en réalité.

Plongée dans mes pensées, tourmentée par de nombreuses questions sans réponse, je n’entends pas Rousseau entrer dans le bureau.

— Vous devriez rentrer chez vous, Ellen.

« Votre présence ne nous est fort heureusement plus nécessaire aujourd’hui… »

Je redresse la tête et constate qu’il est déjà vingt heures passées. L’équipe de nuit arrive, les nouveaux arrivants saluant leurs collègues, attendant patiemment le compte rendu quotidien du grand chef.

— Oui, j’allais partir.

Je range silencieusement les documents dans le dossier « Ferry » avant de me lever et prendre mes affaires.

— Au fait, Didier, je souhaiterais un entretien avec la jeune Léna demain, si cela vous convient.

Il ne répond pas, ses yeux le font pour lui. J’en rajoute une couche.

— Seule à seule.

Il fulmine royalement, mais l’intérêt de l’équipe pour notre discussion le force à garder un semblant de prestance. Allez, Ellen, achève-le.

— Capable de me comprendre et de me parler, cela va de soi.

Je n’ai jamais saisi leur méthode, ici. Assommer de médicaments leurs patients enfermés pour avoir la paix. Quel intérêt s’il s’avère impossible de juger de leur état de santé ou d’une potentielle évolution ?

Rousseau se redresse et pose une main qu’il prétend amicale sur mon épaule. Ce geste me déplaît fortement. Pourtant, je ne bronche pas.

— Voyons, Ellen, ce n’est tout simplement pas envisageable.

Il cherche l’appui de l’équipe en se tournant vers eux. Personne ne parle, mais j’entends de tout. La peur de répondre, l’envie de s’enfuir en courant, un désintérêt total pour la discussion, du soutien et de la compassion pour Ferry, une fidélité aveugle pour Rousseau, depuis toutes ces années, avec cependant le désir terriblement vital et incontrôlable de me mettre dans son lit et de me… Pardon ?

Je lève un sourcil en direction de la vieille infirmière à l’origine de ces pensées. Elle rougit légèrement et me fait un clin d’œil. Je n’en peux plus…

— Bon, soupiré-je en me frottant les yeux. Avec tout le respect que je vous dois, Didier, je suis là pour m’occuper de cette adolescente et j’ai l’impression de ne pas être en mesure de faire mon travail correctement si vous me mettez des bâtons dans les roues et m’empêchez de la voir.

— Elle vous a agressée, vous ne serez pas seule avec elle. C’est impossible, je me dois de préserver la sécurité de mon équipe.

Il a raison. Se retrouver seule à seule est parfaitement impossible. Je pousse un soupir et ferme les yeux quelques instants. Qu’il en soit ainsi.

— Très bien. William et Antoine peuvent-ils se joindre à moi pour cet entretien ?

« Yes, yes, yes ! »

« J’espère qu’il va accepter… »

Les deux intéressés ne laissent rien paraître de plus qu’un sourire, mais dans le fond, ils débordent de joie. Ils ont été touchés par la jeune Ferry, et pouvoir l’aider est un grand bonheur. Ce sont des types bien, humains avec un bon cœur. Connaissant le côté macho de Rousseau, leurs physiques d’armoire à glace en font les candidats parfaits pour cette lourde tâche de me protéger de cette frêle jeune fille en détresse assommée aux médocs.

Rousseau me tend la main, le regard furieux, ne laissant rien paraître aux yeux des autres de sa colère sans nom.

— Accordé.

Mercredi 4 avril 2018, dans la matinée

Rousseau fait le tour du service et m’annonce que Léna Ferry est disposée pour un entretien à dix-sept heures trente, avant le repas, pendant quinze minutes, pas plus.

L’heure arrive, je me rends sur les lieux dans les temps. Je suis impatiente, mais étrangement très angoissée à l’idée de me retrouver face à face avec elle. Je ne me l’explique pas. Vais-je l’entendre ? Serai-je en mesure de scanner la moindre de ses pensées ?

— Au fait, merci, Ellen.

Antoine attend à mes côtés devant la chambre et me regarde, un sourire discret au coin des lèvres. Jeune homme de vingt-cinq ans, grand et bien bâti, respirant la gentillesse et la joie de vivre, il aime son métier et cela se voit. À mon tour, je lui souris, feignant de ne pas comprendre.

— Je ne sais pas trop comment tu fais, et c’est sans doute pour ça que tu excelles dans ton boulot, mais… merci de me laisser cette opportunité de l’aider.

— Bah, c’est facile ! s’exclame William en l’attrapant par le cou. T’es un mec en or, ça crève les yeux !

Ce qui crève les yeux surtout, mais que les deux zigotos n’ont pas encore accepté, c’est leur attirance mutuelle. Antoine ne fait pas de commentaire et se contente de répondre aux taquineries de William, séduisant brun aux yeux marron, évitant à tout prix mon regard. Il ne comprend pas pourquoi ni comment, mais il sait que je sais toujours.

Nous sommes meilleurs amis dans la vie de tous les jours, mais ce n’est pas cette amitié qui m’a poussée à les suggérer tous les deux pour le cas Ferry. Mon don m’oblige à choisir minutieusement mon entourage, il est bien trop facile de souffrir de la véritable facette de l’être humain. Ma priorité actuelle demeure de protéger cette adolescente et de gagner sa confiance.

Henry déverrouille la porte, me matant le postérieur au passage quand j’entre dans l’antichambre. Mon cœur bat un peu plus fort alors que la deuxième porte s’ouvre. Du calme… Que m’arrive-t-il ? Pourquoi ce stress aussi soudain, aussi intense ?

Léna nous tourne le dos, adossée contre le lit. J’avance et mes acolytes me suivent. Nous pénétrons dans la petite pièce et la porte se referme derrière nous.

— Bonsoir, Léna.

Je la contourne et je me poste face à elle. Antoine et William prennent place à mes côtés. Antoine dans une posture professionnelle alors que Will s’appuie contre le mur et croise les bras, charmeur. Ils la saluent d’un hochement de tête.

L’adolescente nous dévisage à tour de rôle et lève le sourcil.

— Super. « Barbie », « Ken » et « G.I Joe ».

William éclate de rire et Antoine lui sourit affectueusement. J’ai moi-même du mal à ne pas m’esclaffer. Léna rougit légèrement et détourne le regard, avec une moue renfrognée.

— Je te présente William et Antoine, deux infirmiers très compétents. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu peux compter sur eux.

Elle ne répond pas. La frustration me gagne. À quoi pense-t-elle, bon sang ? Je n’entends toujours rien !

Prise d’une inexplicable pulsion, je m’avance vers elle, m’arrêtant à moins d’un mètre et je m’accroupis, mes bras posés sur mes genoux, son visage proche du mien. Au diable mon statut de psy, là, plus que jamais, je n’ai plus l’impression d’être psy. Je sais également que je ne risque pas d’être interrompue et que les deux zigotos n’en toucheront pas un mot.

Légèrement surprise, elle lève la tête et me regarde faire. Elle est perdue, et cela se voit dans ses deux perles humidifiées par des larmes naissantes. Mon cœur refait des siennes. Passer outre, Ellen, passer outre.

— Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Quinze minutes, c’est tout ce que le docteur Rousseau m’a accordé, donc je n’irai pas par quatre chemins. Que s’est-il vraiment passé, Léna ?

Elle se mord la lèvre et ses intenses yeux bleus s’embuent. Mon cœur rate encore un battement. Elle fuit mon regard à nouveau alors que je cherche à maintenir le contact, à garder une connexion certaine avec elle.

— Pas de carnet cette fois ?

— Aucune futilité, c’était une erreur de ma part et je te prie de bien vouloir accepter mes excuses pour cela.

Silence radio. La confiance se frayera un chemin petit à petit.

— Je te crois quand tu me dis que ce n’était pas une tentative de suicide. Je souhaite comprendre ce qu’il s’est passé pour pouvoir t’aider. Si je peux apporter les preuves que tu n’es pas dangereuse pour toi-même, tu pourras sortir d’ici.

Une lueur d’espoir brille dans son regard. Je ferme les yeux un instant. Foutu cœur, qu’est-ce que tu fais… Tes battements accélèrent à la vue de son regard troublant… Bon sang, il faut vraiment que je me calme !

— Il faudra quand même t’hospitaliser quelque temps. Qu’importe la raison, ce n’était pas un geste anodin, tu comprends ?

Elle se perd un moment dans ses pensées et hoche la tête.

— J’aurais pu y rester.

— Oui.

Nouveau silence, je n’entends plus que ma propre respiration, lente et maîtrisée, malgré un pouls frénétique, et la sienne, saccadée, irrégulière… hors de contrôle. L’envie furieuse de lui prendre la main et de lui dire que tout ira bien ne cesse de grandir en moi.

Non. Rester professionnelle.

Une lutte intérieure commence en moi, au même titre qu’elle semble se battre en elle-même contre des choses que je ne peux déceler. Elle m’est totalement fermée, inaccessible, et cela… m’attire. Cela attise ma curiosité.

— Je me suis disputée avec Juliette, ma copine.

Bien. Nous y sommes.

Elle n’en a parlé à personne jusqu’à présent. C’est un début, on avance. Je ne l’ai pas lâchée du regard. Ces bribes de mots, je le sais, lui ont coûté. D’un hochement de tête et un sourire sincère, je l’invite à continuer.

— Ce n’était pas une petite dispute, elle cherchait à me plaquer, elle disait qu’elle ne m’aimait plus… J’ai pété un câble, je voulais juste attirer son attention… Vous ne savez pas, vous, mais si elle me quitte…

Elle regarde au loin et fronce les sourcils. Sa main tremblante serre son pantalon, l’autre recouvre ses cicatrices. Elle en a bel et bien sur les bras, et ce n’est pas de l’histoire ancienne, là non plus.

Ses yeux se posent sur moi, mélange de douleur, de colère, de haine et d’amour à la fois. Tant d’émotions dans un tourbillon sans fin qui veulent tout dire et plus rien en même temps.

— Je l’aime à en crever, je ne pourrai jamais vivre sans elle. Je n’ai qu’elle, vous comprenez ? Si elle me quitte… je ne suis plus rien…

— Je comprends.

Je prends aussitôt sa main. Je n’en ressens non plus l’envie, mais un besoin irrépressible. Je ne suis plus vraiment moi, tout fonctionne au ralenti, dans ma tête comme tout autour de nous. En réalité, il n’y a plus que nous. Mes yeux dans les siens, tant de choses se disent comme sont tues.

Je n’ai pas la moindre idée du temps qui s’est écoulé, jusqu’à ce que mes collègues me sortent de ma torpeur.

Il est déjà l’heure.

Insondable

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