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16 · Kass Dinslow

Lire 16 en ligne gratuitement Chapitre 2

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Lundi 25 novembre 2019

Le lendemain Gabrielle arrive au collège dans un grand état de fatigue. Elle n’a pas réussi à fermer l’oeil de la nuit, se tournant encore et encore dans son lit, l’esprit trop encombré par la situation avec Justine. C’est à trois heures du matin qu’elle a abandonné l’idée de dormir et s’est levée pour finir de corriger des copies, en vain, la diversion n’a pas fonctionné. C’est finalement de lire un roman qui lui a permis d’arrêter de penser à Justine quelques heures. Gabrielle pénètre dans la salle des professeurs, elle se rend directement à son casier et constate que son sac est là donc que Justine est déjà arrivée mais a choisi contrairement aux autres matins de ne pas rester dans la pièce. Gabrielle est mitigée suite à ce constat, elle aurait aimé voir Justine mais elle est aussi soulagée qu’elle ait tenu parole de lui laisser du temps et de ne pas avoir à l’affronter après une nuit blanche.

— Et bien, toi aussi t’as fait la fête cette nuit ?

— Ah, salut Pierre. Pourquoi tu dis que moi aussi j’ai fait la fête ?

— Sans vouloir te vexer, t’as une tête de déterrée, tu devrais faire un concours avec Justine.

— Tu l’as croisée ce matin ?

— Oui, je crois qu’elle est partie somnoler avant de commencer à surveiller la permanence vu la tête qu’elle avait.

Gabrielle change de sujet, elle ne souhaite plus parler de Justine, elle dérive donc sur la soirée de Pierre et cela dure jusqu’à la sonnerie annonçant qu’il faut se rendre dans les classes.

Depuis l’entrée de la salle de permanence, Justine a vue sur celle de la salle des professeurs et elle aperçoit Gabrielle en sortir pour se rendre dans sa salle de classe à l’autre bout du couloir, tout comme elle l’a vu arriver. Justine a aperçu Gabrielle de loin mais cela ne l’a pas empêchée de constater qu’elle a une mine fatiguée, la surveillante a tout de suite compris que son amie a peu dormi à cause d’elle. Justine non plus n’a plus trouvé le sommeil, avoir discuté avec sa meilleure amie ne l’a pas soulagée, elles ont même décidé de sortir dans un bar puis au cours de la soirée une fille a dragué Justine. Cette dernière a décidé de laisser faire et même de jouer le jeu, après tout rentrer avec une fille lui permettrait de penser à autre chose mais au moment d’arriver chez cette inconnue elle n’a pas pu passer le pas de la porte. Maladroitement, Justine s’est excusée et est partie pour rentrer chez elle, seule, provoquant une salve d’insultes en provenance de sa conquête dont elle n’a pas retenu le prénom. Une fois rentrée et couchée Justine a bien essayé de dormir. En ce qui la concerne, c’est vers quatre heures qu’elle s’est levée et s’est occupée en regardant une série. Justine continue de s’en vouloir et constater que Gabrielle n’est pas bien n’aide pas à alléger ce poids. C’est la seconde sonnerie annonçant le début des cours et que dorénavant toute arrivée sera considérée comme du retard qui la sort de ses pensées. C’est par automatisme qu’elle se rend au bureau et fait l’appel pour s’assurer que tous les élèves qui doivent être présents sont bien là. Du côté de Gabrielle elle récite son cours qu’elle connaît par coeur mais pour une fois elle n’est pas impliquée comme à l’accoutumée, elle s’assure bien sûr que les élèves suivent mais ces derniers sentent bien que leur professeure n’est pas au mieux. Les perturbateurs en profitent donc pour provoquer un désordre, cela a le mérite de sortir Gabrielle de sa léthargie. Elle les calme immédiatement et les menace d’être collés s’ils continuent à perturber le cours, la situation est très vite de retour à la normale et Gabrielle est plus concentrée jusqu’à la pause de la matinée où elle se rend dans la salle des professeurs. Gabrielle est une des premières à arriver, il faut dire que sa classe est proche, cela aide, elle se rend immédiatement vers la cafetière et constate avec plaisir qu’elle est remplie. Gabrielle n’a jamais vraiment aimé le café mais là elle en a vraiment besoin si elle veut tenir jusqu’à quinze heures. Coline, professeure de sport, arrive à son tour dans la salle et aperçoit son amie.

— Salut, Gab, je suis étonnée de te voir boire du café.

— Salut. J’ai eu une sale nuit, si je n’en bois pas je ne tiendrai pas. J’étais tellement à côté de la plaque que Gonzalves et Monier des 3A ont commencé leur numéro.

— Je ne suis pas étonnée, vivement qu’ils partent ces deux-là. Bon alors pourquoi tu n’as pas dormi ? T’as rencontré quelqu’un et t’as passé une folle nuit avec ?

— Qu’est-ce qu’il te fait croire que j’ai rencontré quelqu’un ?

Gabrielle n’a pu s’empêcher de paniquer et c’est seulement maintenant qu’elle réagit que Coline l’a juste taquinée, elle sait qu’en ayant répondu ainsi Coline a conscience qu’elle a touché une corde sensible sans le vouloir et qu’elle va creuser le sujet. Alors que Coline s’apprête à demander des explications à son amie, elle aperçoit Justine entrer dans la pièce et c’est avec enthousiasme qu’elle la salue. Gabrielle qui était dos à la porte se crispe malgré elle en comprenant que Justine est derrière elle, au point de faire trembler sa tasse dont le liquide se répand sur sa main. Le liquide, encore trop chaud, brûle Gabrielle qui lâche la tasse en jurant. Justine est la première à réagir, elle se saisit de la main de son amie et l’entraîne jusqu’à l’évier et enclenche l’eau froide puis l’eau chaude pour créer de l’eau tiède avant de glisser le membre brûlé de Gabrielle dessous. L’eau tiède apaise quelque peu la douleur et c’est à ce moment que Gabrielle prend conscience que sa main est dans celle de Justine qui la maintient sous l’eau. Coline a laissé faire Justine et observe la scène à distance, c’est là que toutes les pièces du puzzle s’emboîtent. Ce matin, elle a croisé Justine qu’elle a bien sûr constatée fatiguée et tracassée, elles ont un peu parlé et Justine a confié que c’était à cause d’une fille, maintenant qu’elle voit Justine aux petits soins avec Gabrielle elle comprend mieux, même le fait que Gabrielle ait été sur la défensive quand elle l’a taquinée concernant le fait qu’elle ait rencontré quelqu’un. Elle sait les deux femmes complices, que Gabrielle a pris Justine sous son aile pour lui faciliter ses études, n’ayant pas droit aux bourses et ne voulant pas être un poids financier trop important pour ses parents Justine a pris ce travail pour combler ses besoins financiers et n’a donc pas toute la liberté qu’elle souhaite pour ses études. Coline a appris à connaître Justine et également à l’apprécier, elle n’aurait cependant jamais imaginé que les deux femmes en viennent à se rapprocher ainsi, pourtant quelque chose ne colle pas, elles ne semblent pas heureuses. Justine coupe l’eau et réalise qu’elle a gardé tout ce temps la main de Gabrielle dans la sienne et que cette dernière ne l’a pas retirée.

— Ça devient rouge, ça va sûrement être une brûlure au second degré tu devrais aller à l’infirmerie.

— Justine a raison, Gabrielle, tu dois y aller. Justine, tu l’accompagnes s’il te plaît ? Je me charge de signaler l’incident au proviseur pour qu’il s’occupe de sa classe et la perm en attendant votre retour.

Gabrielle commence à vouloir objecter mais elle abandonne l’idée, elle a bien trop mal et a conscience qu’elle doit se faire soigner. Justine n’est pas à l’aise à l’idée d’accompagner Gabrielle mais refuser paraîtrait trop suspect vu que tout le monde sait qu’elle est amie avec la professeure d’histoire-géographie. Un bref regard entre elles et les deux femmes sortent de la salle, c’est une fois dans le couloir en direction de l’infirmerie que Justine ose prendre la parole.

— Tu n’as pas trop mal ?

— C’est douloureux mais encore supportable grâce à l’eau, merci.

— C’est normal. Je n’aime pas te voir souffrir…

Elles sont arrivées devant la porte de l’infirmerie, Gabrielle se stoppe et fixe Justine qui se sent immédiatement mal à l’aise et stupide d’avoir dit ça. Justine s’empresse d’ouvrir la porte pour détourner l’attention et éviter que Gabrielle ne réponde, cette dernière comprend le malaise de son amie et pénètre dans l’infirmerie, suivie par la concernée. Sylvie, l’infirmière est étonnée de voir ce duo, rapidement Justine explique la situation, Sylvie leur demande de patienter pendant qu’elle finit de soigner un élève qui s’est entaillé la main avec son compas. L’infirmière disparaît dans la pièce de soin, laissant les deux femmes seules et la gêne entre elles.

— Gabi, je vois que tu n’es pas bien, on peut pas rester comme ça, faut qu’on parle.

— Oui, tu as raison, tu sais j’ai failli revenir hier mais je me suis arrêtée car je ne comprends pas et du coup je ne sais pas quoi dire.

— Je suis désolée, je ne sais pas ce qu’il m’a pris hier de t’embrasser, on passait un beau moment et je me suis laissée emporter, je ne veux vraiment pas ruiner notre amitié pour une pulsion.

Gabrielle s’apprête à répondre mais Sylvie apparaît avec l’élève et il est hors de question que des rumeurs se répandent, elle reste donc silencieuse mais destine un petit sourire à Justine pour lui faire comprendre qu’elle a compris. Gabrielle suit Sylvie pour les soins, l’infirmière demande bien sûr les circonstances, ce n’est qu’après qu’elle ait répété trois fois la question que Gabrielle réagit. La professeure s’était perdue dans ses pensées à cause des excuses de Justine, elle a bien senti que son amie a dit ce qu’il fallait pour qu’elle ne soit plus tourmentée mais elle sait malgré tout que Justine a vraiment des sentiments. Après la disparition de Gabrielle et Sylvie dans la pièce de soin, Justine choisit de ne pas rester à l’infirmerie, Gabrielle n’a plus besoin d’elle et elle a conscience qu’elle doit la laisser réfléchir malgré le sourire encourageant qu’elle lui a accordé.

Quelques minutes plus tard, Gabrielle sort de la salle de soin et est surprise de ne pas voir Justine, elle a entendu la sonnerie annonçant les cours et elle se doute que Justine est partie surveiller la permanence même si Coline a dit qu’elle s’arrangerait pour faire mettre un autre employé. Gabrielle se surprend elle-même de se rendre compte qu’elle éprouve de la tristesse de ne pas trouver Justine dans la salle d’attente. Gabrielle ne réfléchit pas longtemps, elle se rend en direction de la salle de permanence après avoir remercié Sylvie puis pris congé. La professeure se doute que Justine doit se poser des questions sur la suite de leur relation et sa main, Sylvie a confirmé la brûlure au second degré et a appliqué des soins temporaires en attendant que Gabrielle voit un médecin. Gabrielle doit donc aller annoncer au proviseur qu’elle quitte son poste pour aller voir son médecin mais avant elle compte bien parler avec Justine. La salle de permanence est ouverte, il y a une vingtaine d’élèves, Gabrielle profite de ce que la surveillante soit perdue dans ses pensées pour la dévisager. Certains élèves repèrent Gabrielle et cela fait revenir Justine sur terre, cette dernière est surprise de voir son amie sur le pas de la porte de la salle, elle l’est encore plus quand elle lui fait signe de la rejoindre dans le couloir. Un ordre de rester calme et voilà Justine dehors en quelques pas rapides.

— Ça va pas ?

— Si, si, je voulais juste te dire que c’est bien une blessure au second degré mais Sylvie n’a pas ce qu’il faut pour soigner correctement donc je vais devoir me rendre chez mon médecin.

— Merci de me tenir au courant. Si tu dois aller voir Roband, c’est lui qui surveille ta classe en attendant donc ne le cherche pas dans son bureau.

— OK, merci de l’info.

— Ça va aller pour conduire ?

— Je n’ai pas pensé à ça, je vais laisser ma voiture ici et aller chez mon médecin en transport.

— Tiens-moi au courant.

Gabrielle hoche la tête positivement, confirmant ainsi silencieusement qu’elle le fera. Un dernier regard échangé et la professeure se rend jusqu’à sa classe où comme prévu elle trouve le proviseur Roband qui est en plein débat avec les élèves. Lui aussi ordonne de rester calme et sort dans le couloir après que Gabrielle se soit manifestée en toquant à la porte, ce qui a permis au proviseur de la voir à travers la petite vitre de celle-ci. Gabrielle explique ce qu’il en est et bien sûr il la laisse partir, non sans ordonner de faire parvenir au plus tôt les papiers d’accident du travail si elle a un arrêt. Peu après Gabrielle a récupéré son sac à main et téléphone à son médecin qui l’oriente plutôt vers les urgences car il n’a pas de quoi soigner du second degré vu qu’il faut des soins spécifiques, voilà donc la professeure qui prend le métro non loin du lycée pour se rendre à l’hôpital.

*******

Il est quinze heures trente quand Justine rentre chez elle, elle n’a cessé de penser à Gabrielle et de culpabiliser. Elle a parfaitement conscience que si elle n’avait pas embrassé son amie hier elle n’aurait pas été perturbée et n’aurait pas renversé son café quand elle a su qu’elle était derrière elle. Justine espère sincèrement que la blessure n’est pas aussi étendue que ce qu’elle a aperçu sinon Gabrielle ne pourra pas utiliser sa main quelque temps. Justine est titulaire d’un niveau de secourisme PSE1, elle s’est toujours dit que cela pourrait faire un plus sur son CV pour un recrutement dans un établissement scolaire, c’est pour cette raison qu’elle sait parfaitement que la brûlure peut handicaper Gabrielle plusieurs jours. Justine regarde son mobile, la notification d’un SMS lui fait espérer des nouvelles de Gabrielle. Loupé, c’est juste sa soeur qui lui demande pourquoi elle avait une sale tête au collège. Le message a tout de même le mérite de faire sourire Justine, sa petite soeur est en quatrième au collège et en adolescente typique elle ne veut pas que ça se sache trop que sa soeur est une surveillante, Gabrielle a la même problématique avec sa fille Adeline qui est justement dans la même classe que sa soeur Alice. Justine travaille au collège depuis sept mois et Gabrielle lui a confié ce secret au bout d’un mois alors que d’autres professeurs ne savent rien alors qu’ils se connaissent depuis des années. Justine a compris pourquoi Gabrielle ne parle pas de sa fille et elle respecte, elle a donc gardé le secret, après tout son amie a prouvé sa confiance en elle en lui révélant ce fait, jamais il ne lui est venu à l’esprit de le divulguer. Maintenant qu’elle est posée sur son canapé Justine se sent soudainement épuisée, elle s’allonge et en quelques secondes elle sombre dans le sommeil.

*******

Gabrielle est heureuse d’enfin sortir des urgences, même le froid hivernal de l’automne lui a manqué, jamais elle n’aurait pensé passer autant de temps dans le service, d’arriver juste avant midi et de n’en ressortir qu’à plus de dix-sept heures. Elle n’est pas en colère, contrairement à d’autres patients elle n’a pas protesté, elle a bien conscience que les victimes de l’accident sur la rocade étaient prioritaires, surtout par rapport à une brûlure au second degré. Elle est affamée, n’ayant pas de monnaie elle n’a pu acheter à manger au distributeur. Gabrielle se souvient qu’à deux stations de métro il y a une pâtisserie, un petit gâteau l’aidera à tenir jusqu’au dîner du soir, elle prend donc la direction du métro. Sept minutes plus tard, voilà la professeure dans la pâtisserie, en regardant les gâteaux elle ne peut s’empêcher de remarquer les framboisiers, dessert préféré de Justine.

— Bonjour, que désirez-vous ?

— Bonjour, deux framboisiers s’il vous plait.

La vendeuse hoche la tête et prépare la commande, Gabrielle se rend devant la caisse, prête à régler. Par chance pour elle, elle n’est pas du genre à avoir un sac à main rempli de “au cas où” et malgré qu’elle n’ait qu’une main valide elle trouve facilement son porte-monnaie. Une fois la transaction effectuée, Gabrielle reprend le métro pour s’approcher au plus près de chez Justine. Elle profite du trajet en métro et à pied qui la conduit à sa destination pour réfléchir concernant sa jeune amie, car c’est bien cela qui continue le plus de la perturber, l’âge de Justine. Le temps de continuer à se questionner sur la situation et la voilà devant l’immeuble de son obsession, Gabrielle hésite soudainement mais elle respire profondément, compose le digicode qu’elle connait par coeur et pénètre rapidement dans le hall avant de s’élancer pour monter les trois étages par les escaliers. D’habitude, Gabrielle prend l’ascenseur, elle n’a que très peu l’habitude des escaliers, ce fait couplé à la fatigue c’est donc essoufflée qu’elle arrive devant la porte de Justine, elle qui avait froid à cause des températures a maintenant chaud et dans les escaliers elle a retiré son écharpe avant d’ouvrir son manteau. La professeure se met à penser qu’elle ne peut pas sonner dans cet état, rouge et essoufflée, d’ailleurs elle se surprend à vouloir autant soigner sa présentation puis elle rigole intérieurement que de la voir aussi peu sportive ferait réagir Justine quant à son âge et aurait le mérite de faire disparaître toute attirance. Gabrielle se ressaisit, elle se prend encore trop la tête. Elle sonne.

Justine met un moment à sortir du sommeil profond dans lequel elle était plongée, elle regarde l’heure et se dit que ce doit être sa soeur qui vient prendre de ces nouvelles vu qu’elle n’a pas répondu à son sms. Justine marmonne de manière assez audible qu’elle arrive avant de se lever et se diriger vers la porte en passant sa main droite dans ses cheveux avant de l’utiliser pour ouvrir la porte. Justine est stupéfaite de voir Gabrielle devant elle, elle regarde immédiatement sa main et constate un large bandage.

— Vas-y rentre !

— Merci.

Gabrielle pénètre dans l’appartement et en voyant le salon elle se souvient de la scène de la veille qui a provoqué toute cette histoire, elle se surprend à frissonner en repensant au baiser, mais pas de déplaisir, bien au contraire. Troublée, Gabrielle continue son chemin et fait comme chez elle, elle retire son manteau et le pose avec son écharpe sur le dossier d’une des deux chaises après avoir déposé son sac à main sur la table comme d’habitude. Justine observe la scène, rassurée de voir qu’au final rien n’a vraiment changé, elle est contente d’avoir menti à l’infirmerie, Gabrielle se permet d’être à nouveau elle-même avec elle. Enfin, c’est ce qu’elle croit jusqu’à ce que la professeure se retourne et que Justine comprenne qu’elle est toujours troublée.

— Pourquoi ?

Face au regard de Justine, Gabrielle n’a pu murmurer que ce mot et Justine en comprend tout de suite la signification, tout comme elle réalise que son mensonge à l’infirmerie n’a pas fonctionné, Gabrielle ne l’a pas cru mais elle est malgré tout ici et à la recherche de réponses.

— A-t-on jamais su pourquoi on éprouve des sentiments pour telle personne et pas une autre ?

— J’ai trente-huit ans et toi vingt-deux !

— Je sais.

— J’ai les cheveux gris mais ça ne se voit pas vu que je fais des teintures, ma peau devient flasque, je ne peux pas monter trois étages sans être essoufflée et… J’ai seize ans de plus que toi !

— Je sais.

— Ce n’est pas logique !

Justine est amusée par le comportement de Gabrielle, elle est cependant amusée dans le sens où elle l’attendrie devant son acharnement à se dévaloriser, et surtout elle trouve espoir que son attirance soit réciproque car à aucun moment la professeure n’a dit le contraire.

— Ce qui n’est pas logique c’est de penser que parce que tu approches de la quarantaine tu n’es plus séduisante.

— J’ai quand même encore un an et demi devant moi, ne me vieillis pas.

— C’est toi qui es frustrée par ton âge, pas moi.

— Attends d’arriver à mon âge et tu verras si tu t’en fiches toujours de ton âge.

— Peut-être mais en attendant nos seize ans d’écart ne nous ont pas empêché de nous entendre, de lier une relation de travail puis amicale car tu m’excuseras mais rester chez l’une ou l’autre pour dîner puis regarder un film ou parler pendant des heures j’appelle ça de l’amitié et pas juste de l’aide aux études. Alors en quoi est-ce inconcevable que cela puisse être plus ?

Gabrielle ne répond rien, Justine a trouvé les mots pour la faire cogiter et elle reconnaît qu’en effet avant le baiser elle ne s’est jamais préoccupée de leur différence d’âge, appréciant même de passer du temps avec Justine, plus qu’avec ses amis de son âge. Gabrielle ne sait pas quoi répondre, à vrai dire elle a peur, peur car elle se rend compte que l’attirance est réciproque et elle ne s’en est pas aperçue, peur car elle n’a jamais vraiment eu de relations sérieuses et encore moins avec une personne ayant seize ans de moins. Et surtout, Gabrielle panique car ses pensées la conduisent à tout ce qu’elle voulait éviter, vouloir embrasser Justine. Une diversion, Gabrielle choisit une diversion.

— J’ai une surprise pour toi.

Gabrielle se tourne vers la table et fouille dans son sac à main duquel elle sort la boîte de pâtisseries qu’elle tend à Justine. Cette dernière continue d’être amusée par la professeure, elle décide de cesser de la bousculer et se saisit de la boîte en carton qu’elle ouvre après l’avoir prise en s’assurant que ses doigts effleurent ceux de Gabrielle qui n’a pas esquissé de geste de recul, c’est avec plaisir que Justine découvre son dessert préféré.

— Il y en a deux, comptes-tu rester dîner ?

— Fais des pâtes en cuisson trois minutes s’il te plait, je n’ai rien mangé depuis hier soir et ce n’était pas grand-chose.

Un énorme gargouillis en provenance de l’estomac de Gabrielle vient confirmer les dires de cette dernière, toutes deux rigolent. Justine se hâte dans la cuisine et place les gâteaux au réfrigérateur avant de s’occuper de mettre une casserole d’eau à bouillir, elle doit reconnaître qu’elle aussi est affamée et manger lui fera du bien. Gabrielle observe Justine s’affairer dans la cuisine, elle en profite pour la détailler, elle n’a jamais prêté attention à ça mais elle reconnaît aisément qu’elle trouve Justine jolie en plus d’être mature et intelligente. La professeure réalise qu’elle n’a que très rarement vu Justine les cheveux détachés pourtant ses longs cheveux bruns bouclés embellissent son visage en l’encerclant pour tomber sur ses épaules, allant à ravir avec ses yeux verts que Gabrielle trouve de plus en plus pénétrant à mesure qu’elle prend conscience de son attirance pour son amie. Justine s’est retournée et constate Gabrielle perdue dans ses pensées en l’observant, elle ose s’approcher et la sortir doucement de sa rêverie en lui posant la main sur le bras.

— Tu me partages tes pensées ?

— J’ai réalisé que tu n’as quasiment jamais les cheveux détachés pourtant tu es magnifique quand ils le sont.

Justine reste silencieuse, elle ne s’est pas doutée une seconde de ce qu’allait lui répondre Gabrielle, à vrai dire elle était sûre que la professeure allait mentir ou refuser de lui révéler ses pensées. Gabrielle constate avec plaisir avoir désarçonné Justine et la voir ainsi vulnérable lui plaît, Justine donne toujours l’impression d’être confiante, elle a beaucoup de répartie et cela amplifie le sentiment qu’elle est forte. Gabrielle décide de s’amuser de la situation, elle fait une chose qu’elle n’aurait jamais osée avant aujourd’hui, elle porte sa main aux cheveux de Justine et descend son chouchou pour lui libérer les cheveux, à mesure qu’elle accomplit son audace son coeur s’accélère. Justine ne bouge pas, encore plus surprise de voir Gabrielle réaliser un tel geste, un pas vers elle, ça ne peut être que ça à ses yeux. Justine ne tient plus, elle veut de nouveau embrasser Gabrielle mais elle doit être sûre, cette fois, de ne pas l’effrayer. Elle approche son visage du sien, scrute ses yeux pour surveiller sa réaction. Gabrielle sait très bien ce qu’il se passe et elle ne peut en vouloir à Justine, c’est elle qui a initié ce rapprochement, et puis elle n’a pas du tout envie de fuir cette fois, leur écart d’âge continue de lui marteler la tête mais qu’importe, elle a envie de ce baiser. C’est donc Gabrielle qui comble la distance entre leurs lèvres, surprenant encore plus Justine qui sur le coup ne répond pas au baiser, il lui faut quelques secondes pour réaliser ce qu’il se passe et réagir en conséquence. Justine enlace Gabrielle qui fait de même par la suite. Le baiser se stoppe, les visages restent proches, la professeure porte sa main droite au visage de Justine, elle ne parvient pas à croire à ce qu’il vient de se passer et surtout de constater qu’elle a aimé.

— Tu sais même avec les cheveux détachés j’ai toujours seize ans de moins.

— Shhh, ne dis plus un mot.

Gabrielle ne tient plus, elle embrasse à nouveau Justine, inconsciemment elle a ouvert la vanne du désir en elle et à ce moment elle se fiche bien de leur écart d’âge, d’ailleurs elle refuse que Justine gâche tout en plaisantant sur ce sujet. La concernée comprend la situation, elle a testé la réaction de Gabrielle en mentionnant leur écart d’âge, lui offrir une échappatoire mais non, Gabrielle est toujours là et elle l’embrasse à nouveau, c’est juste tellement inespéré aux yeux de Justine. La professeure se rend compte que son envie envers Justine augmente, elle ne se sent cependant pas prête à aller plus loin car malgré elle l’écart d’âge reste bien présent dans son esprit. Gabrielle rompt donc le baiser. Justine dont l’envie est également grandissante culpabilise immédiatement en se disant qu’elle a été trop pressante et a effrayé Gabrielle.

— Désolée j’ai été trop pressante.

— Arrête donc de t’excuser, c’est moi qui t’ai embrassé.

— Oui, c’est vrai mais j’ai cru que tu avais eu peur d’aller plus loin avec une fille.

— Ah ça, ça ne risque pas, j’ai eu une relation avec une fille à la fac. Par contre, elle avait mon âge.

— Tu te moques de moi là ?

Gabrielle se contente de sourire, un sourire qui vaut tous les mots, Justine n’en revient pas, elle a plusieurs fois tenté d’obtenir ce genre de fait en abordant des sujets qui ouvraient la porte à cette confidence et chaque fois elle n’avait rien obtenu. Justine a du mal à comprendre la logique de Gabrielle, elle lui a confié sans souci son histoire avec sa fille mais n’a jamais mentionné le fait d’avoir eu une relation avec une fille, pourtant, à ses yeux une liaison homosexuelle et une fille obtenue suite à un déni de grossesse et confiée dès la naissance au père sont des sujets avec deux poids deux mesures, pour Justine, Adeline est un sujet plus important. Comme quoi chacun à sa propre vision du poids des sujets à confier ou non. Justine s’apprête à poser des questions sur cette relation, curieuse d’en savoir plus mais un nouveau gargouillis se fait entendre en provenance de Gabrielle et se souvient que des pâtes sont en train de cuire. Justine se rue jusqu’à la gazinière et arrête le feu, elle égoutte immédiatement les pâtes et constate ce qu’elle craignait, elles ont cuit bien trop longtemps et auront donc mauvais goût. Justine se retourne en esquissant une grimace.

— Franchement, c’est limite de la purée, j’ai horreur de ça.

— Allez viens on va au petit resto à côté.

— Tu es sûre de vouloir être vue en rendez-vous intime avec une jeune fille ?

— Arrête tout de suite ou je te laisse avec ta purée de pâtes.

Justine se met immédiatement au garde à vue, Gabrielle ne peut retenir un rire bien que les propos de Justine lui aient donné envie de fuir. La professeure a pris sur elle pour ne pas céder à son envie de fuite, elle ne peut pas provoquer un rapprochement et ensuite planter Justine, surtout après avoir proposé une sortie ensemble.

— Tu sais en parlant sans cesse de notre différence d’âge tu ne m’aides pas du tout. Au contraire, tu compliques les choses qui me sont déjà dures à accepter.

— Je me suis dit qu’à force d’en plaisanter tu comprendrais que ce n’est vraiment pas grave.

— Tu es la plus jeune, je pense que c’est plus facile de ton point de vue. Écoute, pour moi c’est déjà énorme tout ce qu’il se passe, laisse-moi aller à mon rythme s’il te plaît.

— C’est promis, mais ne fuis plus comme tu l’as fait hier, parle-moi, ne garde pas tout pour toi.

Un hochement de tête positif en guise d’accord de Gabrielle et de nouveau son ventre gargouille, Justine saisit la main de l’affamée et l’entraîne avec elle car si cela continue elles ne sont pas prêtes d’aller au restaurant.

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