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📖 Extrait gratuit — Chapitre 1 – Le pied à l’étrier
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À contre galop · Alexia Damyl , Jorani Morton

Lire À contre galop en ligne gratuitement Chapitre 1 – Le pied à l’étrier

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Salomé

— Maintenant, c’est toujours tout droit. Détends-toi ma chérie.

— Oui, papa.

Je soupire.

— Tu avais l’air un peu crispée sur le volant.

— Il ne doit pas y avoir beaucoup de jeunes de dix-huit ans qui fêtent leur permis en traversant la France, un van accroché à leur voiture !

— Et pas n’importe quel van ! Celui qui transporte un champion.

— Papa, tu vas nous porter la poisse.

Il allume la musique. Ce n’est pas celui qui conduit qui choisit la station de radio d’habitude ? Je plisse les lèvres, mais ce mécontentement n’est que simulé. J’adore écouter ses vieilles rengaines.

Un petit panneau en carton jaune indique que nous sommes sur la bonne voie. Un peu plus loin, deux acolytes munis de gilets orange fluo nous font signe. J’entrouvre la vitre.

— Bienvenue, c’est par ici. Essayez de trouver une place, le premier parking est saturé, mais vous pouvez stationner sur le second emplacement. Il n’y a pas grand monde qui passe par ici.

On s’en serait douté ! Je garde pour moi cette réflexion et me contente de sourire pendant que mon père leur fait la conversation. Je remonte la vitre et avance prudemment dans la direction indiquée. Les voitures et les vans s’étalent à perte de vue. Cette route tout juste goudronnée est noire de monde. Une jeune femme séduisante attire mon attention. Je dirais qu’elle a entre vingt et trente ans. De longs cheveux blonds cascadent sur des épaules qu’elle tient hautes, tirées vers l’arrière, pleine d’assurance. Je tourne la tête pour apercevoir son regard émeraude.

— Là ! s’exclame mon père.

— Tu m’as fait peur !

— Tu devrais arrêter de détailler les jolies filles de la tête aux pieds, même si tu es majeure désormais…

— Comment sais-tu qu’elle est jolie si tu ne l’as pas regardée ? Dieu merci, pas besoin de faire un créneau, une manœuvre de plus m’aurait achevée.

Mon père bondit hors du véhicule. Nous dégourdir les jambes ne nous fera pas de mal. Je passe à l’arrière et ouvre la porte du van à Snow.

— Toi aussi tu as besoin de sortir de cette boîte en métal. Pas vrai ?

Un puissant renâclement répond à ma question. Snow est en état d’alerte, excité par le long trajet que nous venons de faire.

— Tout doux, mon beau. Tu ne connais pas cet endroit, mais tu n’as rien à craindre.

Bouche fermée, mon cheval émet un frémissement apaisé.

— Maintenant que tu l’as calmé, je vais aller le faire gambader un peu et essayer de trouver les membres de notre équipe, propose mon père. Tu vas te présenter à l’accueil ?

Je me retrouve au milieu d’un flot de cavaliers qui tentent tous de récupérer leur dossard, la carte du parcours et le road book pour l’équipe suiveuse. J’écoute les rumeurs qui circulent. La boucle ferait deux kilomètres de moins que le parcours réglementaire. Une telle marge d’erreur est tolérée sans souci. Un peu plus loin, un homme assez âgé prétend que l’un des vétérinaires a dû être remplacé au dernier moment. La jeune femme qui s’y colle viendrait des environs et serait très exigeante. Elle serait la sœur d’un des organisateurs, un dénommé Marc. Heureusement pour moi, j’ai appris à ne pas trop me fier aux bruits qui courent. Avant que ce soit mon tour, j’ai tout le temps de repérer les points d’eau, les lignes de départ et d’arrivée, et l’aire de contrôle vétérinaire. J’y retrouve mon père, pour compléter la carte de suivi vétérinaire. La jeune femme que j’ai reluquée en conduisant est encore là. Décidément ! Je comprends qu’elle est sans doute la vétérinaire dont tout le monde parle.

Une fois les formalités remplies, je suis heureuse de retrouver les membres de mon écurie qui ont fait le voyage. Je caresse Snow une dernière fois en le reconduisant à son box. Je lui souhaite bonne nuit et nous partons en direction du gîte qui nous accueille pour les deux nuits à venir.

Une fois à l’auberge, je prends le temps d’explorer mon environnement. Je flâne dans le hall, fais un tour dans les couloirs et, par hasard, arrive sur la terrasse. Une voix féminine semble s’emporter. Intriguée, je m’avance vers les éclats de voix. Ils proviennent de derrière un arbre, planté sur un petit carré de terre, au milieu de plantes grasses. Je reconnais la jeune femme sûre d’elle de tout à l’heure. Elle vient de raccrocher son téléphone, visiblement fâchée contre son interlocuteur.

— Tout va bien ?

D’un ton agressif, elle me rétorque une phrase assassine, du genre « Non, mais qu’est-ce que ça peut te faire ? ».

Elle me foudroie du regard avant de tourner les talons. Je hausse les épaules et retourne à l’intérieur, froissée par cet échange glacial. Je n’aime pas beaucoup me faire rembarrer, surtout lorsque je n’ai rien fait de mal. Ma mère dit que je suis hypersensible. Il semblerait que ça se confirme. Une bonne douche devrait m’aider à chasser cette contrariété !

***

Au petit-déjeuner, je m’approche du panier des viennoiseries lorsque j’aperçois l’hystérique de la veille. Étant donné son comportement d’hier, je n’ai pas très envie de la saluer, mais ne peux l’éviter lorsqu’elle vient prendre un croissant juste après moi.

— Bonjour. Je te dois des excuses pour hier. Je n’étais pas dans mon assiette.

— Oh, c’est déjà oublié.

— Au fait, bonne chance pour la course !

— Merci.

Je reste froide et distante. J’ai appris à me méfier des gens dont les humeurs font du yoyo. Du coin de l’œil, je ne peux m’empêcher de l’observer. Elle est installée face à un jeune homme avec qui elle a une discussion sérieuse. Je ne sens aucune attirance entre ces deux-là. Aucun des deux ne cherche à séduire l’autre. Pas d’ambiguïté dans leur gestuelle. Les sourires sont francs. S’ils étaient collègues, cela ne m’étonnerait pas. Je les verrais bien dans le pool de vétérinaires. Je finis par délaisser mon observation pour me concentrer sur les conversations qui m’entourent. Je me prépare ensuite de manière très ritualisée avant de me rendre sur les lieux de la course.

***

C’est l’heure d’y aller pour Snow et moi. Les départs se font en décalé et j’ai choisi de partir seule. Je suis sociable, mais relativement sélective et j’aime m’évader sur mon cheval.

Après quelques exercices d’assouplissement au pas, nous nous présentons au responsable qui inscrit l’heure sur notre carte. Le chronomètre est lancé. Je récapitule dans ma tête les calculs que nous avons faits, concernant la vitesse moyenne à maintenir et, de fait, la fourchette horaire durant laquelle nous devons arriver au prochain point de contrôle.

Nous suivons le balisage du parcours. Je reste très concentrée. J’aurai l’occasion de profiter du paysage lors des prochains passages. Là, j’apprends le terrain et je dois ménager Snow. Gérer sa fougue n’est pas une mince affaire, alors que lui est tout simplement ravi de pouvoir courir. Je régule notre vitesse pour qu’il ne se fatigue pas inutilement en ce début de course, ce qui pourrait nous être fatal. Tous les cinq kilomètres environ, nous retrouverons mon père ou un membre de l’équipe, pour nous rafraîchir.

Les boucles suivantes se déroulent de la même façon, à l’exception qu’au fur et à mesure que le temps passe, je me sens de plus en plus en communion avec mon animal et profite de ce moment incroyable en pleine nature. Mes fesses sont si habituées qu’elles ne sentent plus la douleur du frottement avec la selle. Il faut reconnaître que la mienne répond particulièrement aux exigences de la discipline : siège profond, quartiers souples et matelassés et assise particulièrement verticale.

Lors de la dernière halte, le contrôle vétérinaire est excellent. Je félicite Snow. Son poil est chaud, plein de sueur, j’aime cette odeur de cheval transpirant. Si nous continuons ainsi, nous devrions être très bien classés. Le gagnant n’est pas le premier arrivé, mais celui qui a su aller le plus rapidement possible, sans dépasser la vitesse imposée, tout en ayant la monture la plus « fraîche » avec une fréquence cardiaque la moins élevée possible. D’où l’expression, qui veut voyager loin ménage sa monture. Et autant dire que je suis très douée pour les calculs tout comme pour calmer mon cheval après l’effort.

La dernière boucle de ma première nationale en cent vingt kilomètres tire sur sa fin. À flanc de colline, Snow suit les traces piétinées depuis ces deux derniers jours. La nuit est en train de tomber, mais la visibilité est encore bonne. Si Snow pouvait éviter de glisser sur un gravillon maintenant, je lui en serais très reconnaissante. La vue sur la campagne environnante verdoyante est incroyable, même à cette heure-ci. Perchée sur le dos de mon cheval, je profite des dernières minutes de cette sensation de liberté au milieu des gazouillis d’oiseaux. Le monde nous appartient. Snow et moi ne faisons qu’un.

J’espère plus que tout faire un podium. J’accentue la pression sur mes étriers et donne un petit coup de talons dans ses flancs. Snow a compris, c’est notre dernière accélération. D’un trot rapide, il semble voler jusqu’à la ligne d’arrivée. Le bruit de ses sabots sur le sentier terreux résonne comme une douce musique à mes oreilles. Nous quittons la tranquillité des chemins sinuant dans les paysages bucoliques de la France profonde pour recevoir les acclamations de tous ceux qui attendent au paddock. Le commissaire en chef commente notre arrivée au mégaphone. Sa voix résonne avec toujours autant de dynamisme en cette fin de journée. Sous la lumière des projecteurs, j’aperçois le regard empli de fierté de mon père, qui, je l’en remercierai éternellement, a bien voulu s’occuper de mon assistance. Il a le visage rougi, tanné par le soleil vif de cette fin de printemps. Je descends de ma monture et ôte ma bombe. Les filles de mon écurie viennent me donner l’accolade. Mon père enlève la selle de Snow, puis le tapis de selle bleu roi qui le protège des frottements. Toute mon équipe le brosse, lui verse des seaux d’eau sur tout le corps alors qu’il slalome au pas entre les piquets de bois qui jalonnent la fin du parcours. Je marche aux côtés de mon étalon blanc, lui caressant l’encolure tout en lui murmurant des mots doux. Ses cils battent l’air comme les ailes d’un papillon. J’ai la sensation qu’il comprend tout ce que je lui dis.

— Continue de lui parler Salomé, son souffle s’apaise. Tu sais que tu ferais une excellente chuchoteuse.

— Papa ! Je t’ai déjà dit cent fois que je ne travaillerai pas à l’écurie. Pense plutôt à l’arroser correctement pour que son rythme cardiaque soit bon une fois arrivé devant le véto !

— Il est toujours permis de rêver. Tu avais tellement aimé le film « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ».

— J’avais dix ans, papa et je trouvais Robert Redford canon parce qu’il me faisait penser à toi.

— J’ai toujours su que j’avais raté une carrière dans le cinéma hollywoodien…

— Mais vous avez vieilli. Tous les deux, papa !

Il fait mine de se renfrogner et verse un nouveau seau d’eau là où la crinière de Snow a été tondue, pour qu’il souffre moins de la chaleur printanière en pleine course. Mon cheval semble sourire de cette fraîcheur retrouvée. Je passe ma main devant ses naseaux, ils sont si doux et chauds. J’adore cette sensation. Snow expire bruyamment. Mes doigts glissent doucement le long de son chanfrein. Il cligne des yeux de contentement et ne peut retenir un petit hennissement de plaisir.

C’est l’heure du verdict. Notre chronomètre est excellent, ne reste plus qu’à passer le contrôle vétérinaire. Je retiens mon souffle. Pas de bol ! La vétérinaire qui nous accueille n’est autre que la jeune femme blonde qui souffle le chaud et le froid. Dois-je craindre le pire ?

— Pas de boiterie… L’hydratation est bonne… Et la fréquence cardiaque est OK. Félicitations Salomé. Bravo Snow ! dit-elle en tapotant le crin de Snow.

Elle continue de lui parler gentiment en terminant son auscultation. Je ne sais pas si c’est à cause de ses commentaires positifs sous le regard inquisiteur du vétérinaire responsable du pool ou simplement son enthousiasme dans l’exercice de son métier, mais soudain, je trouve cette femme carrément sexy au naturel. Le rouge me monte aux joues et mon sang ne fait qu’un tour. Une douce chaleur m’envahit. Est-ce qu’elle me plairait ? Si je dois résumer, elle a tout de la perle rare : passionnée d’équitation, une simplicité que j’affectionne et en plus de ça, je la trouve jolie. Sa mâchoire carrée, taillée au couteau ne me choque pas, car son sourire franc rayonne juste au-dessus. Des cheveux blond foncé, raides, retombent de façon désordonnée sur ce visage que deux yeux verts éclairent. Quelques petites taches de rousseur entourent un nez court et retroussé et lui confèrent un charme fou. Cette femme incarne l’idéal féminin selon moi. Si je ne savais pas le décrire avant de l’avoir vue, j’en suis désormais tout à fait capable. J’ai toujours eu un faible pour les femmes plus âgées. Hier je la haïssais, aujourd’hui je la vénère presque. Après tout, je finis mon adolescence, j’ai les hormones en ébullition et la vétérinaire s’est plutôt bien rattrapée. Je n’aime pas l’agressivité dont elle a fait preuve hier, mais elle était énervée après une dispute. Je suis simplement tombée au mauvais moment. Est-ce que, finalement, ce ne sont pas mes émotions qui font les montagnes russes ?

— Salomé, tu peux y aller, me dit-elle doucement alors que je m’éternise devant elle.

— Ah oui, pardon.

Je tire sur le licol de Snow, encore subjuguée par la nouvelle facette d’elle que je viens de découvrir. Comme si soudain, le brouillard s’était levé devant mes yeux.

— Encore en train de draguer ta belle demoiselle ?

— Papa !

Un inconnu se mêle à la conversation.

— On dit des hommes qu’ils sont coureurs de jupons, mais j’ai été à bonne école avec ma sœur… elle aussi préfère les femmes.

L’homme s’avance et serre la main de mon père.

— Marc, je fais partie de l’équipe d’organisation. Bon, je vous laisse, j’ai des balisages à aller retirer.

Je prie pour qu’elle n’ait rien entendu. Quoique… Marc, ce n’est pas l’organisateur qui a recruté sa sœur en tant que vétérinaire ? Elle est lesbienne, j’en étais sûre ! Je dois arrêter de rêver. Elle a au moins dix ans de plus que moi et je n’aurai jamais le courage de lui avouer mon admiration soudaine. Pour qui me prendrait-elle ? Coup de foudre à l’écurie, ça n’a aucun sens. Et puis, je suis sûre qu’elle est déjà en couple sinon pourquoi se serait-elle autant emportée hier ? Cela dit, je n’ai vu aucune prétendante lui faire la cour… si ça se trouve, la place est libre. Quand bien même il se passerait quelque chose, quel avenir entre nous ? Elle habite à des centaines de kilomètres de chez moi… Je m’en fiche royalement en cet instant. Il existe une solution à tout problème, ma mère le répète assez.

Tout en conduisant Snow auprès de mes coéquipiers, mon regard se perd au vague et un sourire niais barre mon visage. Ce qu’ils prennent pour la satisfaction d’un excellent résultat n’est autre que celle de la décision que je viens de prendre. Ce soir, quand nous mangerons tous ensemble, pour fêter la fin de la compétition, j’irai la rejoindre et lui parler. Je ramène Snow dans un enclos provisoire et me poste devant le tableau d’information en sirotant une menthe à l’eau. C’est étrange, habituellement, je déteste la menthe, mais après une telle course, il n’y a rien de mieux pour se désaltérer.

— Tu es bien rêveuse, commente mon père en venant s’asseoir près de moi. J’ai un bon pressentiment, les résultats intermédiaires valaient bien un podium.

— J’en rêve.

Si seulement ce soir tous mes rêves pouvaient devenir réalité ! Une vague d’allégresse traverse mon corps tout entier. Mes entrailles se nouent à cette idée. Je suis venue pour faire de mon mieux lors de la compétition et j’ai largement dépassé toutes mes attentes. Alors qu’est-ce qui explique que je me sente incomplète ? Décidément, l’humain n’est jamais totalement satisfait de ce qu’il a, il en faut toujours plus, et moi, je dois faire plus ample connaissance avec la vétérinaire. Il faut dire que si les autres jeunes de mon équipe arrêtaient de roucouler sous mon nez à longueur de temps, je serais peut-être moins émoustillée.

Le haut-parleur m’extirpe de mes rêveries éveillées.

— Tous les concurrents sont désormais bien rentrés. En premier lieu, au nom de toute l’équipe je tiens à vous remercier pour votre participation et l’esprit bon enfant qui a régné ici tout au long de la compétition. Les cavaliers ont été exemplaires, leurs équipes se sont montrées solidaires même pour les disqualifiés, alors à vous tous, je vous décerne le prix du fair-play. Je vais maintenant annoncer le podium de la toute dernière course, la cent-vingt kilomètres…

Il marque un temps d’arrêt, mon cœur cesse de battre lui aussi. Il annonce la troisième place. Ce n’est pas moi. Je suis déçue, je la convoitais tellement… Je n’ai plus qu’à aller noyer ma tristesse auprès de la tireuse à bière. Et que personne ne me fasse de remarque désobligeante, je suis majeure et vaccinée.

Un cri de joie s’élève autour de moi.

— Quoi ?

— Tu as l’argent Salomé ! Tu n’as pas entendu ?

— Ah… si, bien sûr ! J’étais déjà en train de réfléchir à comment nous allions fêter cette médaille !

Je mens affreusement mal, mais dans l’euphorie générale personne ne cherche plus loin. L’heure est à la célébration. Lorsque je gravis la seconde marche du podium, je sens ma tête tourner. Je pince mes lèvres pour tenter de masquer mon émotion. Ce ne sont pas les Jeux Olympiques, mais pour moi, la fierté est aussi grande. Mon père immortalise la scène avec son téléphone. Je suis sûre que je fais une tête horrible et que l’image est déjà sur tous les réseaux sociaux. On m’offre un magnum de mousseux local. Je vais arroser cette victoire et je sais très exactement à qui je dois offrir une coupe. Je jubile à cette idée.

À peine redescendue sur la terre ferme, je propose qu’on sabre le champagne.

— Tu ne veux pas ramener la bouteille à la maison ? m’interroge mon père. La garder pour ta pendaison de crémaillère ?

— Non, c’est ici et maintenant que je veux faire la fête. Cette victoire est un travail d’équipe, on a tous mérité de la célébrer.

J’ai repéré la belle vétérinaire à la table des organisateurs. Impressionnée, je n’ose m’y aventurer. Je remplis les coupes de mes amis pour ne pas paraître ingrate, j’en préparerai deux autres un peu plus tard. Le délégué technique est en grande discussion avec mon père. C’est l’homme du petit-déjeuner, celui qui discutait avec la vétérinaire. Une idée germe dans mon esprit. Je m’approche discrètement. Il me serre la main pour me féliciter encore. Mon père s’échappe. Parfait. Je fais preuve de courtoisie et échange quelques banalités avant d’entrer dans le vif du sujet.

— J’ai entendu dire que la vétérinaire n’était pas celle qui était prévue initialement.

— C’est exact, nous avons dû improviser. Elle t’a déplu ?

— Pas du tout… Au contraire même… C’est simplement que j’ai eu l’impression que vous vous connaissiez.

— Depuis hier seulement, mais je dois dire que son professionnalisme m’a impressionné.

Zut. Changement de plan. Il ne saura pas me donner plus d’informations à son sujet. Je n’ai plus qu’à retrousser les manches et foncer. Je salue l’homme, me ressers un verre et en prépare un nouveau.

Au fur et à mesure que je m’avance vers elle, mes certitudes s’effondrent une à une, comme un château de cartes. Dans l’obscurité, je ne suis pas certaine de ce que je vois, mais il me semble qu’elle suit mon avancée du regard. A-t-elle, elle aussi, perçu cette attirance presque chimique tout à l’heure ? Les chances sont infimes. Moi-même, je me suis surprise d’éprouver de telles sensations. Je déglutis une dernière fois avant de lui tendre la coupe.

— En quel honneur ?

— C’est ton appréciation qui a scellé ma victoire. Et puis, pour faire connaissance aussi. Tu connais mon nom, mais je ne sais pas le tien ?

— J’ai triché, il était inscrit sur les documents de course. Jeanne Lemarchal.

Elle me tend la main. Je la serre, fébrile. Je flotte sur un nuage. Jeanne devient soudain le plus beau prénom de la création. J’ai envie de le chanter, de le scander, de le crier même, mais je me retiens.

Ne sachant plus quoi dire, je plonge mes lèvres dans l’alcool bon marché. L’amertume me brûle l’œsophage et les degrés me montent à la tête. Si j’arrive à trouver un peu de courage au fond de mon verre, ce ne sera pas de refus.

— Salomé ! crie l’une des filles de ma bande. Je te cherchais pour trinquer à ta victoire.

— Je crois qu’il y a des personnes qui veulent passer du temps avec toi. À plus tard.

— À plus tard, Jeanne.

J’ai du mal à détacher mon regard d’elle. Elle aussi semble pétrie de regrets. J’ai la sensation qu’elle aurait aimé prolonger l’échange, mais je ne peux résister à l’appel de mes équipiers.

Tous insistent pour boire le verre de l’amitié avec moi. Je sens que je bascule, je perds ma lucidité et ris de bon cœur avec eux. J’en oublierais presque la colère qui grogne en moi de ne pas avoir su saisir ma chance avec Jeanne.

— Je ne veux pas jouer les rabat-joie, claironne mon père aussi pompette que moi, mais il se fait tard, et une longue route nous attend demain.

D’un commun accord, tous se lèvent pour aller se coucher.

— Je vais souhaiter bonne nuit à Snow, je vous rejoins ensuite. Le gîte est à deux pas.

Je m’avance dans la fraîcheur de la nuit, loin des projecteurs et de la poussière. Mes pas résonnent dans l’obscurité et lui confèrent un caractère effrayant. Je frissonne. J’écoute plus attentivement les stridulations d’un grillon qui s’en donne à cœur joie.

— Toi non plus, tu n’avais pas envie d’aller te coucher ?

L’interruption de ce moment de quiétude est brutale. Je me retourne, le cœur battant.

— Excuse-moi, je ne voulais pas t’effrayer.

Deuxième fois de la journée qu’elle s’excuse. Je n’en attendais pas autant. Me retrouver seule avec elle, loin du tumulte de la fête est inespéré.

— Je viens vérifier que Snow va bien, avant de retourner à ma chambre.

— C’est agréable de déambuler seule dans la pénombre. L’immensité de l’univers qui nous contemple… on est à la fois tout petits et inscrits dans l’éternité de ces moments.

Nous déambulons côte à côte. Jeanne me pose des tas de questions. Je réponds par des monosyllabes, incapable d’outrepasser la peur qui monte en moi. Est-ce que ce rapprochement va réellement conduire au baiser de la délivrance que j’attends ? À l’orée d’un bosquet trône une souche énorme. Elle aussi la convoite.

— Je n’ai pas envie de rentrer tout de suite. On s’assoit ? propose-t-elle.

— Ce n’est pas de refus, j’ai les jambes en compote.

— Je crois que les chevaux récupèrent plus vite que les cavaliers, pourtant, on leur en demande beaucoup dans les courses d’endurance.

— C’est vrai.

— Quand j’ai débuté en tant que vétérinaire hippique, je pensais que tant d’efforts étaient à la limite de la maltraitance. Mais as-tu vu le regard que les chevaux affichent tout au long de la course ? Je suis certaine qu’ils adorent se dépasser. Ils sont incroyables de ténacité.

— Tu ne pouvais pas mieux résumer l’endurance. On sent bien que la dernière boucle est difficile, mais Snow m’impressionne par sa détermination.

— J’ai vu comment tu dialogues avec ton cheval. C’est épatant.

— Je l’ai connu alors qu’il n’était qu’un poulain, on a grandi ensemble. Mon père élève des chevaux, j’ai appris leur langage avant de savoir parler.

— Je parie que tu savais monter avant de marcher.

— Ce n’est pas faux. Je baigne dans ce milieu depuis toujours.

— Ton père doit être sacrément fier !

— Oui et non, depuis que je me suis inscrite en fac de biologie, il aimerait que je devienne comportementaliste.

— Et toi, non ?

— J’aimerais changer un peu, apprendre à comprendre d’autres animaux. Entrer dans la tête d’autres espèces.

— Comprendre le monde animal c’est aussi se comprendre soi.

— Exactement !

Son discours est un miroir de mes pensées. Je me tais. Elle aussi. Elle sourit et baisse les yeux. Je la fixe intensément. Nos visages ne sont qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. C’est le moment idéal. Je devrais l’embrasser. J’hésite quelques instants. Lorsque je me décide enfin, elle s’écarte.

— On devrait s’avancer, ton père risque de s’inquiéter.

— Il sait que je suis indépendante. Ne t’inquiète pas pour lui.

Je voudrais la retenir, lui attraper la main, mais elle se lève et je la regarde faire quelques pas, rongée par les remords.

L’atmosphère est si romantique ; le clair de lune propice à un premier baiser. Le désir gronde en moi, mais j’ai l’impression d’être l’une de ses figurines pour enfants : les pieds solidement ancrés à un socle qui ne veut pas bouger.

Elle croise mon regard suppliant, semble hésiter, mais ne cède pas.

— Une étoile filante ! Tu l’as vue ? s’exclame-t-elle.

— Oui ! Il faut faire un vœu.

Un nouveau silence s’installe entre nous. Elle prend une mimique d’enfant et ferme les paupières comme pour mieux réfléchir. Mon vœu est tout trouvé. Le plissement de ses yeux crée de petites fossettes sur son front que j’ai envie d’embrasser. Je n’y arrive pas. Elle est plus âgée, j’aimerais que ce soit elle qui fasse le premier pas. Un peu vieux jeu cette façon de penser, mais chat échaudé craint l’eau froide. Jeanne sort de son état de réflexion intense. Nos regards se croisent à nouveau, suggestifs. Mon vœu est au bout de ses lèvres. Je suis presque certaine qu’elle en a envie autant que moi. Pourtant, une fois encore, elle élude le sujet et rompt l’instant magique. Elle s’écarte brusquement en prétextant avoir froid. Nos doigts se frôlent.

— Je devrais me dépêcher de mettre un pull, pour ne pas attraper mal.

Je regrette amèrement de ne pas avoir emporté mon sweatshirt avec moi. J’aurais couvert ses épaules, comme dans les feuilletons américains.

— À une prochaine course j’espère, finis-je par conclure sur le pas de la porte.

— Si tu reviens dans la région, ce sera avec grand plaisir.

Je n’y crois pas, je ne lui demande même pas son numéro avant de regagner mes quartiers. Pour jouer à quoi au juste ? Si le destin veut vraiment que nos routes se croisent à nouveau, il se débrouillera tout seul. Vaste idiotie hurlerait mon père, il faut parfois forcer le destin.

À contre galop

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