Chapitre 1 — Chapitre I
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Lire À l'abordage en ligne gratuitement Chapitre I
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— À l’abordage ! À l’abordage !
Je grogne de douleur au son de cette voix stridente qui vrille mes tympans. Encore incapable d’ouvrir les yeux, à tâtons, je m’empare d’une des bottes qui traîne sous mon hamac et la jette dans la direction des cris. Le choc contre le mur et les cris persistants m’apprennent que j’ai raté ma cible.
— À l’abordage, bande de fainéants, ou je vous fais pendre au grand mât !
Je tente péniblement d’ouvrir un œil pour le refermer aussitôt sous la tempête qui éclate dans mon crâne. Déterminée à faire cesser ces cris, j’attrape ma deuxième botte et la lance avec cette fois-ci un peu plus de succès puisqu’aux hurlements succède un bruit d’ailes et de chaîne que l’on secoue.
— Jetez l’ancre ! reprend la voix aiguë.
Qu’ai-je fait au Bon Dieu pour mériter ça ! Grincement de la porte de ma cabine. Malgré ma gueule de bois, je suis immédiatement sur la défensive, ma main glisse vers le couteau caché sous mes couvertures. Mes sens aux aguets, les yeux toujours fermés, mes doigts frôlent doucement le manche en os de l’arme. Au moment où je referme la main sur la garde, mon corps se détend. Masuk ! Je reconnaîtrais entre mille le pas léger qui s’approche de moi. Je relâche mon couteau tout en ouvrant faiblement un œil. Devant le léger sourire ironique qui m’accueille, je pousse un grognement de dépit. Sa main attrape gentiment la mienne pour la guider vers un gobelet que, par réflexe, je porte à mes lèvres. L’amertume me fait presque recracher le liquide que je viens d’avaler. Je grimace mais, avant que j’aie pu jeter par terre l’horrible contenu, Masuk force le gobelet vers mes lèvres et m’oblige à avaler le reste de l’infâme breuvage.
— À boire ! Encore à boire !
La douleur éclate immédiatement dans mon crâne. Maudit perroquet ! Attends que je sois capable de me lever et on verra si tu vas continuer à crier !
Je ne sais si c’est le breuvage lui-même ou son amertume, mais quoi qu’il en soit, cinq minutes plus tard, je suis enfin capable d’ouvrir les yeux et de m’asseoir sur mon hamac. Masuk, torse nu comme à son habitude, avec juste une vaste culotte de grosse toile grise coupée à mi-jambe et une écharpe rouge en guise de ceinture pour tenir son poignard, est debout devant moi. Les bras croisés sur la poitrine, il attend. Malgré son visage austère aux traits marqués, je détecte une lueur amusée dans ses yeux noirs.
— Quelle célébration, hein, Masuk ! Il y a longtemps que je n’ai pas eu une gueule de bois pareille ! Je sais, tu ne bois pas et je n’aurais pas dû boire autant de cognac hier soir, mais avoue qu’il aurait été dommage de ne pas profiter un peu de notre prise… surtout après tout le mal qu’elle nous a donné… Maudit capitaine, j’aurais dû le faire pendre haut et court pour nous avoir résisté ! Heureusement pour lui, son équipage a parlé en sa faveur… Toutefois, quelle bagarre, hein ?
Plusieurs minutes durant, je fais les questions et les réponses. Depuis que Masuk est avec moi, je n’ai jamais entendu le son de sa voix, impossible de savoir s’il est muet ou s’il ne veut pas parler. Mon oncle disait que, bien qu’il ne soit pas sourd, il était muet de naissance. Un sourire aux lèvres, je lève les yeux vers mon Iroquois, mon garde du corps, mon ange gardien. Ses yeux pétillent devant le sourire de connivence que je lui adresse. J’avais neuf ans et lui environ treize ou quatorze ans lorsque mon oncle l’a ramené à la maison. Le fils d’un vieil ami, a-t-il dit. Mon oncle, avoir un vieil ami indien ? Je n’ai jamais su si c’était vrai, mais, dès le premier jour, nous ne nous sommes plus quittés. Masuk m’a tout appris, la chasse, le combat, la survie sur terre suivant les règles de sa tribu. Mon oncle, lui, nous a appris la mer à tous les deux en même temps. Dès notre premier voyage à bord du petit sloop de pêche, nous avons été fascinés. Fascination qui ne s’est jamais démentie avec le temps.
— Pierre, tu ne vas tout de même pas emmener Marie-Catherine avec toi ! s’exclame ma tante. Elle n’a que dix ans et c’est une fille. Pêcher et braconner sur le Saint-Laurent ou le long des côtes n’est pas la place d’une jeune fille bien élevée.
Sans réfléchir, comme d’habitude, je conteste de ma voix rauque déjà trop grave pour mon âge.
— Je ne veux pas être une jeune fille bien élevée ! Je veux naviguer avec oncle Pierre et Masuk. Fernand n’a que sept ans et il peut aller avec eux, lui.
Ma tante lève les mains au ciel en signe de désespoir. Mon oncle garde le silence. Fernand est leur seul enfant encore vivant. Julien est mort l’an dernier, emporté par une lame dans la tempête. Louise et Jean sont morts des fièvres avant mon arrivée parmi eux.
— Marie, dit doucement mon oncle, j’ai besoin de bras et tu sais que je n’ai pas assez d’argent pour payer quelqu’un. Marie-Catherine est solide et grande pour son âge.
C’est vrai que je suis costaud, presque autant que Masuk ! Je peux porter les paniers remplis de poissons, les sacs de blé. Le cœur palpitant, j’attends que ma tante donne son accord. Mon oncle ne fera rien qui pourrait la contrarier, c’est une chose que j’ai apprise rapidement en arrivant ici. Après ce qui me semble une éternité, elle hoche doucement la tête, je saute de joie dans les bras de mon oncle. Enfin ! Depuis le temps que je les regarde partir avec envie. Moi aussi je pourrai raconter nos aventures au coin du feu lors des hivers sans fin qui condamnent à rester à terre.
— Si je navigue comme un homme, il ne faut plus m’appeler Marie-Catherine, mon oncle. À partir d’aujourd’hui, je serai Théophraste, Théophraste Merlot.
— Qu’est-ce encore ces inepties, Marie-Catherine Merlot ! demande ma tante d’une voix ferme et les mains sur les hanches.
Grabuge en perspective. Son froncement de sourcil, le pincement de ses lèvres commencent à me faire regretter mes paroles spontanées. Je baisse les yeux un instant avant de les relever et de soutenir le regard de ma tante. Depuis que, petite, mon père a ramené La Gazette et que j’ai lu le nom de son auteur « Théophraste Renaudot », j’ai su que, un jour, ce prénom serait le mien. Mon cœur menace de sortir de ma poitrine devant la colère grandissante de ma tante dont le visage rougit de plus en plus. La punition sera à la mesure de mon audace, c’est certain, pourtant rien ne me fera changer d’avis ! Elle peut me tanner le cuir si elle le veut, à partir d’aujourd’hui, je suis Théophraste Merlot, le marin !
— Eh bien, Marie-Catherine, j’attends !
Le silence s’éternise. Même mon oncle n’affronte jamais sa femme lorsqu’elle prend ce ton de maîtresse d’école.
— C’est bien ce que je pensais. Si tu comptes t’embarquer demain matin, tu ferais bien de te dépêcher à faire tes corvées habituelles et tant que tu y seras, le sol a besoin d’être récuré !
La joie monte dans mon cœur, demain, je pars avec mon oncle et Masuk ! Peu m’importe d’avoir le sol à récurer, le linge à laver, j’y passerai la nuit si nécessaire, mais rien ni personne ne m’empêchera de monter sur l’Espadon !
Combien de fois ma tante a-t-elle pu déplorer mes manières ! Combien de fois a-t-elle pu me punir de ne pas me comporter en jeune fille bien élevée dès que j’étais à terre ? Mon oncle, les deux marins de mon oncle, tous ont vite accepté de m’appeler Théophraste, et Théo encore plus vite, mais, pour ma tante, je suis toujours restée Marie-Catherine.
Je me secoue de ma rêverie. Masuk est toujours devant moi, fidèle au poste. Son crâne rasé luit doucement au soleil, son seul éclat me fait mal aux yeux. Les jambes mal assurées, je me lève de mon hamac pour aller poser le gobelet vide que je tiens toujours dans ma main gauche. Au passage, les doigts de ma main droite, en signe de remerciement, se posent sur l’épaule de Masuk. Je les laisse un instant avant de les retirer. J’aime le toucher. La douceur de sa peau me rappelle ces soieries, butin inespéré que nous avons vendu un bon prix deux ans auparavant. Pourquoi n’ai-je jamais voulu aller plus loin avec lui, franchir ce gouffre qui aurait fait de lui mon amant secret ? Mon matelot ? C’est ce que croit déjà l’équipage. L’aurait-il voulu ? En a-t-il rêvé ? Voit-il toujours une femme lorsqu’il pose son regard sur moi ou bien voit-il un homme ? Voit-il son capitaine ? Un ami ? Une sœur ? Un frère ?
— Je vais me préparer, Masuk. Vérifie l’état des otages et préviens Patte-Folle qu’ils mangeront à ma table pour le déjeuner.
Masuk hoche la tête et sort sans attendre. Je le suis jusqu’à la porte que je verrouille derrière lui. Par prudence, je garantis mon intimité lorsque je me lave. Par courtoisie, aucun de mes hommes n’entrerait sans frapper, mais je préfère ne pas prendre de risque. La convention qui régit la vie à bord du Saint-Laurent stipule que la cabine et son contenu sont réservés à mon seul usage et à celui de Masuk. Inhabituel sur un navire pirate et les nouveaux ont toujours un peu de mal avec cette règle, cela leur rappelle trop la marine marchande ou même la marine de guerre avec les règles strictes qui régissent les relations entre matelots et officiers. À mon bord, pas de telles règles sauf celle concernant ma cabine située juste sous le gaillard arrière.
— À l’abordage, bande de pleutres !
D’un mouvement souple, maintenant que je retrouve peu à peu l’usage de mon corps, je me dresse devant Cortez, puis lui assène une légère pichenette du bout des doigts avant de lui attraper le bec et de le menacer.
— Toi, si tu n’apprends pas à te taire, tu vas finir dans un boucan de Patte-Folle !
Dès que je le relâche, Cortez ouvre le bec comme pour lancer un autre cri, mais à la place de son hurlement strident, un grognement semblable à celui d’un chien s’échappe de sa gorge. J’éclate de rire devant sa mauvaise humeur causée par mes remontrances. Il va garder le silence pendant un moment. Jamais je n’ai vu un perroquet se vexer aussi facilement que Cortez. Il est capable de bouder et de ne pas prononcer un mot durant plusieurs jours. J’admire quelques secondes les couleurs chatoyantes de son plumage avant de me diriger vers le coin opposé où se situe la table. Je tire les rideaux devant les fenêtres qui ouvrent sur la poupe, pas question de me laisser surprendre par un de mes matelots !
À l’aide du pichet, je remplis la bassine d’eau pour commencer mes ablutions matinales. La propreté est une des choses que m’a enseignée Masuk. Contrairement aux Blancs, les Indiens sont des gens propres par excellence. Il ne m’a pas fallu longtemps pour constater qu’une blessure sur un corps propre s’infecte moins que sur un corps qui n’a pas vu de savon depuis plusieurs mois. Nic, notre médecin, approuve ma théorie, mais ne l’applique pas à lui-même. Sur mon insistance, il a cependant fini par accepter de se laver soigneusement les mains avant de soigner un blessé. Il faut dire que je ne lui ai guère laissé le choix ; ou il se lavait les mains avant de soigner une blessure ou, si le blessé mourrait d’infection, je le faisais pendre au grand mât par les orteils jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je souris encore de la précipitation avec laquelle il s’est lavé les mains ! Tout l’équipage était mort de rire.
J’ôte l’ample chemise blanche en coton que j’utilise pour dormir puis procède à mes ablutions. Commençant par le visage pour descendre petit à petit jusqu’au bout des pieds, je frotte soigneusement ma peau avec un linge en coton épais. Une fois terminé, je le rince avant de le mettre à sécher sur une des ficelles tendues dans la cabine. Le miroir, possession de l’ancien capitaine, renvoie l’image d’une femme de trente ans, grande, musclée, la peau tannée jusqu’à la ceinture par le soleil des tropiques. Sans concession, j’examine mon visage buriné dont les yeux bleu ciel semblent deux trous d’eau, mes cheveux longs et blonds, presque blancs sur les pointes, adoucissent les traits carrés de mon menton. L’absence de barbe ne me permet pas de cacher l’horrible balafre, souvenir d’une escarmouche entre pirates, qui coupe en deux ma joue gauche, ni celle moins visible autour de ma gorge, souvenir d’une pendaison ratée lorsque je n’étais encore qu’une enfant. Une femme pourrait-elle être attirée par ce visage ? Un homme, certainement pas… ou alors un marin en quête de son matelot. Habituellement, les hommes, sur le visage d’une femme, cherchent la beauté délicate. Je grimace un sourire. Délicate n’est certainement pas ce que je vois dans ce miroir ! Et puis, un homme n’accepterait jamais une femme sans seins ! Les conversations de mes marins m’ont au moins appris ça.
À cette pensée, mes yeux se braquent sur l’emplacement où mes seins devraient se trouver. Le reflet du miroir montre juste deux cicatrices qui me balafrent le torse en diagonale sur toute la longueur des côtes. Doucement, mes doigts, toujours étonnés après quinze ans de ne plus toucher cette douceur ronde, vont frôler mes cicatrices. Jamais, à l’époque, je n’aurais cru éprouver autant de regret pour ces deux bouts de chairs qui me différenciaient des autres marins. Ablation nécessaire mais ô combien troublante encore aujourd’hui.
— Fais-le, Masuk ! Tu dois le faire, il n’y a pas d’autre choix.
Masuk secoue négativement la tête. Il m’évite du regard. Le couteau que je lui ai mis dans la main et qu’il a jeté comme s’il touchait un objet empoisonné dès qu’il a su pourquoi je le lui donnais, gît toujours dans l’angle de la pièce. Je regarde la pauvre baraque où je viens de passer huit ans de ma vie et ma résolution se renforce.
— Masuk ! Ma tante est morte des fièvres, mon oncle a coulé avec l’Espadon et la moitié de l’équipage. Toi et moi, nous nous en sommes sortis, mais à quoi bon si tu ne m’aides pas ? Si je pouvais, je le ferais seule, mais il faut que cela ait l’air de blessures par sabre si je ne veux pas éveiller les soupçons.
Masuk, des larmes dans les yeux, continue de secouer la tête. C’est la première fois que je vois mon ami pleurer. À leur tour, des larmes viennent dans mes yeux. Elles coulent, je les essuie brusquement d’un revers de la main.
— Que veux-tu que je fasse d’autre ? Je suis Théophraste Merlot, le marin et Théophraste ne peut pas avoir de poitrine s’il veut s’embarquer et vivre dans la promiscuité des autres marins. Veux-tu que je redevienne Marie-Catherine ? Que je me marie, aie des enfants d’un homme que je n’aimerai pas et vive une vie de désespoir ou de misère ? Une vie que je détesterai jusqu’à mon dernier souffle ? Pour toi, comme pour moi, il n’y a que la mer qui compte. Sans elle, nous ne sommes rien. Si tu es mon ami, tu ne peux pas me souhaiter un tel enfer, alors aide-moi, Masuk, aide-moi…
Mes deux mains pressent ses épaules musclées que je secoue fébrilement pour l’amener à mon point de vue. Même si Masuk paraît plus râblé, plus costaud, nous possédons presque la même force et mes doigts qui s’enfoncent dans ses muscles doivent exercer une pression douloureuse. Malgré cela, Masuk ne bouge pas. Désespérée et résignée, je le relâche pour aller ramasser le couteau affûté par mes soins pendant plus d’une heure. La lame coupe comme un rasoir et devrait me permettre d’aller vite.
— J’ai compris, Masuk, laisse-moi, je le ferai moi-même.
Un cri de dépit éclate derrière moi alors que je détache les boutons de ma chemise. Je me retourne. Masuk gesticule avant d’attraper son entrejambe d’un geste ferme. Une question brille dans ses yeux.
— Tu veux savoir comment je vais cacher que je n’ai rien à cet endroit-là ?
Masuk hoche vivement la tête. Lui aussi sait réfléchir et a compris que mes seins ne seront pas le seul obstacle. Je sors un petit objet en cuir de ma poche.
— Regarde ! J’ai tout prévu.
Masuk prend délicatement l’objet cylindrique en cuir d’une longueur de dix centimètres entre ses doigts. Il le tourne, le retourne, regardant la partie la plus évasée taillée en oblique, le trou à l’autre extrémité avant de me le rendre. Son mouvement de tête est assez explicite, il n’est pas convaincu et veut me voir l’utiliser. Je rougis puis, après quelques minutes où nous nous affrontons du regard, j’obtempère. De profil, je défais le cordon de ma culotte, glisse l’objet contre mon sexe puis urine dans la cheminée. Alors que je referme ma culotte, Masuk éclate de rire. Il désigne l’objet et rit de plus belle. Je souris. Ce n’est pas la première fois que je l’utilise, il a bien fallu que je trouve une solution pudique pour me soulager à bord de l’Espadon. J’ai imaginé, testé et cousu de mes mains cet objet, en cachette de ma tante. Celui-ci est le dernier de ma création, le premier fuyait de partout et j’avais l’impression d’avoir fait dans ma culotte. Après pas mal de tâtonnements, j’ai enfin réussi à en fabriquer un étanche, ressemblant à un vrai et d’un usage agréable.
— Vas-tu m’aider ?
Ma voix est plaintive mais une pointe d’espoir est quand même là. Finalement, Masuk hoche la tête. Le soulagement qui m’envahit est indescriptible. Je n’étais pas certaine d’arriver à supporter la douleur tout en gardant la main suffisamment ferme pour opérer.
— Merci, Masuk. Je n’ai pas le choix, tu le sais. Si je peux me mettre torse nu comme toi, personne ne soupçonnera la vérité. En plus, des cicatrices me feront paraître plus viril. Cela compensera peut-être mon absence de barbe.
Sans en avoir conscience, je caresse une nouvelle fois ces cicatrices. On dirait vraiment deux coups d’épée. Masuk n’a pas voulu enlever mes seins lui-même, il m’a emmené dans sa tribu où l’homme médecine a opéré sans hésitation, sans question, comme s’il comprenait mes raisons. Il a juste agi après m’avoir fait boire un breuvage au fort goût de plantes qui m’a fait dormir presque immédiatement. Tout s’est si bien passé qu’un mois plus tard, je prenais la mer en direction de New York sur le Fortune, un bateau de commerce, Masuk à mes côtés. Je n’ai jamais compris pourquoi il n’a pas voulu rester dans sa tribu. Ces quatre ans dans la marine marchande nous ont beaucoup appris sur les techniques de navigation en pleine mer, mais aussi, sur les injustices des officiers. Au fil des mois, ma haine envers eux ne faisait qu’augmenter. Ils mangeaient du poulet, des fruits, des légumes, pendant que nous, les matelots, ceux qui assuraient la bonne marche du navire, n’avions droit qu’à un infâme gruau puant. À cette époque, j’ai souvent regretté le bateau de pêche de mon oncle qui naviguait sur le Saint-Laurent et sa baie en été et, même une fois, jusqu’au lac Ontario. Nous mangions tous la même chose et mon oncle n’épargnait pas sa peine. La révolte à bord du Fortune a été évitée de justesse après la punition inique infligée à un gabier. Chaque coup de fouet qui mordait son dos augmentait ma fureur et mon envie de quitter ce navire. Lorsque quelques jours plus tard, le fouet a entamé ma peau pour une raison futile, la haine a envahi mon cœur. Je ne rêvais que de vengeance.
Je me tourne de profil pour regarder les traces laissées par le fouet qui marbrent toujours mon dos. Oui, ils ont payé, les officiers du Fortune ! Lorsque les pirates nous ont arraisonnés au large de New York, aucun marin n’a pris les armes et une partie de l’équipage, dont Masuk et moi, a même rejoint leur bord. Pirate à dix-neuf ans et une blessure par balle au bras droit lors de mon premier abordage. Second à vingt-deux ans après trois autres blessures légères et élue capitaine à vingt-quatre ans après que Joseph, le capitaine en titre, a tenté d’arrêter la course d’un boulet à lui tout seul. La perte de l’homme qui m’a tout appris sur le métier de capitaine, de la navigation au pilotage, sans oublier sa connaissance des îles, m’a profondément chagrinée. Je n’ai jamais su pourquoi cet ancien capitaine de la Royale était devenu pirate. Chacun a ses raisons secrètes, je suppose.
Chaque matin, nue devant mon miroir, je pense à l’homme que je suis devenue, pas un homme parfait – mon regard descend vers mon entrejambe – mais un capitaine pirate acceptable, juste pour ses hommes, impitoyable pour ses ennemis et pour les Anglais. Le jour où j’ai perdu mes seins, la femme en moi est morte de façon irrémédiable. C’était ma décision, alors pourquoi y penser encore ?
En colère contre moi-même, je serre les poings puis, d’un geste brusque, extrais une large culotte bleue délavée de mon coffre et l’enfile. J’ignore mes bottes, que je ne porte qu’à terre, pour m’emparer d’une paire de mocassins bien usée et bien confortable ; mon ample chemise, une écharpe blanche qui me sert de ceinture, un coutelas et un sabre, me voici prête pour une nouvelle journée. Je laisse de côté mon pourpoint de cuir trop chaud, mais si utile comme protection lors des abordages ou lorsque je descends à terre, et mes pistolets. Je referme mon coffre avant de me dresser de toute ma hauteur devant le miroir. L’image qu’il me renvoie est celle d’un marin sûr de lui, maître de ses émotions et de sa force. D’un geste précis, né de l’habitude, je noue mes cheveux avec un cordon noir.
— Denis, mon déjeuner !
Ma voix forte porte au-delà de la porte en bois. Immédiatement, j’entends des pas s’éloigner en courant. Je défais le verrou.
— Manger, déjeuner, manger…
— Tu vas l’avoir ton déjeuner, Cortez, mais ne me casse pas les oreilles sinon je te mange en ragoût.
Il n’aura pas boudé longtemps cette fois-ci ! Le plus beau parleur du bord me regarde en silence tout en bougeant de droite à gauche, puis de gauche à droite sur son perchoir. Sa tête bascule d’avant en arrière dans une espèce de salut. Je passe doucement la main sur ses plumes de couleur chatoyante.
— Capitaine, à l’abordage…
Mon rire résonne sans retenue. Si j’écoutais Cortez, nous serions toujours à l’abordage. À croire que ce perroquet adore l’odeur de la poudre. Quoique cela ne m’étonnerait pas qu’il ait assimilé poudre à canon avec friandises. Tout comme pour nous, sa nourriture est meilleure les jours qui suivent une prise.
— Capitaine ?
Denis, un plateau entre les mains, entre dans la cabine. Son sourire éblouissant fait plaisir à voir. Le carnage d’hier ne semble pas l’avoir trop affecté. Ce n’était pas son premier abordage, mais c’était certainement le plus sanglant. Nos pertes ont été élevées.
— Du café, du bœuf, du pain frais et des fruits, capitaine. Patte-Folle dit que ce midi nous aurons du poulet Port Royal.
Je ne résiste pas à lui rendre son sourire. Depuis trois ans que nous l’avons récupéré, Denis a toujours montré de la bonne humeur dans toutes les tâches qu’il a accomplies. Envie de passer ma main dans ses cheveux noirs pour les ébouriffer. Je me retiens. Notre mousse de douze ans n’apprécierait pas d’être traité en enfant, de plus un capitaine pirate ne doit pas éprouver de tendresse.
— Du poulet Port Royal ? Qu’est-ce au juste, Denis ?
— Je ne sais pas, capitaine, Patte-Folle n’a rien voulu dire, mais, avec Michel, ils avaient l’air de deux conspirateurs de Sa Majesté préparant un mauvais coup aux Anglais !
Je lève un sourcil interrogateur.
— Sa Majesté ?
— Louis XV, capitaine ! réplique-t-il sans attendre de sa voix claire d’enfant, l’admiration clairement perceptible.
— Dites-moi, jeune homme, êtes-vous un pirate ou un de ces vilains Français ?
La bouche de Denis s’ouvre et se ferme sans bruit pendant plusieurs secondes. Il commence à comprendre où je veux en venir. Intelligent ce petit. Un pirate n’a ni maître ni loi, il ne respecte pas d’autre pouvoir que le sien.
— Un pirate, capitaine, pour sûr !
— Alors nous sommes d’accord.
Je ne peux pas rester sérieuse plus longtemps. Le sourire radieux de Denis répond au mien alors que, comme à son habitude, il s’installe sur le plancher dans l’espoir d’une conversation instructive. Avec délice, je commence mon repas de bon appétit. Le bœuf est sublime et le pain frais craque sous la dent. Patte-Folle et Michel sont vraiment les meilleurs cuisiniers de toute la flibuste des Caraïbes ! Rien de tel que de la bonne cuisine pour maintenir le moral de l’équipage ! Je l’ai toujours dit. Mes yeux se posent sur le tas de livres déposé en désordre sur le plancher. Mon esprit se réjouit de la dernière prise. La collection du capitaine de ce navire marchand était impressionnante par le nombre d’éditions récentes. La présence de L’Art des armées navales du Père P. Hoste est un don de Dieu. Connaître les manœuvres enseignées aux capitaines des vaisseaux de ligne permet de mieux les déjouer. Il va aller rejoindre ma collection des ouvrages de navigation.
— Capitaine ?
Je lève les yeux de mon assiette, rassemble mes pensées. Tout en rougissant, Denis baisse les yeux. Qu’est-ce encore ?
— J’ai vu les deux femmes ce matin. La plus jeune est vraiment très belle, capitaine. Il ne va rien lui arriver, n’est-ce pas ?
Des yeux noisette pleins d’espoir plongent dans les miens. Ses joues sont roses d’embarras. Je lève un sourcil interrogateur, mais retiens un sourire. Précoce, notre petit mousse.
— Non, mousse, à mon bord les prisonniers sont traités correctement, tu devrais le savoir. Un otage mort n’a aucune valeur marchande.
Je lui rappelle rapidement la convention du bord tout en avalant mon café. Denis paraît rassuré. Enfin rassasiée, je me lève, pose mon tricorne sur ma tête, puis monte sur le pont laissant Denis débarrasser les reliefs du repas et nettoyer la cabine. C’est son rôle d’aider à toutes ces petites tâches et il le remplit impeccablement. Pourtant, il faudra bientôt que nous lui trouvions un remplaçant pour qu’il puisse prendre du galon, il l’a bien mérité.
L’air du grand large lorsque j’arrive sur le pont achève de m’éclaircir les idées et de chasser les dernières vapeurs de cognac. Je ferme un instant les yeux devant la luminosité qui m’accueille puis l’instinct reprend le dessus. Ciel bleu sans nuages, mer faiblement agitée, vent de force moyenne, voiles déployées. Le Saint-Laurent marche bien sous cette allure. À ce rythme, nous aurons atteint Charles Town dans moins d’une semaine.
À mon grand étonnement, Dirk, le timonier, tient la barre ce matin. Vu son état d’hier soir qui était encore plus misérable que le mien, je suis surprise de le voir, le regard clair, les gestes assurés. Ce diable de Hollandais tient mieux l’alcool que tout l’équipage réuni ! Seul son teint rougeaud sur une peau habituellement blanche trahit son abus de boisson.
— Quelque chose à signaler, Dirk ?
— Rien à signaler, Théo. L’horizon est clair, La Pointe a rebouché tous les trous et le Saint-Laurent, malgré la charge, marche mieux qu’une frégate. Si le vent se maintient, nous serons à Charles Town dans cinq jours.
— Bien. Maintiens le cap.
Je m’assois sur le banc de quart après avoir vérifié le cap. La mer, bien qu’un peu agitée, est loin d’être grosse. Je laisse mon regard parcourir son immensité aux tons changeants. Certains jours, elle est d’un bleu profond, d’autres, vert gris, et parfois même argentée. La seule chose certaine est qu’à la moindre inattention, elle se montre impitoyable. Combien de marins arrogants a-t-elle envoyés par le fond ? Combien d’ignorants a-t-elle drossés sur ses récifs ?
Les craquements dans la mâture me font lever les yeux vers les vergues. D’un œil exercé, je contrôle la voilure. La vigie est à son poste dans le hunier, des matelots s’affairent à mieux amarrer le butin resté sur le pont. Pendant plusieurs minutes, j’admire le Saint-Laurent. Il est beau et rapide, mon brigantin. La réputation de son équipage n’est plus à faire et, à part les bateaux militaires que j’évite, tous les autres bâtiments sont des proies faciles. Même les autres pirates n’osent pas nous chercher querelle. Ils savent tous que Théo-le-prude, comme ils m’appellent, n’est pas un petit agneau, mais un vieux loup de mer.
Plusieurs minutes s’écoulent sans qu’un seul mot ne soit échangé. Toutes voiles dehors, nous filons vraiment à belle allure, ma préférée. Si le ciel se maintient, nous serons effectivement à Charles Town dans cinq jours. J’espère que Morgan aura reçu le message envoyé par pigeon voyageur et qu’il aura pris ses dispositions pour la rançon des trois otages. Le quatrième était en trop mauvais état pour fournir même son identité. Nic pensait qu’il ne passerait pas la nuit. Et si j’allais voir si ce brave docteur a eu raison ? Étrange que Masuk ne soit pas venu me prévenir si le captif blessé lors de la bataille est mort. Mais d’abord, mes hommes ! Hier, certaines blessures ne présageaient rien de bon et je ne serais pas surprise que le nombre de nos morts ait déjà augmenté.
— Fais embraquer les voiles du misaine et serre au vent, Dirk. En cas de besoin, je suis à l’entrepont.
— Bien, capitaine. Vous avez entendu le capitaine, hurle-t-il, embraquez les voiles du misaine !
Dirk est avec nous depuis plus d’un an maintenant. Je n’ai rien à lui reprocher, il connaît son affaire, mais je ne suis pourtant pas à l’aise avec lui. Est-ce le regard inquisiteur derrière des yeux bleus angéliques, son calme inébranlable ou son air supérieur ? Je ne sais pas, mais si je devais choisir dans les membres d’équipage pour former mon carré de fidèles, il n’en ferait pas partie.
Durant le court trajet du gaillard arrière à l’entrepont, je prends le temps d’observer les hommes couchés çà et là parmi le chargement. L’atmosphère est à la détente, ils sont contents de la prise, du combat. Pas facile de contenter quatre-vingt-dix hommes ! Enfin, soixante-dix-huit maintenant. Je soupire.
Ceux qui m’aperçoivent me font un petit signe amical de la main. Je m’arrête un instant pour échanger quelques mots avec les uns et les autres. Malgré les diverses origines de mon équipage, la langue du bord est le français. Toutefois, nous y mélangeons beaucoup de mots espagnols, indiens, africains et même anglais. Certains anciens esclaves parlent des dialectes incompréhensibles à la plupart d’entre nous, mais, lorsqu’il s’agit de faire parler la poudre, le langage est international.
Dans l’entrepont, les hamacs des hommes sont à leurs crochets. Malgré la chaleur, beaucoup sont occupés. De loin en loin, au cours de ma progression dans le passage central, je reconnais les matelots des quarts de nuit qui somnolent encore et certains des blessés légers qui se reposent. Ceux qui sont réveillés me saluent au passage et, pour chacun d’eux, j’essaye de trouver une phrase de félicitations pour l’abordage d’hier. Trois toiles tendues pour former une petite chambre me signalent que je suis arrivée dans le domaine de Nic, le médecin du bord. Ignorant les taches de sang qui constellent ces toiles, j’écarte celle du milieu, puis pénètre dans notre hôpital. Trois blessés sont étendus sur des bancs en bois, Nic occupe le quatrième. Mes pieds crissent sur le sable répandu pour absorber le sang. L’odeur caractéristique de fer me prend à la gorge. Je me force à respirer calmement.
Un instant, je regarde Nic dormir sur le dos, les mains sur son ventre, tout en regardant d’un œil distrait la bouteille de cognac vide qui, suivant le roulis, frappe plus ou moins fort contre son banc. Espérons qu’il l’a utilisée pour les blessés ! Sa chemise couleur de sang séché lui colle à la peau, les poils de ses avant-bras sont couverts de croûtes de sang, même ses cheveux noirs sont collés par du sang qui n’est pas le sien. De la pointe du pied, je pousse sa jambe droite. L’absence de réaction me fait pousser plus fort. Il me faut presque le jeter au bas de son lit de fortune pour que Nic commence enfin à émerger de ses vapeurs d’alcool. Péniblement, il ouvre des yeux troubles qui paraissent aveugles.
— Debout, Nic. Fais-moi un rapport sur l’état des blessures de l’équipage !
Mon ton est sec, sans pitié pour les marteaux qui doivent sonner sous son crâne ; ma vengeance pour la dernière fois où il m’a soignée sans ménagement. Lentement, il s’assoit puis, coudes sur les genoux, place son visage dans ses mains tout en grognant. Il n’a pas l’air de se sentir mieux que moi lorsque je me suis réveillée. Dommage pour lui que personne ne lui amène un remède efficace contre le mal de tête ! Il faut dire qu’avec son caractère de cochon et son habitude de menacer de trancher un doigt ou autre chose par erreur à tous ceux qui l’agacent, personne ne reste longtemps ami avec lui. Je suis la seule qui rit de ses vaines menaces et qui lui inspire suffisamment de peur pour qu’il conserve un peu de retenue.
— Comment vont les blessés, Nic ?
— Par tous les dieux ! Ils pourraient être morts que mon intérêt ne serait pas plus faible !
À ces paroles, sans pitié pour son mal de tête, je l’attrape par le devant de sa chemise et le mets debout. Il est de ma taille, ses yeux bleus sont à la hauteur des miens.
— Tu es le médecin ! Si tu n’es pas capable de me faire un rapport sur l’état des blessés, je n’ai que faire d’une bouche inutile à mon bord ! Les requins attendent leur repas !
La menace dans ma voix est si claire que Nic dessaoule immédiatement. Seuls ses yeux encore brillants trahissent les effets de l’alcool et du peu de sommeil. Il déglutit bruyamment. Sous la poussée que je lui donne en le lâchant, il bascule par-dessus le banc où il dormait quelques minutes plus tôt. Il n’a pas fini de se relever que mon pied appuyé sur son dos le fait replonger contre le sol sale.
— D’accord, souffle-t-il avec difficulté, pas la peine de s’énerver.
Je maintiens la pression encore quelques secondes avant de l’autoriser à se relever. Du sang et du sable sont collés à sa chemise qui dans un passé lointain fut blanche. Il serre les dents sous mon regard dur et dégoûté qui le détaille.
— Gaby et Le borgne sont morts cette nuit. J’ai renvoyé les blessés légers sur leur hamac. Ça ne veut pas dire qu’ils sont tous sortis d’affaire, ajoute-t-il précipitamment, les risques d’infections sont grands. Eux, j’ai fait ce que j’ai pu… leur sort est entre les mains de Dieu maintenant.
Du bras, Nic me désigne les trois formes allongées sur les bancs. Deux d’entre elles ont les yeux ouverts et me regardent.
— Va te laver, Nic, et fais nettoyer ce sol ! Tu es le pire médecin des Caraïbes !
— Peut-être, mais c’est toujours mieux que de ne pas en avoir !
Sur ces mots secs, chancelant, il quitte le réduit, me laissant seule avec les blessés. Je tire un tabouret à peu près propre pour m’asseoir à côté du blessé le plus proche.
— Comment vas-tu, le Beau ?
— Pourrais être mieux, capitaine. Bel abordage, pas vrai ?
— Très bel abordage. Tu as été impressionnant lorsque tu t’es lancé sur le pont de ce navire depuis le grand mât ! Remets-toi vite, j’aurai encore besoin de toi.
— Je vais essayer, capitaine.
Dans ses yeux clairs se mêlent la fierté et la peur. Pas la peur de mourir, mais la peur de rester estropié. S’il s’en sort, son épaule éclatée par une masse restera inutilisable. Tous deux nous savons le peu d’usage sur un voilier d’un matelot possédant un seul bras valide, mais il sait que je ferai mon possible pour lui trouver un travail. Je ne suis pas de ces capitaines qui abandonnent leurs hommes une fois ceux-ci devenus inutiles.
Après une dernière parole encourageante, le tabouret dans la main, je me déplace pour m’installer près de l’autre banc. Des linges ensanglantés entourent le torse de Pedro. Hier, Nic n’a pas osé aller chercher la balle logée près du cœur et depuis Pedro souffre le martyre.
— Pas de chance, capitaine, souffle Pedro avant même que je ne parle, c’était mon dernier abordage… j’avais assez pour acheter une barque et… m’installer pêcheur.
— Tu feras un bon pêcheur, Pedro, le meilleur des Caraïbes.
Mon mensonge ne passe pas inaperçu. Sa respiration saccadée m’indique que la fin est proche.
— Toi et moi, nous savons… que ça n’arrivera pas… capitaine. Donnez ma part à Rose… nous devions nous… marier. José, mon matelot… la connaît.
— Tu as ma parole de capitaine, Pedro.
Sa main cherche la mienne. Les doigts que je serre entre les miens sont déjà froids. Je frissonne. Ces matelots sont ma responsabilité et je n’ai pas su les ramener à bon port. La main de Pedro presse fortement la mienne avant de la relâcher complètement. Pas besoin d’être médecin pour savoir que je viens de perdre un autre matelot. Doucement, je retire ma main, puis lui attrape les deux poignets pour croiser ses mains sur son ventre. Paix à son âme. Je lutte pour conserver mon calme. Lorsque mes yeux se posent sur le troisième blessé, toujours inconscient, je remercie Dieu de ne pas avoir à lui parler.
Pedro est arrivé sur ce bateau le jour où je suis devenue capitaine. Sa mort est-elle un présage ? Lorsque j’imagine Masuk sur un de ces bancs, mon cœur remonte à mes lèvres. La mort ne m’effraie pas, la perte de mes amis, oui ! La démarche mal assurée, je quitte cette chambre temporaire pour tomber nez à nez avec José qui me fixe avec une intensité difficilement soutenable.
— Je suis désolé.
Mon murmure doit être une piètre consolation. N’y tenant plus, je force le passage vers le pont, vers l’air du large. Il me faut plusieurs minutes sur le pont, accrochée à une manœuvre du mât de beaupré, à regarder la mer, pour me reprendre. Les embruns frappent mon visage. Cette mer si câline aujourd’hui, mais qui demain peut laisser éclater sa colère et nous ensevelir en son sein. Elle est ma maîtresse, l’amour de ma vie. Pourtant, aujourd’hui, je la hais avec toute la force d’un amant déçu. Si elle n’était pas là, nous n’y serions pas non plus et ces hommes seraient toujours vivants. Immédiatement, je me sens injuste, car elle n’est pas responsable de nos peines. Non, le seul responsable, c’est moi. Ce navire de commerce était trop bien armé, j’aurais dû m’en apercevoir plus vite et laisser tomber. Je respire à pleins poumons l’air du large pour calmer mon tumulte intérieur. Quinze hommes de perdus entre les morts et les blessés graves que nous devrons débarquer, plus une vingtaine de blessés légers ; j’espère que nous ne rencontrerons pas un navire de ligne d’ici Charles Town !
L’estomac encore chaviré par ce que je viens de voir, je redescends à l’entrepont, puis me dirige vers la proue du navire où j’ai fait construire par La Pointe, notre charpentier, une pièce carrée qui nous sert de réserve d’alcool et occasionnellement de prison. Elle est petite mais permet de ne pas avoir à attacher les prisonniers durant des jours entiers. Ainsi nous pouvons les conserver en assez bonne forme jusqu’à ce que la rançon soit versée. Les rares fois où elle ne l’a pas été, les requins ont été contents.
Lorsque j’arrive près de la geôle, Masuk, appuyé contre un tonneau, regarde deux hommes que je reconnais comme Kuta et Juan œuvrer sur un ballot à même le sol. Ce n’est qu’arrivée à un mètre derrière eux que je reconnais la dépouille du captif blessé lors de l’abordage. Le déshabillage est presque terminé, il sera ensuite jeté par-dessus bord. Du regard, j’interroge Masuk qui me désigne la porte derrière laquelle se tiennent encore trois prisonniers. J’entre sans un autre regard pour le corps. Les morts ne rapportent rien.
Mes yeux déjà habitués à la pénombre de l’entrepont ne mettent pas longtemps pour s’adapter à cette quasi-obscurité. D’un coup d’œil, j’embrasse la scène. Les deux femmes sont assises sur un baril dans le coin le plus éloigné de la porte, la plus jeune dans les bras de l’autre. Leurs yeux me fixent. Alors que la plus jeune détourne le regard et se met à sangloter bruyamment, l’autre femme continue à m’observer. L’homme, qui était assis dans l’autre coin, se lève immédiatement à ma présence.
— Êtes-vous le capitaine ? questionne le jeune homme d’une voix hésitante.
Sans prendre la peine de répondre, je détaille un peu plus les captifs. La plus âgée des femmes continue à soutenir le regard que je lui jette. La dignité et le courage que je lis dans ses yeux forcent mon respect. Malgré sa situation, elle ne se laisse pas aller au désespoir. Brave tempérament que celui-là ! Toutes deux sont échevelées, leurs robes de bonne qualité sont déchirées par endroits, mais, à par cela, elles paraissent en bonne santé.
— Pourrais-je voir le capitaine ? reprend d’une voix incertaine l’homme qui se tient debout devant moi. Ses yeux hagards remplis d’effroi, son teint pâle, la douceur de sa bouche, de ses traits, montrent que les situations violentes lui ont été épargnées depuis sa naissance. Protégé de la peur, protégé de la douleur, il a plongé depuis hier dans un monde de violence qui lui était inconnu jusqu’ici. Tout en lui, de ses habits à ses manières, indique au pire bourgeoisie, au mieux petite noblesse, ce qui, pour nous, veut dire rançon importante.
— Je suis le capitaine, monsieur Ripolin. Que puis-je pour vous ?
Mes propos sont aimables. Pas la peine de les effrayer davantage. Il ne semble même pas surpris que je connaisse son nom que le livre de bord du navire marchand m’a fourni.
— Qu’allez-vous faire de nous, capitaine ?
Sa pomme d’Adam bouge de haut en bas dans de vains efforts pour déglutir. Ce jeune homme est pathétique. Qu’il reste à mon bord et, en six mois, j’en ferai un homme !
— Vous êtes mes invités en attendant que votre rançon soit versée. Me ferez-vous l’honneur, monsieur et vous, mesdames, de vous joindre à moi pour le repas de midi ?
— L’honneur est pour nous, capitaine, réplique-t-il d’une voix plus ferme maintenant qu’il est rassuré sur son sort immédiat.
Il s’incline légèrement en avant. Je fais de même. Ne jamais perdre une occasion de s’instruire, telle est ma devise. Plus les otages sont d’un bon milieu, plus mes manières s’améliorent. Il est toujours bon de préparer le futur, je ne pourrai pas être pirate jusqu’à la fin de mes jours. Je commence à me détourner pour sortir lorsqu’une voix m’interpelle :
— Que se passera-t-il si la rançon n’est pas versée ? demande Elisabeth Foster, la plus âgée des deux femmes.
Français parfait avec une pointe d’accent anglais, belle voix, peut-être un peu trop forte pour une femme de sa condition, autoritaire aussi.
— Je ne doute point que vos familles s’empressent de verser votre rançon mais, dans le cas fort improbable où cela ne se produirait pas, après m’être nourri de votre compagnie, j’inviterai gracieusement les requins à s’en nourrir également.
Mon ton sarcastique ne semble pas du goût de mes otages que je vois pâlir malgré le peu de lumière. Sur ces aimables échanges de propos, je quitte la petite geôle pour remonter à l’air libre. Le corps n’est plus là. Kunta et Juan ont dû aller le jeter par-dessus bord. Le spectacle de Masuk en train de déchirer la tunique arrachée au mort me stoppe net. Cette attitude ne correspond en rien à ce que je connais de lui. Je me rapproche pour essayer de comprendre. Il tâte la doublure de la tunique avant de reprendre son poignard et de poursuivre son découpage. M’apercevant, il me tend la tunique. Intriguée, je passe mes doigts sur le bas de l’ourlet. Un léger changement dans l’épaisseur me fait hésiter puis recommencer. Effectivement, quelque chose est caché là ! Je redonne la tunique à Masuk qui reprend son ouvrage. Quelques coups de couteau plus tard, il tire des papiers cachés adroitement entre les deux tissus puis me les tend.
Plusieurs feuillets très fins sont pliés soigneusement pour épouser la taille de la cachette. Quelles informations peuvent-ils bien contenir pour que cet homme se soit donné autant de peine ? Je les déplie en faisant bien attention de ne pas les déchirer. Pourquoi cacher des papiers si ce n’est pour leur valeur ? Le peu de lumière ne me permet pas de lire ce qui est écrit, mais quand j’aperçois l’en-tête du papier, mon cœur bat plus vite. Les armoiries du roi d’Angleterre.
— Masuk, va chercher Tonio et Asoké ! Retrouvez-moi dans ma cabine immédiatement.
J’ai à peine terminé ma phrase que, les papiers roulés dans ma main, je suis déjà en chemin. Durant le court trajet jusqu’à ma cabine, des centaines de questions jaillissent dans mon esprit. D’abord, lire de quoi il s’agit, ensuite décider de l’action à entreprendre.
Lorsque Masuk, Tonio et Asoké pénètrent dans ce qui me sert à la fois de bureau, de chambre et de salle à manger, je n’ai pas encore fini de lire les trois feuillets. Mes doigts se sont crispés sur le papier à mesure de ma lecture. Je remercie une nouvelle fois ma tante pour m’avoir forcée à apprendre à lire couramment. Les poils de ma nuque se hérissent lorsque je lis le nom du signataire. Je lève enfin les yeux, tous trois m’observent en silence.
— Tonio.
Je quitte mon fauteuil pour qu’il puisse à son tour lire le contenu de ces feuillets et me donner son avis sur notre trouvaille. Sans ajouter un mot, je me sers un verre de cognac que j’avale cul sec. Le regard d’Asoké ne me quitte pas. Il me connaît suffisamment pour savoir que je ne bois généralement pas d’alcool dans la journée, surtout après la beuverie de la veille. La douce chaleur qui gagne mon estomac apaise un peu mes émotions. Lui et Masuk ne savent pas lire et, malgré leur curiosité, ils attendent patiemment. Lorsque Tonio redresse la tête, sa mâchoire est serrée, ses yeux deux puits noirs impénétrables.
— Alors ?
— Ces papiers peuvent faire notre fortune ou notre mort !
— Ils sont donc ce que je crois.
Tonio hoche la tête. Avant qu’Asoké ou Masuk qui ne comprennent rien interviennent, je leur donne des explications.
— C’est l’ordre de mouvement des troupes britanniques pour venir au secours des colonies françaises et espagnoles après les émeutes.
— Quelles émeutes ? demande Asoké.
— Justement, répond Tonio, un sourire carnassier sur les lèvres, il n’y a pas encore d’émeutes et cet ordre n’est pas daté. Ce qui veut dire qu’avec ce papier en main, les Anglais peuvent prendre leur temps pour préparer des émeutes dans des colonies des autres puissances et, une fois celles-ci commencées, il suffit que l’amiral en charge attende la demande d’aide des colonies françaises et espagnoles, puis ajoute la date sur ce papier.
L’indignation me gagne et perce dans mes propos :
— Jamais elles ne s’abaisseront à demander de l’aide aux Anglais !
— S’ils ont peur pour leur vie et que leurs propres troupes ne sont pas assez nombreuses, ils appelleront les Anglais. Tu sais aussi bien que moi que les colonies, pour justement éviter les révoltes, sont très peu armées. Pourquoi crois-tu que nous revendons les armes aussi facilement et aussi cher au marché noir ?
Ce que dit Tonio est juste. Les colons manquent dramatiquement d’armes et de munitions. Ce qui veut dire qu’ils n’auront quasiment rien pour lutter contre les émeutiers et qu’ils demanderont de l’aide aux Anglais puisqu’ils seront déjà dans les environs, eux. Et si les Anglais viennent, ils ne repartiront pas facilement. Chiens d’Anglais !
— Toutes les Indes occidentales deviendraient anglaises !
Mon exclamation à voix haute surprend tout le monde. Asoké et Masuk me regardent les yeux ronds. Tonio sourit doucement.
— Sauf si nous faisons parvenir discrètement ces documents aux Français ou aux Espagnols.
Je le corrige :
— Sauf si nous vendons discrètement ces documents aux Français ou aux Espagnols.
Un sourire entendu éclaire nos visages. Ces papiers peuvent nous apporter la richesse.
— Nous serons riches, dit Asoké confiant.
— Ou morts, ajoute Tonio. Les Anglais devaient savoir que ces papiers arrivaient par ce navire. Lorsqu’ils sauront que nous sommes entrés en leur possession, ils vont nous traquer jusque dans la moindre crique. Ils ne laisseront pas la preuve de leur duplicité se négocier sans tenter de nous en empêcher.
— Nous devons donc les prendre de vitesse ! Pour beaucoup d’or, nous pouvons prendre quelques risques, ne crois-tu pas, Tonio ?
Il acquiesce sans que nos yeux ne se quittent. Je joue avec le feu, il le sait. Nous ne sommes que des pirates gagne-petit et Dieu, ou le Diable, vient de mettre sur notre route une possibilité de devenir riche que je ne peux ignorer.
— Masuk ? Asoké ?
Masuk hoche la tête alors qu’Asoké grogne un « d’accord ».
— Je parlerai aux hommes sur le pont dans une heure. Merci, mes amis.
Une fois seule, j’essaye sans succès de calmer l’excitation qui s’est emparée de moi. Cet argent me permettrait d’en finir avec cette vie de pirate. Les temps sont durs et me retirer sur la propriété que j’ai achetée avec l’argent des prises me tente chaque jour davantage. J’en ai assez des carnages, de voir mes hommes mourir un par un. L’argent que nous obtiendrons de la vente au plus offrant de ce document me permettrait de me retirer définitivement. Que décidera Masuk ? Il est le seul avec Tonio à savoir que j’ai investi dans une propriété sur l’île d’Hispaniola. Il doit bien se douter qu’un de ces jours, je quitterai la piraterie. Restera-t-il avec moi ? Je l’espère de tout cœur. Comment pourrais-je jamais envisager de me séparer de cet autre frère que la vie m’a donné ? Il pourra peut-être trouver une femme qui lui donnera des enfants. Je les regarderai grandir comme s’ils étaient les miens. Ils éloigneraient la solitude dans mon cœur.
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