Chapitre 1 — Chapitre 1 – Admission
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Dans les hauts couloirs de l’abbaye balayés par les vents de l’automne, Aliénor pressa le pas, tentant ainsi de réduire le retard qu’elle aurait à la messe des vêpres.
— Comment j’ai fait pour ne pas voir le temps passer ?
Contrariée, elle se le demanda tout au long du trajet. Pourtant, depuis son arrivée trois semaines auparavant à l’abbaye, au sein de la communauté des sœurs, Aliénor honorait chaque office liturgique et ne se présentait jamais en retard. Cet incident ne devait pas se reproduire malgré son goût pour des balades en solitaire dans les bois qui entouraient l’abbaye.
Ce besoin de s’échapper une fois par jour, juste une demi-heure, pour s’aérer la tête et profiter de la solitude lui restait nécessaire.
L’enseignement religieux dispensé chaque jour au sein de la communauté de sœurs s’avérait primordial et elle devait en tenir compte lors de ses sorties.
— Ça m’apprendra à regarder ma montre plus souvent ! Je vais me faire attraper par sœur Clothilde, ça ne fait pas un pli, pff, pénible !
Sœur Clothilde assistait à l’arrivée des sœurs, des novices et des pré-novices qui entraient tour à tour dans l’église. Machinalement, elle les comptait. Exercice inutile car toutes les religieuses se prêtaient avec entrain et sérieux aux habitudes de la communauté.
Elle fronça les sourcils car le chiffre final ne correspondait pas à celui du dernier office.
–– Mais il en manque une visiblement ! De qui s’agit-il ? Aliénor, je suis sûre que c’est Aliénor !
Effectivement, elle se pencha vers le banc où se trouvait Sofia et ne vit qu’elle.
— Eh bien voilà, gagné !
Les deux pré-novices étaient inséparables habituellement, mais Aliénor manquait à l’appel.
— Que se passe-t-il, où se trouve-t-elle, a-t-elle eu un souci ? s’interrogea-t-elle.
Une jeune femme arriva d’un pas hâtif et se glissa le plus discrètement possible près de Sofia.
–– Ah, non ! La voilà !
Sœur Clothilde observa l’arrivée de la pré-novice et lui décocha un regard réprobateur. Aliénor s’en aperçut, lui offrit un sourire contrit et baissa la tête. Sœur Clothilde sourit intérieurement, incapable de se montrer réellement sévère avec cette religieuse en herbe.
Aliénor l’intriguait un peu, et ce, depuis son entretien d’admission au sein de la communauté religieuse. Ce matin-là, l’abbesse et elle virent arriver une jeune femme plutôt timide. L’entretien débuta de façon un peu laborieuse, mais Aliénor se détendit au fur et à mesure de l’échange. Elle s’anima particulièrement quand l’abbesse l’interrogea sur ses motivations.
— Expliquez-nous, mademoiselle, ce qui vous amène à vouloir prendre le voile, à entrer dans les ordres.
— Eh bien, je suis la troisième d’une fratrie de cinq enfants. J’ai deux grands frères et deux jeunes sœurs. Je suis la première fille de la fratrie, et j’avoue, j’ai eu du mal à me faire ma place là-dedans.
— Comment ça ? intervint sœur Clothilde.
— Mes frères aînés ont des personnalités fortes et mes petites sœurs sont des jumelles.
L’abbesse hocha la tête.
— Je comprends, cela a dû bien accaparer vos parents.
— Oui, c’est ça, et moi qui ai toujours été quelqu’un de plutôt solitaire, ce n’était pas facile à vivre tous les jours.
Sœur Clothilde comprenait très bien le ressenti de la postulante et intervint.
— Comment avez-vous géré la situation alors ?
— Je m’octroyais des moments à moi dès que je le pouvais. J’aime beaucoup me balader seule dans les bois, je le faisais dès que l’occasion se présentait.
Ayant captivé l’attention de ses interlocutrices, elle poursuivit.
— Mais je suis sociable, hein ! J’ai trouvé le moyen d’avoir des instants individuels mais en groupe. J’ai été jeannette et j’ai suivi des cours de catéchisme.
— Choix très intéressant, acquiesça l’abbesse.
— Oui, merci, j’ai trouvé aussi. Ça m’a permis de m’épanouir. J’appréciais beaucoup les cours de catéchisme durant la semaine et les camps scouts auxquels nous participions l’été.
Sœur Clothilde se reconnaissait un peu à travers cette jeune femme. Elle souhaita en savoir plus.
— Comment étaient vos rapports avec vos pairs ?
Aliénor grimaça avant de répondre.
— Je me suis toujours sentie un peu différente d’eux. J’ai toujours trouvé qu’ils manquaient de spiritualité, je les trouvais trop superficiels. Je me suis demandé si je n’étais pas trop mature pour eux. Ils m’ont rarement amusée. Et pour être franche, sonner à la porte des voisins et s’enfuir en courant après ne m’a jamais fait rire.
Sœur Clothilde sourit. Tout comme elle, la jeune femme avait eu du mal à participer à des actions stupides mais propres à l’insouciance de l’adolescence.
L’abbesse intervint.
— Il faut bien que jeunesse se passe, effectivement. Pouvez-vous nous dire quand vous avez ressenti l’appel de Dieu ?
Aliénor s’accorda quelques instants pour réfléchir. Elle prit conscience que sa réponse pencherait en sa faveur ou pas lors de la décision finale.
— À l’âge de dix-sept ans, j’ai eu l’occasion de participer à un mouvement religieux, un rassemblement de chrétiens du monde entier. On s’est tous retrouvés à Lourdes, et c’était… !
Les yeux brillants à ce souvenir, Aliénor chercha ses mots pour décrire exactement son ressenti.
— C’est difficile à expliquer. On se trouvait à une messe dans la cathédrale Pie X. L’ambiance était particulière et j’ai senti une sorte d’esprit de communion. Quelque chose qui rassemble des personnes qui partagent la même foi mais pas la même langue ni la même culture. C’était un moment que je n’oublierai jamais. Et je crois que c’est l’intensité de cet instant qui m’a permis de ressentir l’appel de Dieu.
— La foi est universelle, effectivement ! exprima l’abbesse.
Aliénor eut le sentiment net que sa candidature serait retenue. L’abbesse et sœur Clothilde échangèrent un regard éloquent.
— Pouvez-vous, à présent, nous expliquer comment a réagi votre entourage ? reprit sœur Clothilde.
Aliénor s’anima à nouveau.
— J’ai attendu d’obtenir mon bac et je suis allée voir mes parents pour leur annoncer mon intention d’entrer dans les ordres. Mon père m’a soutenue tout de suite. Après m’avoir demandé si j’étais sûre de moi, il m’a dit qu’il était fier et qu’il se félicitait de mon engagement.
— Et votre mère ? interrogea l’abbesse.
— Ça a été un peu plus compliqué pour elle. Elle m’a confié qu’elle avait une autre idée de mon avenir. Mais en tant que catholique fervente, elle m’a dit aussi que je respectais finalement la tradition.
— Comment ça ? Il y a des religieuses dans votre famille ? intervint sœur Clothilde.
— Oui, tout à fait ! Mon oncle est abbé et ma tante, sa sœur, est religieuse dans une autre congrégation.
— Hum, effectivement alors, vous vous inscrivez parfaitement dans la tradition, renchérit sœur Clothilde.
L’abbesse intervint à son tour.
— D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps que ça, les filles aînées étaient promises à l’Église, ne serait-ce que pour rendre grâce à Dieu pour les enfants nés.
Aliénor l’ignorait, mais hocha la tête à l’unisson avec sœur Clothilde afin de cacher sa méconnaissance.
L’abbesse et sœur Clothilde se levèrent, Aliénor les imita. Avec un air solennel, l’abbesse s’adressa à elle.
— Très bien mademoiselle, je vous invite à patienter quelques instants dans la pièce d’à côté. Nous allons échanger avec sœur Clothilde puis nous reviendrons vous chercher pour vous faire part de notre décision.
Un peu fébrile malgré le sentiment d’avoir remporté haut la main l’épreuve de l’entretien, Aliénor sortit de la pièce.
Moins d’un quart d’heure plus tard, sœur Clothilde, souriante, l’invita à revenir parmi elles.
L’abbesse lui offrit également un franc sourire et la jeune femme se détendit.
— Bienvenue parmi nous, mademoiselle ! Nous acceptons votre candidature. Je vais vous laisser avec sœur Clothilde. Elle sera votre formatrice attitrée et va vous expliquer le programme des six années à venir.
Aliénor s’efforça de réagir avec humilité pour remercier l’abbesse, mais une forte envie de manifester sa joie l’habitait.
Sœur Clothilde prit la suite de l’entretien.
— Vous allez donc entrer en pré-noviciat. Il s’agit du stade qui consiste à participer à la vie de la communauté religieuse. Nous souhaitons vérifier avec vous le bien-fondé de l’appel de Dieu. Une fois le statut de sœur confirmé, votre objectif consistera à faire grandir le Christ en vous, à vous fortifier pour devenir plus fraternelle et plus vivante.
Notre enseignement concerne essentiellement trois domaines :
Le corps, pour mieux proclamer la parole de Dieu,
Le cœur, pour s’affermir dans la non-violence,
L’intellect, pour mieux comprendre les écrits de nos fondateurs.
Aliénor intervint.
— Cette théorie me séduit déjà, sœur Clothilde, j’ai hâte de débuter !
La religieuse reconnaissait bien la fougue de la jeunesse et la motivation de sa future protégée. Elle poursuivit.
— Ensuite, si tout se déroule bien, vous entrerez en noviciat.
Aliénor l’interrompit.
— Je sais ! C’est l’étape qui consiste à revêtir l’habit religieux, signe du désir de s’unir au Christ et de lui appartenir.
— Effectivement… je vois que vous avez bien révisé. Pour célébrer ce passage, une petite cérémonie se tiendra en privé dans la salle de communauté.
Aliénor se retint d’interrompre sœur Clothilde, mais rêvait de porter le fameux voile blanc, celui-là même qui donna l’expression ancienne « prendre le voile ».
La formatrice reprit son discours.
— Il s’agit également de l’étape où la nouvelle sœur reçoit son nom de vie religieuse. Souvent le prénom de baptême est gardé mais vous pourrez choisir un autre prénom… Ce serait dommage vous concernant, car vous avez un très joli prénom.
La jeune femme baissa la tête sous ce compliment.
— Je l’aime effectivement beaucoup. C’est la forme occitane du prénom « Éléonore », un prénom médiéval.
–– Hum… N’y avait-il pas une reine qui se nommait ainsi ?
— Oui, c’était la mère du célèbre Richard Cœur de Lion !
— Merci pour cette minute culturelle, mademoiselle. Je vais maintenant vous conduire à votre cellule.
Aliénor intégra donc la congrégation des sœurs de l’abbaye. Dans cette communauté, elle éprouvait enfin le sentiment de se retrouver à sa place parmi des pairs qui lui correspondaient, les religieuses.
Une fois l’office des vêpres terminé, les sœurs bénéficiaient d’un temps personnel en attendant de préparer le repas du soir. Sofia et Aliénor appréciaient ce temps, elles se baladaient et échangeaient beaucoup. Elles se préparèrent ensuite pour le repas du soir et assistèrent à l’office de complies juste avant de se coucher.
Dans son lit, sœur Clothilde repensa à Aliénor et au sentiment que cette jeune femme, fraîchement arrivée, lui procurait. À y réfléchir de plus près, la lumière se fit… Sœur Clothilde savait pourquoi cette pré-novice l’intriguait. Oui, les souvenirs ressurgirent… En fait, Aliénor lui rappelait quelqu’un croisé durant son adolescence.
L’été de ses dix-sept ans et grâce au comité d’entreprise de son père, elle eut l’occasion de participer à un camp d’adolescents sur la Côte d’Azur.
La jeune femme se constitua rapidement une bande d’amis et, tout aussi rapidement, son regard se posa sur l’infirmière du camp d’adolescents, Béatrice ! Elle était fine et arborait une belle et longue chevelure brune. Même à distance, Clothilde pouvait percevoir la finesse de ses cheveux et elle s’imaginait perdre ses mains dedans.
Cette envie soudaine l’étonna grandement et lui provoqua un sentiment inconnu. Elle se souvint d’avoir rougi, imaginant que son émoi se voyait de tous. Son cœur battit plus fort, sans raison apparente. S’agissait-il d’un fort sentiment amical ? Non, cela n’y ressemblait pas.
Les jours suivants, croiser Béatrice lui occasionnait immanquablement une accélération du rythme cardiaque.
Clothilde tenta de l’ignorer mais elle ne pouvait pas s’empêcher de regarder Béatrice en catimini. L’adolescente créa un lien avec cette belle infirmière, une relation faite de discussions et de rires pour un rien, pour un tout. Elle s’inscrivit à tous les ateliers que Béatrice animerait. Elle voulait passer vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec la belle infirmière.
Sans le savoir, Béatrice lui brisa le cœur quand elle entama une liaison avec un animateur. Elle fit « contre mauvaise fortune, bon cœur » et profita malgré tout de chaque instant en sa compagnie.
À l’occasion d’un mini-camp d’escalade et sous les yeux de sa belle, Clothilde vécut un moment intense. Elle grimpa à la paroi, prit plaisir à s’agripper aux anfractuosités de la roche et atteignit assez rapidement la destination, un petit surplomb. Après un temps d’observation de la magnifique vue panoramique qui s’offrait à elle, les animateurs l’appelèrent.
— Hey, Clothilde ! Il est temps de descendre, tes camarades aussi voudraient grimper !
Clothilde se pencha pour les regarder mais… Ah ! Horreur ! Le vertige et la panique la figèrent instantanément, l’empêchant de bouger !
Sûre de ne pas être entendue, elle maugréa.
–– Mais quelle idée stupide j’ai eue ! J’ai le vertige et me voilà suspendue à une corde, tout ça pour impressionner une jeune femme que je n’intéresse qu’amicalement !
— Eh ben ! Que fais-tu ? La nuit va tomber, on ne va pas dormir là tout de même ?!
— Je… je ne peux pas, j’ai le vertige !!
— Ooh, allez, accroche-toi, ça va aller ! Mets-toi dos à nous et ne regarde pas en bas !
Paralysée par la peur et agitée de tremblements, Clothilde ne bougea pas.
— Allez ma belle, j’ai confiance en toi, viens ! Prends ton temps, on est là, descends !
La douceur de la voix et les propos de Béatrice encouragèrent la jeune fille. Malgré sa grande appréhension, elle accepta alors de redescendre. Tremblante, ses débuts furent timides et ses pas, posés sur la roche, incertains, mais finalement, une fois le surplomb franchi, elle put prendre plaisir à descendre en rappel et finit même par se balader de droite à gauche sur la paroi.
–– Ouf ! lâcha-t-elle en atteignant le sol ferme.
Les animateurs et les copains la félicitèrent mais son meilleur moment restait à venir. Elle obtint un clin d’œil et un câlin de la part de Béatrice, la plus belle des récompenses !
De retour de ce mini-camp, Clothilde et Béatrice s’octroyèrent un temps toutes les deux dans la tente des adolescents les plus âgés.
Clothilde, dont le rythme cardiaque avait encore accéléré depuis qu’elles se trouvaient toutes les deux dans la pénombre, proposa un massage des cheveux à Béatrice, qui accepta volontiers. La jeune femme s’allongea sur le lit de l’adolescente, sur le ventre.
Clothilde s’installa alors doucement à califourchon sur le postérieur de Béatrice et commença à jouer avec ses cheveux.
–– Quel plaisir de perdre ses doigts dedans, ils sentent bon et ils sont soyeux, c’est magnifique ! réalisa-t-elle intérieurement.
Les minutes s’écoulèrent et, sous ces douces caresses capillaires, Béatrice s’endormit. Clothilde savoura cet instant, rêvant et imaginant ce qu’elle pourrait faire avec son infirmière favorite. Elle sentit son estomac se joindre à la danse de son cœur et des papillons prirent possession de son corps… Mais Béatrice se réveilla alors en sursaut.
— Ooh, il est tard ! Il faut que j’aille dormir.
Elle tourna sa tête vers la jeune femme et lui adressa un sourire qui fit fondre Clothilde.
— Merci pour ce massage, il m’a fait un bien fou !
Elle regagna l’infirmerie sous le regard amusé de Clothilde qui s’endormit, ravie et la tête pleine de fantasmes.
Trop tôt au goût de Clothilde, le camp d’ados prit fin et les deux jeunes femmes se promirent de rester en lien. Une rencontre concernant tous les vacanciers était prévue un mois plus tard.
Le jour venu, Clothilde ne cachait pas sa tristesse. Béatrice, vivant très loin, lui avait fait part de son absence à ce rassemblement.
–– La vie est injuste tout de même ! pensa-t-elle alors. Clothilde traîna sa peine au sein du parc qui accueillait l’événement. Elle rencontra une copine de son camp, lui sourit un peu et échangea avec elle :
–– C’était trop bien ! exprima Fanélie.
–– Oui, c’est vrai, on a passé de très bonnes vacances, répondit Clothilde. Mais c’est tout de même dommage que certains animateurs n’aient pas pu faire le déplacement. J’aurais bien aimé revoir Béatrice par exemple.
–– Béatrice… ? Mais elle est là !
–– Comment ça, elle est là ?! Elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas venir !
–– Pourtant elle est bien là, je viens de la croiser… Tiens, regarde, derrière toi, de l’autre côté de l’arène !
Le cœur de Clothilde se mit à battre la chamade, elle n’osait pas y croire ! Elle se retourna, regarda au loin et effectivement… Cette silhouette de dos, assise sur le muret avec une belle et longue chevelure brune qui tombait jusqu’au bas du dos, c’était bien Béatrice ! Elle l’aurait reconnue entre mille !
Clothilde s’avança alors, se positionna à portée de voix et appela.
— Bé-a-triiiiiiiice !!
L’animatrice se retourna aussitôt, aperçut Clothilde et se mit à courir littéralement vers elle, abandonnant la jeune fille avec qui elle conversait encore trente secondes auparavant. Arborant un large sourire, elle se précipita dans les bras de Clothilde. Elle lui sauta allègrement au cou, ses jambes quittant le sol pour venir entourer la taille de l’adolescente, heureusement plus grande, ce qui lui permit de supporter cet assaut sans problème.
Les deux jeunes femmes rirent et pleurèrent de joie, s’enlacèrent et s’embrassèrent sous les regards amusés des copains présents. Qu’importe, elles ne les voyaient pas. Sous le coup de l’émotion, elles tremblaient. Elles ne prononcèrent aucun mot, pas besoin. Béatrice saisit la main de Clothilde, la posa sur sa poitrine pour lui montrer à quel point son cœur battait vite. Elle lui adressa ensuite un clin d’œil qui les replongea aussitôt toutes les deux dans le souvenir de ce merveilleux été.
Voilà à qui Aliénor lui faisait penser. Soulagée de mettre des mots sur son ressenti, sœur Clothilde s’effraya néanmoins de leur signification.
— Ça veut dire que je ressens une attirance pour Aliénor... ? Ah non, tout mais pas ça !
Ayant refoulé ce sentiment depuis l’été de ses dix-sept ans, elle refusait de le voir ressurgir.
Au fil des années, sœur Clothilde oublia le délicieux sentiment procuré par Béatrice à l’époque. Elle ne le ressentit plus jamais pour quiconque. Malgré ses tentatives pour s’intéresser aux garçons, elle constata son absence de désir pour eux. Elle échangea quelques baisers avec certains en diverses occasions, afin de faire comme les copines essentiellement. Mais ces baisers feints ne lui procurèrent aucun plaisir, au contraire.
Elle évita de se faire déflorer par un jeune homme lors d’une fête. Elle le repoussa au moment fatidique, réalisant que l’acte n’aurait rien de magique. Face à la confirmation de cette absence de libido envers ses pairs masculins, elle décida d’entrer dans les ordres. Les prières l’aidèrent à trouver une sorte de quiétude, la protégeant ainsi de ce désir proscrit, immoral et interdit. Or, voilà qu’une jeune femme risquait de tout remettre en question ?
–– Non, ce n’est pas possible ! Je ne peux pas me le permettre, cela n’arrivera pas !
Sœur Clothilde se saisit de son chapelet et psalmodia une prière pour l’aider à apaiser le sentiment naissant mais familier en elle.
— Je vous salue, Marie, pleine de grâce,
Le Seigneur est avec vous...
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