Chapitre 1 — 1 Cassiel Durham
- 1 Cassiel Durham
- 🔒 2 Shana
À un souffle de Cassiel · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Et voilà, j’ai passé une heure interminable à écouter un vieux barbu à lunettes parler des lois sacrées de l’union catholique. Heureusement qu’il fallait se lever et s’asseoir sinon je me serais endormie ! Ma très chère cousine, Agnès, que je n’avais pas vue depuis au moins cinq ans, a eu la brillante idée de se marier. Pour un week-end entier, je suis revenue dans cette bonne vieille ville de Newham. Je n’avais pas mis les pieds ici depuis mon année de terminale au bas mot. Tout est toujours pareil : les gens, les commères, la famille… Rien ne change, rien n’évolue. J’aurais dû décliner l’invitation, mais ce n’est pas comme si j’avais eu le choix. Agnès est la première fille de la sœur de mon père. Père qui fait figure d’autorité chez les Durham.
Figurez-vous qu’il est difficile d’être élevée dans une ville qui porte presque votre patronyme. D’après les récits historiques, les Durham auraient bâti cette ville à partir de rien ! Moi, je crois plutôt qu’ils ont arrosé tout le monde de biftons et qu’ils ont réécrit le passé. Il n’y a qu’à Newham qu’autant de gens qui louent le nom des Durham l’exècrent aussi. C’est comme ça. Et si ma grande sœur Taylor en a tiré un certain avantage, ce n’est pas mon cas.
Les festivités se déroulent chez mes grands-parents, au château. Tout le monde est sur son trente-et-un. Ils discutent et se font des politesses, mais une fois la fête finie, ils seront les premiers à critiquer chaque personne qu’ils auront encensée. Je ne comprendrai jamais rien à ce monde fourbe.
Appuyée contre la tonnelle près du buffet, je m’empiffre de crevettes cocktail. Les serveurs naviguent habilement entre les nombreux invités pour qu’aucun d’entre eux n’ait le malheur de tomber à court de champagne. Je me redresse lorsque ma grande sœur marche à ma rencontre avec son play-boy du mois. Ses yeux bleus remontent le long de mon corps tel un scanner dans les aéroports. Pour la millième fois de la journée, elle grimace et m’interroge :
— Sais-tu où est maman ?
— Elle doit sûrement être près du bar.
La contrarier est mon passe-temps favori lorsque je la vois. Un sourire se dessine sur mes lèvres. Il est si facile de la rendre chèvre. Comment pourrais-je m’en passer ?
— Grandis un peu. Ce n’est pas ce que tu as appris dans ta prestigieuse école à l’autre bout du monde ?
Sujet sensible bien que j’en aie terminé avec l’université depuis deux ans. Elle n’a pas bien pris le fait que j’aille aux États-Unis, alors qu’elle a dû se contenter d’étudier au King’s College de Londres. Moi, tout ce que j’ai vu dans cette opportunité, c’est de quitter l’univers guindé des Durham pendant quatre ans ! C’était vraiment libérateur ! Je hausse les épaules.
— Tout le monde ne peut pas être diplômé d’Harvard.
Les yeux du bellâtre s’éveillent.
— Tu es allée à Harvard ? s’étonne-t-il.
Avant que je n’aie pu répondre, ma sœur tire sur son bras.
— Je vais te présenter mon père, viens.
Tous les deux repartent comme ils sont arrivés et je me replonge dans la contemplation des convives. C’est fou ce qu’on peut apprendre en survolant les gens. La plupart du temps, ça m’inspire dans mon travail et aujourd’hui, c’est un florilège de créativité qui s’offre à mon regard.
— Cassiel !
Je me tourne vers ma cousine à quelques pas sur ma droite. À ses côtés se trouve une jeune femme aux incroyables cheveux roux. Une teinte comme je n’en avais encore jamais vue. J’approche d’Agnès qui est toujours vêtue de sa magnifique robe blanche de mariée. Ce vêtement a dû coûter une petite fortune, des pierres précieuses sont incrustées dans le corsage. Au fur et à mesure que j’avance, les yeux fabuleusement verts de l’inconnue me déstabilisent. La demoiselle elle-même n’est pas en reste, sa tenue est sublime. Elle porte une robe à deux teintes, le bas étant au ton cuisse de nymphe et le haut de couleur beige dune, le tout habillé d’une fine ceinture en forme de feuille de lierre. J’aime beaucoup l’originalité et l’audace de son choix. Ce n’est pas commun. Je réduis la distance qui nous sépare en évitant un convive et son verre. Les yeux de l’amie de ma cousine ne m’ont pas quittée malgré l’épaule large qui est passée entre nous. Elle est intrigante ! Les regards qui pèsent dans les environs sont scrutateurs, pleins de jugement, faux, vifs, éteints ou vitreux. Le sien est intéressé, curieux et impatient. Je n’ai pas l’habitude qu’on m’observe de cette façon.
— Cassiel, je te présente Shana.
— Shana Miller, me dit-elle en approchant d’un pas.
La rousse pose une paume sur mon épaule et m’embrasse la joue en prenant son temps. Ça, c’est bien l’une des choses qui me plait grandement aux USA : personne ne se fait la bise. L’intimité de ce geste est trop pour moi. Une poignée de main me met bien moins mal à l’aise. Cette femme est sans doute très tactile. Je me tourne déjà vers ma cousine dans l’optique de la féliciter.
— Désolée, je dois vous fausser compagnie, intervient-elle.
Ma bouche s’ouvre. Agnès se fait la malle en me laissant avec son amie un brin exubérante. Génial ! Je m’oriente vers Shana en essayant de me montrer cordiale.
— Ça fait longtemps que tu connais Agnès ?
— Non. Enfin, si ! Depuis l’enfance. Nous étions copines, mais nous nous sommes perdues de vue et ça ne fait pas longtemps que nous avons repris contact.
Elle me sourit en me détaillant avec ses immenses yeux vert émeraude brillants. Pourquoi paraît-elle si fascinée de me parler ? Que lui a dit Agnès ?
— Elle m’a tout de suite invitée à son mariage, mais je ne connais pas grand-monde. À part toi, maintenant.
Alors ça, c’est étrange parce que Agnès, Taylor et moi avons été dans le même internat du primaire à l’école secondaire et il ne me semble pas avoir aperçu cette fille, et avec cette chevelure, il n’y a aucun risque que j’aie pu la louper. Les seules fois où nous étions séparées, c’est quand ma cousine se rendait en France.
— Vous vous êtes rencontrées pendant une colonie de vacances ?
— Ça fait si longtemps… Je ne sais plus quand notre amitié a débuté, mais Agnès est adorable. Je n’en reviens pas qu’elle m’ait invitée, la fête est sublime ! Et toi, tu l’as connue comment ?
Sans pouvoir me retenir, je rigole en plaçant ma main devant ma bouche.
— C’est ma cousine germaine. Nous avons grandi ensemble.
— Oh ! Alors ça fait longtemps.
Cette jeune femme détonne dans le paysage. Je ne pensais pas qu’Agnès avait ce genre d’amies. Non, parce qu’elle et Taylor sont les championnes pour avoir une petite cour de groupies. Cette Shana, même si elle est magnifique, ne rentre pas dans le moule. Elle n’a pas étudié avec elles, elle ne semble pas connaître la famille, la sphère dans laquelle elle gravite, et elle est très démonstrative. Les amies d’Agnès sont plutôt du genre requin, maîtrise de soi et femme de plan.
— Que fais-tu dans la vie ? demande-t-elle.
Elle abandonne mes yeux pour observer un convive se servir sur le buffet derrière nous. Avec un air enjoué, elle tend la main vers l’un des plateaux et se saisit d’un hors-d’œuvre.
— J’écris et je dessine des livres pour enfants. Ce qui signifie pour mes parents que je gâche tout mon potentiel et qu’en prime, je jette mon diplôme à la poubelle.
— Oh ! Mais ils sont si adorables ! Je suis sûre qu’ils aiment beaucoup ce que tu fais.
Shana attrape un verre, boit une gorgée et m’offre un nouveau sourire ravi et curieux.
— Tu as quel genre de diplôme ?
— Master en droit.
— Oh, ça a l’air… intéressant, se hasarde-t-elle.
Je réprime un petit rire.
— Pas vraiment non, c’est pour ça qu’au lieu d’être avocate, ou diplomate, je ne suis qu’une pauvre dessinatrice.
— Je ne connais rien à ces métiers. Pour tout te dire, les livres pour enfants me paraissent bien plus passionnants. Tu dois avoir beaucoup d’imagination.
Elle est sérieuse. Lentement, j’acquiesce de la tête. Je ne m’attendais pas à tenir une conversation pareille, mais elle est en voie de devenir agréable. Cette jeune femme a l’air d’être un OVNI comme moi dans ce bain de foule huppée. J’attrape une coupe de champagne sur le plateau du serveur marchant à mes côtés et je change de sujet.
— Et toi alors, que fais-tu dans la vie ?
Shana s’essuie les doigts un à un, phalange après phalange, sur une serviette en papier et scrute la salle.
— Je voyage.
— D’accord.
— En fait, je cherche un endroit où passer un peu plus de temps pour découvrir des… choses culturelles. Newham me plaît.
Je suis surprise par ses mots. Pour moi, Newham n’est qu’un repaire de vieux bourgeois qui ne savent pas quoi faire de leur argent. Le week-end, ils font de la chasse à courre. Ils n’ont que faire de la cruauté et que cette passion date du dernier millénaire. Ils sont tous bloqués dans une espèce de boucle temporelle. Je déteste cette ville !
— C’est sans doute parce que tu n’y es pas encore restée assez longtemps, dis-je tout bas.
— Ah oui ? s’intéresse-t-elle. Aurais-tu d’autres endroits à me conseiller ou peut-être à me faire découvrir ?
— Chester. C’est à deux heures de route vers l’est de Newham.
— Est-ce que c’est là où tu vis ?
— Oui, j’aime beaucoup cette bourgade. Elle a une vraie et vieille histoire. Les Romains y ont bâti une forteresse.
Le visage de Shana rayonne de plus belle. Elle m’écoute avec attention sans me quitter du regard.
— Est-ce que j’abuse si je te propose de partager ton retour dans cette charmante ville lorsque tu t’y rendras ?
— Non, pas de souci, dis-je gentiment. J’aurais de la compagnie pour le trajet.
— Génial !
Son sourire s’élargit. Les traits fins de Shana deviennent plus lumineux. Elle est sincère et enjouée par l’idée de ce covoiturage. Je l’observe longuement.
— Tu as quel âge ?
La rousse lâche un rire gêné et me jette un regard malicieux.
— Quel âge me donnes-tu ?
— Oh ça, c’est la question piège, dis-je.
— Non, pas du tout. Essaie pour voir. C’est un jeu commun, non ?
Devant moi, elle prend une pose comme si j’allais la photographier.
— Alors ?
— Vingt-six ans ?
Je n’ai franchement aucune idée de l’âge qu’elle pourrait avoir. Sa peau est très blanche, immaculée et sans imperfection. Aucune. Elle n’a même pas de cernes.
— Oui ! Tu es très douée pour ce jeu, souligne-t-elle. Est-ce que tu as envie d’en faire un second ?
Shana prend une gorgée de champagne en mettant un bras sous sa poitrine.
— Absolument !
Je pensais fermement m’ennuyer à ce mariage, mais la découverte de Shana change tout. Nous ne discutons que depuis quelques minutes pourtant, mais je sais déjà que ce n’est pas une rencontre habituelle. Il y a quelque chose de plus chez elle. Est-ce que je ressentirais la même chose si elle avait choisi une tenue différente ? Assurément, mais celle-ci lui va comme un gant. Cette femme a une personnalité entière. Je trouve que c’est si rare de nos jours.
— Penses-tu pouvoir deviner ce qui me passe par la tête ? questionne-t-elle.
Une nouvelle fois, elle m’adresse un regard curieux et s’approche d’un pas de moi. Shana a un beau visage rond et régulier. Elle est élégante, avec des pommettes délicieuses et un front lisse. À mesure qu’elle plonge dans mes yeux, des images de nous en train de nous embrasser surgissent en pagaille dans mon esprit. La douceur de ses lèvres fines et sculptées semble recouvrir ma bouche. De légers fourmillements parsèment ma peau, faisant piquer un sprint à mon cœur. Je me mords l’intérieur de la joue en me raclant la gorge, tandis que je suis gagnée par une vague de chaleur. J’ai définitivement beaucoup trop d’imagination.
Dois-je me montrer honnête dans ma réponse ? Je déglutis en pesant le pour et le contre.
— Que tu as très envie de goûter à la pièce montée en choux fabriquée par un très bon pâtissier qui vient tout droit de France ?
Un fin sourire en coin étire ses lèvres rieuses. Elle est ravissante.
— Ça aussi, mais essaie encore, chuchote-t-elle.
Pourquoi ai-je l’impression qu’elle a la capacité de faire disparaître le monde ? Parce que c’est ce dont j’aurais besoin à cet instant. Suis-je plus sensible à son charme que je le pensais ? Je jette un coup d’œil à la montre Hamilton que mon grand-père m’a offerte quand j’ai été diplômée d’Harvard. Il n’est que quatorze heures. Je retrouve le tendre visage de Shana.
— Tu aimerais que je te fasse visiter le jardin ?
— Allons-y, peut-être que la nature t’inspirera pour approcher de la réponse.
Discrètement, nous nous éclipsons. Mes grands-parents possèdent un château construit sur un terrain de quatre hectares. Lorsque je venais jouer ici, enfant, j’adorais me promener dans la forêt. C’était mon passe-temps favori, ça et les livres. Je me distrayais toujours seule parce que Taylor et Agnès préféraient s’amuser avec les bijoux de grand-mère. Je n’y ai jamais rien trouvé d’intéressant. À mesure que nous évoluons sur la pelouse verte, nous approchons du vieux kiosque en bois fraîchement repeint. J’ai un tas de souvenirs ici, j’adorais venir de ce côté.
— Tu as l’air de bien connaître les lieux.
— J’ai passé mes vacances sur ce domaine. J’aidais le jardinier. La plupart du temps, c’était pour échapper aux devoirs des précepteurs.
— Je comprends ça. Moi aussi je passais mon temps à éviter les parties moins vivantes de mes leçons. J’ai toujours préféré enrichir mes enseignements par l’expérience.
— Je venais également retrouver mon meilleur ami.
J’observe longuement la forêt devant nous. Un sentiment enfoui, sorti des entrailles de ma mémoire, m’empêche d’avancer. Je m’immobilise aux abords des arbres.
— Est-ce que ça va ? murmure Shana.
— Plus loin, il y a une rivière. J’ai failli m’y noyer.
— Oh… Ce doit être un souvenir difficile. Je suis désolée. Tu veux m’en parler ?
— Je… je ne m’en rappelle pas bien.
Je me tourne vers la jeune femme. La curiosité éveillant son regard a laissé place à une attention plus profonde.
— Peu importe. Nous pouvons aller voir les écuries. Viens.
J’attrape sa main pour m’assurer qu’elle ne changera pas de direction. Je ne compte pas remettre les pieds aux abords de cette rivière. Le besoin urgent de m’éloigner me pousse à vite laisser la forêt derrière nous. C’est étrange parce qu’avant d’en être si près j’avais un autre souvenir en tête. J’étais même pressée de venir par ici. Ces arbres ont tout fait ressurgir. Je me suis sentie bloquée. Mes pensées sont arrêtées net après quelques pas lorsque la main chaude de Shana réaffirme sa prise sur la mienne. Ses joues sont un peu empourprées. Je la libère sans brusquerie.
— Tu es originaire de quel pays ?
— Oh, je viens de cette terre. Comme toi.
Elle détourne les yeux avec légèreté, mais j’aimerais avoir une réponse.
— Où habites-tu maintenant ?
— Je… je voyage, répète-t-elle en soutenant mon regard. Ici et là, tu vois, en ce moment, c’est où me conduisent mes envies. Pour l’instant, c’est à Newham et bientôt ce sera à Chester.
Shana m’amuse. J’adorerais profiter ainsi de la vie, moi aussi, malheureusement, et contrairement à ma sœur qui vit avec une rente paternelle, moi je dois travailler si je souhaite être libre. Taylor est obligée de se conformer à tout un tas de règles qu’elle appelle des formalités mondaines. Moi, j’appelle ça de la torture. La voix cristalline de la jeune femme attire mon attention.
— Mes parents aiment des choses très différentes de moi, mais je ne veux pas passer à côté. Je trouve ça très enrichissant et loin de la monotonie de pouvoir aller où j’ai envie quand j’ai envie.
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