Chapitre 1 — Chapitre 1
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Whitney aperçut son agente assise à une petite table du bar de l’hôtel. Un visage au maquillage impeccable, une coupe de cheveux très coûteuse, un tailleur qui lui allait si bien qu’elle aurait pu être née avec. C’était tout Liz. Pour elle, l’effort — et le prix — faisaient la femme.
Liz avait déjà commandé des margaritas accompagnées, semblait-il, de chips de maïs faites maison et d’un bol de guacamole. La parfaite nourriture de bar. L’expérience serait encore meilleure si Whitney avait pu se glisser dans une alcôve pour se détendre après son massage. Et, si possible, face à l’entrée pour voir arriver les importuns qui pourraient approcher. Au lieu de cela, elles étaient perchées sur des chaises en bois peu confortables devant une table haute.
Après un rapide tour d’horizon, Whitney se rendit compte que Liz avait choisi l’option la plus adéquate compte tenu des circonstances. Être attablée dans un coin tranquille avec vue sur la porte était mieux qu’être installée au bar aux côtés d’un groupe de golfeurs suants et brûlés par le soleil. Elle remarqua une femme assise seule au bout du comptoir, loin des golfeurs. Malgré sa volonté de ne pas la fixer, elle eut du mal à en détacher son regard.
Elle n’avait aucune idée de ce qu’elles faisaient là. Son plan — et il était bon — était de vider les fioles de whisky du minibar en regardant Coup de foudre à Notting Hill. Elle savait déjà que l’hôtel le diffusait en vidéo à la demande. Elle se fichait que le film soit vieux et hétéro. C’était une façon de se distraire, voilà tout.
Elle choisit de s’asseoir dos au mur pour voir les clients entrer et sortir. Elle se dit que c’était pour observer les gens, ce qui était son habitude. Elle avait basé certains de ses meilleurs personnages secondaires sur des individus réels. Elle étudiait leur gestuelle, leur manière de parler, leurs expressions faciales. Même si elle n’écrivait pas en ce moment, elle avait toujours gardé ce réflexe. Vus de loin, les gens étaient intéressants. Elle pouvait tirer ses propres conclusions et imaginer leur passé, leurs origines, leur vie sentimentale.
Mais ce n’était pas si simple. Elle s’asseyait toujours dos au mur. Pour se protéger ? De toute évidence. Des paparazzis ? Bien sûr. Au moins une partie du temps. Avait-elle besoin de savoir qui venait ? Absolument, à cent dix pour cent. Elle tenait à être préparée à toute éventualité.
— Comment est ta chambre ? demanda Liz. La mienne est fabuleuse.
Elle brandit son verre quasi vide et fit signe au serveur qu’elle voulait une autre margarita.
Whitney avala une gorgée de la sienne. Sans surprise, Liz avait commandé la meilleure tequila. Comme elle l’aimait ! Eh oui, Liz était devenue une amie plus qu’une agente.
— Un lit immense, une cheminée, une vaste baignoire, énuméra Whitney. Je ne peux pas me plaindre.
— Quoi ? dit Liz avec de la surprise dans la voix. Tu essaies de me draguer ? Enfin ?
— Ah non, jamais, dit Whitney en secouant la tête pour appuyer sa dénégation. Jamais.
Liz but une gorgée avec sa paille. Elle sourit et haussa les épaules.
— Si tu le dis.
— Tu m’as demandé comment était ma chambre. J’ai répondu, c’est tout.
— Bien sûr…
Liz se transforma à nouveau en professionnelle accomplie. C’était si rapide et fluide qu’une personne normale aurait pu trouver cela déconcertant. Mais Liz ne fréquentait pas de gens ordinaires. Elle sortait du commun ; elle n’était même pas humaine : elle était une agente !
— À vrai dire, il n’y a pas de mauvaise chambre dans ce complexe hôtelier, dit-elle. J’en ai pris une avec un bain à remous dans mon patio. Tu pourras te joindre à moi plus tard, mais je te préviens, je serai nue.
D’accord, le terme de « professionnelle accomplie » était un peu exagéré. Whitney ne voyait pas vraiment d’inconvénient à ces particularités. Lorsqu’elle faisait des conférences, Liz ne l’accompagnait que si elles avaient lieu dans un hôtel chic — ce qui était presque toujours le cas. Whitney n’avait jamais eu à faire une présentation dans un motel d’aéroport, mais elle imagina la scène un instant : un coupon promotionnel pour un apéritif dans un restaurant de grillade local au dos de son billet d’avion. Au rythme où elle progressait en tant qu’autrice, elle n’allait peut-être pas tarder à avoir besoin de ce coupon.
Il n’était donc pas étonnant que Liz ait proposé à Whitney de faire trois heures de route pour se rendre dans un magnifique complexe hôtelier à l’est de Palm Springs. Elle aimait se faire dorloter. Elle appréciait les choses les plus raffinées. Une fois sur place, sans surprise, Liz avait choisi la meilleure chambre disponible. Heureusement, Whitney s’était bien débrouillée. La personne chargée de la réservation était une fan, qui n’avait cessé de répéter que les livres de Piper Kane avaient changé sa vie. Inutile de dire que Whitney avait une très belle chambre. Elle nota dans un coin de son esprit qu’il faudrait envoyer à cette fan un exemplaire dédicacé du coffret de la série Piper Kane. Elle y joindrait même le roman raté descendu en flammes par les critiques. Elle ne trouverait pas de sitôt un autre moyen de s’en débarrasser.
— Whitney ? Tu es avec moi ?
— Quoi ? Oh, désolée. Toi et moi, nues, dans un bain chaud. Hum, difficile de refuser !
Certes, Liz était plutôt bien conservée pour son âge, la soixantaine largement entamée, et personne ne portait mieux le tailleur-pantalon. Cependant, elles n’avaient pas exactement ce genre de relation. Le problème n’était pas que Liz était hétéro à mort, non, mais partager un moment intime de ce style avec elle, c’était un peu comme se baigner nue dans un jacuzzi avec une sœur aînée autoritaire. Cela ne se faisait pas.
La façon dont Liz lorgnait l’un de ces golfeurs en sueur prouvait bien à quel point elle était hétéro. Bien sûr, elle avait choisi le plus jeune de la bande pour le déshabiller du regard. C’était probablement un joueur professionnel qui léchait les bottes des vieux richards pour obtenir un meilleur pourboire. En fait, il était parfait pour Liz.
— Pourquoi n’invites-tu pas le bellâtre bien bronzé et court sur pattes dans ton jacuzzi ? demanda Whitney.
— Il n’est pas si petit. Et ne crois pas que je n’y ai pas réfléchi, mais je crains de devoir me contenter de toi.
Liz ponctua l’insulte d’un clin d’œil, puis remercia le serveur pour l’arrivée rapide de sa deuxième tournée. Whitney but une longue gorgée et jeta à nouveau un coup d’œil au bar. La superbe femme aux longs cheveux bruns baissa le regard lorsque leurs yeux se croisèrent.
— Elle ne t’a pas quittée des yeux depuis que tu es entrée, remarqua Liz.
— Eh bien, elle va m’admirer en train de manger une chips trempée dans du guacamole.
Elle gémit son approbation un peu plus fort que d’habitude.
— Oh mon Dieu, où s’était caché ce guacamole ?
— Tu penses que je plaisante. Eh bien, vas-y, empiffre-toi, mais je te le dis, tu lui plais, affirma-t-elle en désignant la femme de la tête, comme si Whitney était distraite.
— Je sais de qui tu parles, Liz. Tu n’as pas besoin d’en rajouter.
Elle se demanda si la belle brune aimait, elle aussi, observer les gens, et si c’était le cas, quelles conclusions elle tirait sur Whitney. Était-elle en train d’inventer une histoire ? Quelque chose du genre « lesbienne solitaire qui s’ennuie et déplore la perte de son bonheur en dégustant une énième margarita, et sans doute pas la dernière de la soirée » ? Elle tomberait juste, mais Whitney était très douée pour déguiser sa peine. Et elle était passée maîtresse dans l’art de dévier l’attention.
— Depuis combien de temps n’as-tu pas fait l’amour ?
La question, qui avait été posée un peu trop fort au goût de Whitney, la surprit tellement que la chips couverte de guacamole qu’elle s’apprêtait à enfourner dans sa bouche dégringola sur le devant de son chemisier blanc, laissant une traînée verte.
— Zut !
— Si tu t’envoies en l’air ce soir grâce à moi, ce sera la plus grande réussite de ma vie, dit Liz en brandissant son verre. À la mienne !
Whitney essuya les bouts d’avocat en jurant sourdement. Sa capacité à détourner sans effort la question indiscrète avec une réplique sarcastique se perdit sous la table en même temps que la chips.
— On n’interroge pas quelqu’un sur sa vie sexuelle comme ça, Liz. Et puis, je me débrouille très bien, merci beaucoup.
— Hum…
Whitney abandonna son chemisier. Elle ne pouvait plus rien en faire sans retourner dans sa chambre. Elle prit une autre gorgée et se força à ne plus regarder la femme du bar.
— Écoute, dit-elle. Tu crois que ton gaydar est extrêmement fiable, je sais.
— Je ne me suis jamais trompée, déclara Liz.
— D’accord, mais je ne suis pas encore prête à me lancer dans une relation sérieuse.
Liz se pencha et baissa la voix.
— Mon chou, je te suggère seulement de sauter dans sa culotte.
Whitney leva les yeux au ciel.
— Là, tu es juste vulgaire. Et tu es en train de ruiner mon bien-être post-massage. Il va falloir que je picole pour le retrouver.
Elle prit son verre et lécha un peu de sel avant d’en boire une bonne et longue gorgée. Elle sourit intérieurement ; maintenant, elle pouvait rendre Liz responsable si elle s’imbibait toute la nuit. C’est malin, Whit. Très malin.
— Eh bien, excuse-moi si je préfère te voir à nouveau amoureuse et en train d’écrire joyeusement ton prochain best-seller, déclara Liz. C’est la faute de Reece. Si elle n’avait pas…
Elle sembla remarquer le regard noir que Whitney lui lança pour avoir mentionné le nom de son ex-femme. Liz s’adossa à sa chaise et croisa les bras.
— Bon, je me tais.
Whitney soupira. Liz s’arrêtait rarement au milieu d’une phrase. En fait, elle s’arrêtait rarement de parler. Et c’était vraiment le moment parfait, évoquer Reece juste après que Whitney avait renversé du guacamole sur son chemisier. Peut-être devrait-elle s’effondrer en pleurs sur le comptoir pour que l’humiliation soit complète. Elle regarda Liz dans les yeux.
— Tu allais dire, si elle ne m’avait pas trompée pendant que je finissais la dernière version.
Liz posa une main sur le bras de Whitney.
— Je suis désolée. Je sais que tu n’aimes pas en parler.
— J’ai finalement fait le calcul, dit Whitney en haussant les épaules. Nous étions en pourparlers depuis des mois sur le contrat pour un film basé sur le premier livre. Je pense que sa liaison avec l’une des productrices durait depuis au moins aussi longtemps.
— Bien sûr. Sinon, comment aurait-elle pu obtenir le rôle principal ? Bon, je me rends compte qu’insulter les talents d’actrice de Reece n’arrange pas la situation. Nous voulons que le film soit un beau succès.
Elle adoucit son ton et continua :
— Mais je sais à quel point tu aimes ce personnage. Il doit être difficile pour toi de savoir que tu devras regarder Reece sur le grand écran prononcer les mots de Piper, être Piper.
Whitney réfréna ses émotions. Ce n’était ni le moment ni l’endroit pour discuter des raisons pour lesquelles elle n’aurait jamais dû laisser sa célèbre épouse seule tout l’été pendant qu’elle-même s’était retirée dans son chalet pour écrire. Ce n’était pas non plus l’occasion pour évoquer sa colère devant son impuissance à changer le choix de l’actrice pour incarner Piper au cinéma.
— Parlons d’un sujet plus joyeux, dit-elle en affichant un sourire factice.
— Bonne idée, approuva Liz en brandissant son verre. À des thèmes plus réjouissants ! Par exemple, le fait que la nana derrière n’arrive toujours pas à te quitter des yeux, malgré ta chemise décorée au guacamole.
Whitney secoua la tête.
— Tu n’abandonnes pas, n’est-ce pas ?
Liz tourna la tête dans la direction de la femme, puis regarda de l’autre côté de la salle. La deuxième margarita semblait faire effet.
— Si j’étais lesbienne, je baverais sur cette fille magnifique. Dis-moi que j’ai tort.
Whitney risqua un nouveau coup d’œil. Oui, Liz avait raison. Évidemment, elle avait jeté son dévolu sur la nana la plus sexy du bar. À sa place, Liz l’inviterait probablement dans sa chambre. Mais Whitney n’était pas Liz. Du moins, pas depuis que sa confiance en elle s’était fracassée comme si elle avait chuté d’une falaise de dix mètres. Eh oui, se faire jeter pour une autre femme pouvait avoir cette conséquence.
Whitney regarda la jeune femme replacer ses cheveux derrière son oreille et adresser à l’homme qui venait de s’approcher d’elle un sourire poli. Elle ne souhaitait clairement pas son attention. Pendant un bref instant, Whitney se demanda ce qui se passerait si elle s’avançait et proposait de lui offrir un verre.
Comme la femme était occupée ailleurs, Whitney en profita pour la scruter de plus près. Sa robe rose sans manches lui arrivait à mi-cuisses et laissait un bon peu de son corps lisse et bronzé à admirer. Il en allait de même pour ses bras toniques. Ses doigts étaient longs et fins, avec des ongles courts et manucurés. Elle rit à une remarque du barman et Whitney eut envie de se joindre à sa joie.
— Qu’est-ce qui te fait sourire ? demanda Liz.
— Rien.
Mais ce n’était pas rien. Son imagination l’avait conduite à offrir un verre à cette femme inconnue et à passer ses doigts sous l’ourlet de sa robe jusqu’à toucher la culotte assortie qui s’y trouvait sans aucun doute. Parce que, si la robe, les sandales et le vernis à ongles étaient tous roses, eh bien, le reste également.
Elle se vit glisser la robe le long des cuisses pour pouvoir le confirmer. Bien sûr, cela signifiait qu’elle écarterait avec douceur les jambes de la femme en rose pour approcher de son but. Quand ses doigts toucheraient la dentelle — hum, on allait même dire, la dentelle humide — elle devrait certainement se pencher pour goûter ces lèvres, roses elles aussi.
Whitney secoua la tête pour effacer l’image de son esprit. Certes, elle n’avait pas fait l’amour depuis un bon moment, mais hors de question de l’admettre à voix haute. Elle se contenta de croiser les jambes un peu plus étroitement et espéra qu’elle n’avait pas tourné au rouge vif à cause de la chaleur qui était montée en elle.
Elle regarda Liz.
— Quoi ? Arrête de me fixer.
— Je t’observe en train de la reluquer. Dès qu’elle se sera débarrassée de M. Trois-Pintes, elle recommencera à te regarder. N’est-ce pas amusant ?
— Liz, même si je voulais…
— Arrête, la coupa Liz. Il est temps de relancer ta vie amoureuse, Whit. Tu n’as pas besoin d’y mettre tout ton cœur tout de suite, mais passe à l’action. Fais l’amour. Inspire un grand coup. Rappelle-toi que tu es toujours en vie.
— C’est bon, j’ai pigé, dit Whitney. Tu peux me croire, je comprends tout à fait.
Elle marqua une pause. Pourquoi pas une aventure sans lendemain ? Ça avait l’air sympa : pas d’émotions, pas de souvenirs, juste un contact avec une belle femme qu’elle pourrait embrasser pour lui dire au revoir. Whitney n’avait jamais eu de relation d’un soir, ce n’était pas son genre. Mais, d’un autre côté, il était peut-être temps de faire les choses différemment. À en juger par le chaos de sa vie actuelle, l’ancienne méthode ne fonctionnait manifestement pas. Elle jeta un nouveau coup d’œil à la femme.
— Que veux-tu que je fasse ? L’inviter à danser en espérant qu’elle ne se fiche pas de moi ?
— Si elle devait rire, répondit Liz en regardant autour d’elle, ce serait uniquement parce que ce n’est pas ce genre de bar.
Elle porta une main à son oreille et poursuivit.
— Je peux à peine entendre la musique qui vient du lobby. Je crois que c’est la version « musique d’ascenseur » de These Boots Are Made for Walkin. Mais il n’y a rien de plus sexy que deux femmes qui jouent leur propre mélodie, n’est-ce pas ?
Elle ponctua sa remarque d’un clin d’œil appuyé qui confirma à Whitney que Liz n’avait pas l’intention de laisser tomber. En fait, la situation ne ferait qu’empirer au fur et à mesure qu’elle boirait. Elle deviendrait plus crue et plus bruyante, et Whitney n’était pas d’humeur à le supporter. Elle n’était pas non plus prête à s’approcher d’une belle femme alors que son hors-d’œuvre décorait son chemisier.
Dans le passé, sa qualité de femme mariée avait sauvé Whitney de Liz et de ses pitoyables tentatives de jouer les entremetteuses. Liz se targuait de quelques réussites dans ce domaine. Plus exactement, elle n’arrêtait pas de se vanter d’avoir présenté Untel à Unetelle, lesquels filaient le parfait amour… jusqu’à l’annonce de leur divorce.
Un groupe d’hommes entra dans le bar, leur cou orné d’un cordon.
— Le public de demain vient d’arriver, remarqua Liz.
— Je dois me sauver, dit Whitney en prenant une dernière gorgée de sa margarita.
D’un geste, elle stoppa Liz avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit.
— Regarde mon chemisier, Liz. Je ne peux pas aller discuter avec qui que ce soit dans cet état.
— Tu as raison. Va te changer et reviens vite.
— Non, je pense que je vais rester dans ma chambre ce soir. Peut-être travailler un peu.
Whitney espéra que la suggestion n’irait pas plus loin. Après tout, Liz, en tant qu’amie, souhaitait peut-être qu’elle s’envoie en l’air, mais Liz, avec sa casquette d’agente, voulait qu’elle écrive un autre tome des aventures de Piper Kane.
Liz secoua la tête et leva les yeux au ciel avec une mimique tellement exagérée que Whitney en fronça les sourcils.
— Ça va ? On dirait que tu es sur le point d’avoir une crise.
— Et elle ? murmura Liz en faisant un geste du pouce vers la femme en rose.
— Oh !
Les hochements de tête s’expliquaient donc !
Whitney se pencha vers Liz.
— Je pense que je vais laisser ma grande copine s’en charger.
Liz se figea. Elle cligna plusieurs fois des paupières, jeta un coup d’œil à la femme, puis cligna à nouveau des paupières.
— C’est un code pour…
Whitney se leva.
— Envoie-moi un texto si quelque chose d’intéressant se produit.
— Whitney, attends, dit Liz en lui saisissant la manche.
Whitney sourit en s’éloignant, balançant des hanches comme une pro. Il y avait quand même quelques avantages à avoir épousé une mannequin devenue actrice, notamment savoir utiliser ses jambes souples et galbées. Elle avait aussi appris à marcher comme une reine, même lorsque son monde semblait s’écrouler autour d’elle.
***
Le peignoir de l’hôtel était doux contre la peau de Whitney après sa douche chaude. Lorsqu’elle était la conférencière principale, ce genre de petit luxe était classique, mais, cette fois-ci, elle n’était qu’une des multiples intervenantes et ne s’attendait pas à en bénéficier. La surprise était bienvenue.
Se coucher tôt avait été sa meilleure décision de toute la semaine. Et même si la margarita l’avait un peu sonnée, elle savait qu’un dernier verre l’aiderait à se détendre pour la nuit. Depuis son divorce, elle n’avait pas connu une bonne nuit de repos. Elle ne s’était toujours pas habituée à dormir seule dans un grand lit. D’ailleurs, elle devrait probablement se contenter d’un lit moins large pour que l’espace vide ne lui paraisse pas si vaste.
Les minibars des chambres contenaient rarement quelque chose d’intéressant, mais elle se pencha quand même pour y jeter un coup d’œil.
— Fiche-moi la paix, cria-t-elle en entendant son téléphone vibrer sur le lit.
Elle saisit une mignonnette du seul whisky proposé et soupira en regardant l’étiquette.
— J’aimerais que tu t’appelles plutôt Jill Daniel’s. Ou Jane. Ou Jodi.
Son téléphone bourdonna à nouveau avec une rafale d’alertes annonçant des textos.
— Putain !
Elle se dirigea vers le lit, la bouteille à la main.
La très sexy Gabriela est en route.
Ne me remercie pas !
Elle a une voix vraiment sensuelle.
Comme M. Court sur pattes, bronzé et bien monté. Ha, ha, ha !
— Hein ?
Whitney porta le téléphone à son oreille.
— Réponds, bon sang, Liz ! Qu’est-ce que tu as fabriqué ?
— Je t’ai dit que mon gaydar était aussi sensible qu’un sous-marin attaqué par les Russes. Elle est totalement à fond sur toi, alors ne gâche pas tout, d’accord ? Détends-toi et amuse-toi.
— Je plaisantais, Liz ! C’était juste une blague ! Tu pensais sérieusement que je te demandais de jouer les entremetteuses ?
— Ce n’est pas le moment d’utiliser des mots compliqués, Whit. Pour moi non plus, d’ailleurs, s’esclaffa Liz. Seulement des mots simples pour le reste de la soirée, comme « oh oui, oh oui ! »
Elle raccrocha, coupant net son éclat de rire.
Whitney éloigna le téléphone de son oreille et le fixa pendant quelques secondes. Non, ce n’était pas en train d’arriver ? Elle se retourna et considéra la porte.
— Oh mon Dieu ! murmura-t-elle avant de se secouer.
Elle avait besoin de se regarder dans le miroir, elle se précipita donc dans la salle de bains et passa ses doigts dans ses cheveux humides. Son visage était rouge vif, évidemment. Toute personne saine d’esprit aurait rougi dans ces circonstances. Et elle avait peut-être aussi des marbrures sur le cou.
Elle tenait encore la mignonnette de whisky à la main. Impossible de vivre cette expérience sobre, non, pas question. Elle s’acharna sur le bouchon jusqu’à ce qu’il cède et avala l’alcool d’un trait. Elle grimaça et s’essuya la bouche avec le dos de la main.
— Je pourrais ne pas ouvrir la porte, dit-elle à voix haute.
C’était une option. Elle pouvait crier qu’elle était occupée et qu’elle était désolée pour la confusion. Elle passa en revue quelques autres idées exceptionnellement bonnes. Elle pourrait craquer une allumette et l’approcher du détecteur de fumée pour déclencher l’alarme incendie. Mais elle n’avait pas d’allumettes, bon sang. Ou alors elle pourrait se faufiler par la fenêtre. Le deuxième étage n’était pas très haut. Elle était presque sûre qu’une sorte de liane poussait le long du bâtiment et qu’elle pourrait se glisser jusqu’en bas.
Elle dénicha finalement l’idée qui aurait pu remporter le prix : elle, Whitney Ainsworth pourrait passer la nuit avec une belle femme. Bon, elle venait peut-être de Liz, à la base, mais elle avait du mérite. Un hôtel chic, un lit confortable, quelques orgasmes. Où était le problème ?
Elle souffla sur son reflet dans le miroir, puis se pencha pour vérifier ses racines. Même si l’idée lui paraissait judicieuse, pourrait-elle vraiment passer à l’action au moment fatidique ? Faire l’amour avec une parfaite inconnue lui permettrait-il de se sentir mieux ? Elle revit dans son esprit l’image de la femme du bar et conclut qu’une aventure d’une nuit pouvait en effet la requinquer. D’ailleurs, les gens se conduisaient tout le temps ainsi, non ? Tout irait bien. Elle serait toujours la même personne le lendemain matin.
Une fois rassurée sur le fait que ses cheveux conservaient les trois tons de blond cendré sélectionnés par son coloriste, elle s’appuya contre le lavabo et se regarda dans les yeux.
— Ça craint vraiment, parce que tu ne fais pas ça, Whitney Ainsworth.
Elle prit une grande inspiration et souffla à travers ses lèvres tout en continuant à se scruter.
En était-elle réellement arrivée là ? Son besoin de contact humain était-il si criant qu’elle envisageait de répondre si quelqu’un frappait à la porte ? Elle ouvrit son peignoir et mit sa main sur sa poitrine. Bien sûr, tout cela semblait un peu désespéré et glauque. Mais Whitney savait que le rythme de sa respiration n’avait rien à voir avec ce sentiment de désarroi. En vérité, c’était excitant. Elle laissa le peignoir tomber de ses épaules pour exposer ses seins. Ses mamelons s’étaient durcis et, pendant un instant, elle se remémora des épisodes de son passé, quand elle s’était retrouvée nue en présence d’un autre être humain. Depuis combien de temps n’avait-elle pas connu ce genre de passion vulnérable et débridée ? Elle préféra éviter d’y réfléchir et resserra son peignoir.
— Cela fait bien trop longtemps, murmura-t-elle.
Un léger coup frappé à la porte la ramena à la réalité. Comment allait-elle réagir ? Lancerait-elle des excuses à travers le battant fermé, ou ouvrirait-elle cette porte et laisserait-elle le destin gouverner la nuit ? Elle replaça ses cheveux derrière ses oreilles et se regarda une dernière fois dans le miroir.
— Tu ne veux pas, mais tu en as encore plus envie, dit-elle avant de se diriger vers la porte et de l’ouvrir.
— Bonsoir, je suis Whitney, annonça-t-elle de sa voix la plus séduisante.
Bon, c’était peut-être un tantinet trop sensuel, style Kathleen Turner jouant Jessica Rabbit.
La femme la fixa, les yeux écarquillés, pendant quelques longues secondes humiliantes, avant que son regard ne descende jusqu’à la poitrine de Whitney.
— Dois-je venir à un autre moment ?
— Maintenant, c’est parfait, dit Whitney sur un ton un peu moins vamp.
À en juger par un nouveau coup d’œil de sa visiteuse vers ses seins, le peignoir avait dû s’écarter légèrement. Elle choisit de ne pas le refermer, comme Sharon Stone ferait dans une situation similaire. Elle ouvrirait aussi la porte un peu plus grand et lancerait :
— Entrez, je vous en prie.
Whitney avait à peine prononcé son invitation que d’autres mots hurlaient dans sa tête, du genre « C’est de la folie. Depuis quand accueille-t-on une parfaite inconnue dans sa chambre d’hôtel ? Cette femme pourrait avoir un pistolet dans son sac à main. Ou un grand couteau de boucher. Et n’oublie pas que tu n’es pas Sharon Stone. Même Sharon Stone n’est pas Sharon Stone. Dans la vraie vie, elle porte des sous-vêtements et prépare des gâteaux pour ses gamins. »
En y regardant de plus près, elle s’aperçut que le sac de sa visiteuse était trop petit pour cacher un couteau de boucher. C’était un de ces sacs à bandoulière pouvant contenir un portefeuille, un téléphone et peut-être un tampon. Il n’était certainement pas assez spacieux pour le Glock 33 compact que Piper Kane préférait dans ses livres.
Whitney verrouilla la porte à double tour et se retourna. Lorsqu’elle se retrouva face à face avec celle qui était, après tout, son rendez-vous pour la soirée, elle s’adossa au battant. Elle se sentait légèrement étourdie à cause de l’alcool dans son estomac vide, alors elle resta immobile pendant qu’elle planifiait son prochain mouvement. Devrait-elle s’approcher du lit en laissant son peignoir glisser au fur et à mesure ? Ou peut-être était-elle sexy là où elle était, contre la porte, les mains derrière le dos, son vêtement entrouvert, mais sans trop en dévoiler trop tôt.
— Merci de me recevoir, dit l’inconnue. Je me demandais…
Whitney posa un doigt sur ses propres lèvres pour tenter de la faire taire. Trop de bavardages et elle risquait de perdre ses nerfs. Une conversation agréable pouvait être sympa, mais ce n’était pas ce dont Whitney avait besoin. Elle pouvait trouver cela n’importe où. Même Liz pouvait être plaisante quand elle n’était pas en train de se prendre pour une marieuse de l’ancien temps. Ce qu’il lui fallait, elle n’avait pas pu se l’avouer jusqu’à ce moment précis.
— Inutile de t’interroger, dit-elle, je veux la même chose que toi.
— C’est vrai ? Ouaouh, quel soulagement ! Parce que, selon votre agente, vous aimeriez mieux me connaître, mais je n’en étais pas si sûre après…
Whitney se détacha de la porte et s’approcha. Leur proximité soudaine sembla faire taire à nouveau sa future amante. Était-elle nerveuse elle aussi ? Son esprit s’embrouillait-il avec les possibilités qui s’offraient à elle ? Pouvait-elle sentir la tension monter ? Oui, tous les signes physiques l’indiquaient.
Whitney arriva à se détendre un peu lorsqu’elle réalisa qu’elle n’était pas la seule dans la pièce à avoir des rougeurs sur le cou. Quel était le nom que Liz avait envoyé ? Oh, oui. Gabriela. Gabriela était encore plus belle de près. Elle avait une voix douce très séduisante. Son odeur était plaisante également. Quelque chose de léger et de floral. Le bon goût en matière de parfum était toujours un plus. Sa poitrine se gonflait sous ses mèches sombres. Elle commença à dire quelque chose, mais s’arrêta.
C’était maintenant ou jamais. Whitney pouvait se pencher ou reculer, mais rien dans le comportement de Gabriela ne l’incitait à battre en retraite. Et son propre corps lui criait de simplement embrasser la fille. Elle mit son doigt sous le menton de Gabriela et murmura :
— Mon agente avait raison.
Leurs lèvres s’effleurèrent et Whitney entendit et sentit l’air quitter les poumons de Gabriela. Son haleine était un peu sucrée, probablement à cause du cocktail qu’elle avait bu au bar. Ses lèvres étaient douces et étonnamment réactives, étant donné qu’elles venaient juste de se rencontrer.
Les mains de Gabriela se posèrent sur ses épaules avec un léger bruit sourd. Elle ne la repoussait pas, mais elle ne se rapprochait pas non plus. Whitney se dégagea lentement du baiser. Elle en avait envie. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas senti le contact d’une femme. Embrasser sa peau douce. Passer ses doigts dans ses cheveux. Son corps s’en souvenait. Avec ce seul baiser, elle sentit le feu embraser son cœur. Mais il fallait que Gabriela le désire également. Elle attendit donc que leurs souffles se mélangent et que leurs yeux apportent des réponses.
La poitrine de Gabriela se gonfla. Ses doigts agrippèrent les épaules de Whitney.
— J’ai l’impression d’être incapable de penser.
Whitney porta sa main sur la joue de Gabriela et la caressa.
— Moi non plus, je n’ai pas les idées très claires en ce moment.
— Hum. C’est une bonne chose, murmura Gabriela.
Elle relâcha sa prise et continua avec un sentiment d’émerveillement dans la voix :
— Mon Dieu, c’est vraiment en train d’arriver ?
Ses yeux étaient interrogateurs, mais ils étaient aussi en train d’explorer Whitney, descendant jusqu’à l’entrebâillement de son peignoir, puis remontant à nouveau.
Whitney n’y croyait pas non plus. Avait-elle réellement embrassé une parfaite inconnue ?
— Laisse-moi deviner, dit Whitney. Tu n’as pas l’habitude de ce genre de chose ?
— Non, je ne l’ai même jamais fait.
Gabriela passa ses doigts le long de l’ouverture du peignoir de Whitney. Un geste audacieux qu’elle sembla regretter puisqu’elle retira sa main comme si elle avait été brûlée.
— Moi non plus. Jamais.
Les yeux de Whitney étaient fermement fixés sur cette bouche qu’elle voulait désespérément goûter à nouveau.
— Ne nous en privons pas, dit-elle en effleurant la lèvre inférieure de Gabriela.
N’obtenant pas de réponse, elle leva le regard, craignant de n’avoir qu’un baiser alors qu’elle rêvait de bien plus.
— Non, profitons-en, dit Gabriela en secouant doucement la tête.
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