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Action ! · Ellie Bellini

Lire Action ! en ligne gratuitement Chapitre 1

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Ava Rose n’en pouvait plus.

Elle se serait bien creusé un trou pour s’y enfouir et ne plus jamais devoir faire face au reste de l’humanité. Le mélange d’anxiété, de colère et de découragement qu’elle ressentait rendait ses mains tremblantes, et elle dut s’y reprendre à deux fois pour mettre sa clé dans la serrure. Elle débarqua à l’intérieur de son appartement, jeta son sac dans l’entrée et claqua la porte dans son dos. Elle resta ensuite immobile un instant, se massant les tempes pour essayer de calmer sa migraine. Chacun de ses gestes lui demandait une énergie inhumaine.

Le silence, enfin.

— Je te demanderais bien comment s’est passée ta journée, mais vu ton arrivée fracassante, je crois déjà connaître la réponse à ma question.

S’il s’était agi de n’importe qui d’autre, Ava aurait sûrement prié pour que cet individu se taise. Sa colère n’aurait fait qu’augmenter, mais elle l’aurait dissimulée derrière un sourire poli et faussement enjoué, comme toujours. Celle qui avait parlé était cependant la personne en qui Ava avait le plus confiance. Elle s’avança donc vers Summer et se laissa tomber à ses côtés dans le canapé du salon. Sa colocataire remarqua l’humeur dans laquelle elle se trouvait, et elle lui dit d’un air compatissant :

— Tu veux m’en parler ?

— Pas vraiment, répondit-elle d’une voix nouée en haussant les épaules.

— Soirée pizzas pour te remonter le moral, alors. Ça te dit ?

— Je suis fauchée, Sums. Je crois que je n’ai même plus assez d’argent pour m’acheter une pizza.

— L’American Pies t’a encore pris une partie de ton salaire pour rembourser toutes les assiettes que tu as cassées le mois dernier ? devina sa meilleure amie en essayant en vain de dissimuler son amusement.

— Je pense qu’on peut me décerner le titre de la pire serveuse de l’univers. Et aucun client ne me donne de pourboire, vu que je passe mon temps à renverser leur commande sur leurs genoux.

— Il faut juste que tu regardes où tu mets les pieds, Ava. Ce n’est pas bien compliqué, et la vaisselle du diner t’en remerciera.

— Je peux être honnête avec toi ?

— Toujours, répondit Summer, plus sérieusement cette fois.

— J’en ai vraiment marre d’être nulle en tout.

— Ton audition s’est mal passée ?

Summer avait parlé d’une voix douce qui fit apparaître un sanglot dans la gorge d’Ava. Elle baissa les yeux pour ne pas que sa meilleure amie puisse voir qu’elle était au bord des larmes. Elle détestait craquer en public. Elle s’arrangeait pour le faire dans sa chambre, d’habitude, blottie sous sa couverture lestée. Et cela arrivait quasiment tous les soirs depuis plusieurs mois, parce que sa carrière n’avançait pas comme elle l’aurait voulu et qu’elle commençait sérieusement à désespérer.

En réalité, rien n’avait vraiment évolué depuis sa sortie d’école, trois ans et demi plus tôt. Elle avait pourtant reçu une bourse pour y étudier, le jury de l’American Academy of Dramatic Arts ayant trouvé qu’elle était une élève particulièrement prometteuse. Elle y avait même cru pendant un instant, elle aussi. Elle avait espéré être sincèrement talentueuse et rendre ses proches fiers. Elle avait quitté la maison de ses parents dans le Massachusetts pour s’installer à Los Angeles en s’imaginant sur des affiches de films prestigieux, sur les tapis rouges et à des interviews, toute sa timidité et sa maladresse oubliée. Elle s’était vue signer des autographes et être admirée par des centaines de personnes qui scandaient son nom. Elle avait même préparé un discours pour le moment où elle gagnerait son premier prix.

Je tiens à remercier mes parents et mes frères, qui ont toujours été là pour moi. Et ma meilleure amie, Summer…

Mais depuis sa remise de diplôme, elle avait seulement réussi à décrocher des rôles dans des courts-métrages indépendants sans budget ainsi qu’un job de serveuse qu’elle risquait de perdre à tout moment. Après tout, elle était probablement la pire salariée que son patron, Ben, avait jamais eu le malheur d’engager.

Il la détestait.

Ses anciens professeurs la détestaient.

Son agente, Donna, la détestait.

Et je déteste ma vie.

— Reste là, lui ordonna Summer en se levant du canapé. Je sais exactement ce qui peut te remonter le moral.

Ava hocha lentement la tête. Elle avait enlevé son uniforme taché de café dans les vestiaires de l’American Pies à la fin de son service, mais ses cheveux blonds sentaient toujours la graisse de burgers et le sirop d’érable. Elle n’avait cependant pas l’énergie de se lever pour aller prendre une douche. Elle se passa donc simplement la main sur le visage et ferma les yeux.

Tout irait mieux le lendemain, elle devait s’en convaincre. Cela faisait des semaines qu’elle s’efforçait de maintenir ainsi un certain optimisme et qu’elle n’était accueillie que par de mauvaises nouvelles et des opportunités ratées, mais la chance allait finir par lui sourire. Elle voulait y croire.

Elle écouta Summer s’activer dans la cuisine et devina qu’elle lui préparait un de ces fameux repas dont elle seule avait le secret. Ava avait toujours été une cuisinière très médiocre et c’était souvent sa meilleure amie qui s’assurait qu’elle ne se nourrisse pas exclusivement de plats surgelés. Elle se demandait parfois ce qu’elle serait devenue sans Summer à ses côtés, sans son soutien inébranlable et ses sarcasmes qui parvenaient à la faire sourire quoi qu’il arrive.

Ava finit par sombrer dans un demi-sommeil agité. Sous ses paupières, elle vit Ben lever les yeux au ciel tandis qu’elle renversait un énième plat de pancakes sur un client éberlué. Elle se remémora la réalisatrice qu’elle avait rencontrée ce jour-là en audition et ses sourcils froncés devant sa performance, comme si Ava était la dernière des idiotes. Derrière elle, l’ombre d’une jeune femme aux cheveux bruns et aux iris sombres la toisait, la jugeant sans dire un mot.

— Réveille-toi ! Il n’est pas question que je te laisse t’apitoyer sur ton sort plus longtemps, s’exclama Summer en chatouillant la nuque d’Ava.

Elle ouvrit les yeux et eut un petit sourire, soulagée de sortir de ce rêve où des fantômes du passé étaient venus la hanter. Elle se frotta les paupières et découvrit ce que Summer avait déposé sur la table basse : deux assiettes débordantes de ses fameux spaghettis bolognaise et un pot de glace au chocolat Ben & Jerry’s. Summer lui donna un coup de hanche et Ava glissa pour lui laisser un peu de place sur le canapé, se saisissant de son plat avec reconnaissance.

— Merci, dit-elle à sa colocataire.

— T’inquiète, ma belle. Heureuse de pouvoir mettre mes talents culinaires à ton service.

— C’est sûr que c’est mieux que les lasagnes surgelées du magasin du coin, dit Ava en fronçant le nez.

— Et je suis certaine que tu te fais des idées : ton audition ne s’est pas si mal passée que ça.

— Tu n’as pas vu la tête de la réalisatrice quand je lui ai fait mon monologue. On aurait dit qu’elle allait vomir. Parfois, je me demande vraiment pourquoi je m’acharne.

— Mais parce que tu es faite pour ça ! s’insurgea sa meilleure amie. Tous ceux qui ne le comprennent pas sont des imbéciles.

— Los Angeles est rempli d’imbéciles, si on t’écoute.

— C’est ma théorie, en effet.

Ava rit un peu. Elle avait beau avoir l’impression qu’elle ratait tout ce qu’elle entreprenait, elle était chanceuse et elle le savait. Elle avait la meilleure amie dont elle aurait pu rêver. Ava ne s’était jamais sentie seule grâce à Summer.

Le lien qu’elles entretenaient avait été tissé avant même leur naissance. Leurs familles habitaient dans des maisons voisines, et leurs mères étaient tombées enceintes à quelques semaines d’intervalle. Ava et Summer avaient appris à marcher ensemble, elles avaient toujours été dans la même classe à l’école et s’étaient raconté leurs secrets les plus profonds dès qu’elles avaient été en âge de parler. Même avant, apparemment, puisque leurs parents aimaient rappeler à tout le monde qu’elles avaient inventé un langage qu’elles seules semblaient comprendre lorsqu’elles étaient bébés.

Ava était la première personne à qui Summer avait avoué être une fille, alors qu’elles avaient toutes les deux huit ans. Elle était la première à qui sa meilleure amie avait dévoilé son nouveau prénom, et elle avait été présente quand Summer l’avait dit à sa mère quelques semaines plus tard. Et c’était la jeune fille qui avait étreint Ava lorsque celle-ci avait compris qu’elle était pansexuelle à l’âge de treize ans.

Elles avaient tout traversé côte à côte. L’enfance, l’adolescence, les fous rires, les disputes parfois, et les réconciliations. Et comme si elles avaient été destinées à se jeter dans les tumultes de l’âge adulte ensemble, Summer avait été acceptée à l’UCLA pour étudier la mode tandis qu’Ava partait pour l’AADA. Elles avaient donc vécu à quelques minutes à peine l’une de l’autre dans une ville où elles ne connaissaient personne. Summer avait été présente à la remise des diplômes d’Ava et elle avait crié son nom plus fort que tout le monde dans la foule.

Puis elle avait vu la jeune actrice se faire briser le cœur.

Summer devait alors encore attendre deux ans avant d’être diplômée à son tour, mais elle avait décidé de quitter son dortoir et d’emménager avec Ava pour ne pas la laisser seule avec sa peine, et elles avaient trouvé ce petit appartement dans le centre de la ville. Les fins de mois avaient été compliquées pendant un moment, jusqu’à ce que Summer décroche une place en tant qu’assistante d’un grand designer de mode à sa sortie de l’université. Elle était à présent parfaitement heureuse et croquait la vie à pleines dents.

Ava ne pouvait s’empêcher de parfois envier le succès de sa meilleure amie. Mais elle avait tôt fait de chasser ces pensées lorsqu’elles osaient lui traverser l’esprit, car Summer méritait plus que quiconque de vivre son rêve. La jeune actrice devait juste continuer à espérer que ce serait son tour, bientôt, de connaître la même réussite.

— Tu vas l’avoir, ton moment de gloire, reprit sa colocataire. Je n’en doute pas une seule seconde.

— Si tu le dis, dit Ava en haussant les épaules. Ou peut-être que je devrais changer de carrière. J’ai entendu dire que disparaître dans les montagnes pour aller élever des chèvres était très en vogue en ce moment.

— Arrête un peu ! rit-elle en lui décochant un petit coup de coude complice. Le jury de l’AADA ne t’aurait jamais accordé cette bourse s’il n’avait pas vu un véritable potentiel en toi.

— Je sais, mais beaucoup de choses ont changé ces dernières années. Je n’ai pas l’impression d’être la même personne depuis que…

Ava se tut brusquement et jeta un regard en coin à Summer. Elle devinait déjà ce que sa meilleure amie allait lui répondre et elle ne fut donc pas surprise en l’entendant soupirer :

— Ça va faire quatre ans, Ava.

— Trois ans et demi, corrigea-t-elle avec un sourire faussement innocent.

— On s’en fout. C’est long. Tu sais ce que tu aurais pu faire en trois ans et demi au lieu de te morfondre sur quelqu’un ?

— Pas me construire une carrière, visiblement, maugréa-t-elle.

— Si tu n’arrêtes pas de penser à cette fille tout de suite, je te jure que je vais te faire avaler tes spaghettis par le nez.

— Des menaces ? s’offusqua Ava en plaquant une main sur son cœur.

— Tu vois que tu es une bonne actrice.

Ava éclata à nouveau de rire, puis elle se saisit de la télécommande et coupa court à la conversation.

— Marathon de Friends ? proposa-t-elle.

— Comment pourrais-je refuser une telle proposition ?

Deux heures plus tard, leur pot de glace à présent vide abandonné sur la table basse, Ava consultait distraitement son téléphone en écoutant l’épisode de sa série préférée jouer en arrière-plan. Elle commençait à être envahie par une douce torpeur. L’optimisme qui l’avait accompagnée toute son enfance avant d’être terni par les déboires de sa vie de jeune adulte refaisait surface, comme toujours après une soirée passée avec sa meilleure amie.

Tout allait bien. Elle n’allait pas être virée de l’American Pies. Le diner était en manque de personnel et Ben avait trop besoin d’aide pour se débarrasser d’elle aussi facilement. Il y aurait d’autres auditions. Son agente ne la détestait pas. Elle allait bien finir par atteindre ses rêves, il fallait juste qu’elle soit patiente et qu’elle refuse de baisser les bras.

Un demi-sourire s’était dessiné sur ses lèvres à ces pensées lorsqu’elle l’aperçut sur l’écran de son téléphone en ouvrant Instagram.

Elle.

Elle sentit immédiatement son cœur remonter dans sa gorge. Sa vision se brouilla, mais elle ne parvint pas à détacher ses yeux de la photo qui était affichée devant elle. Elle réagissait toujours de la même manière lorsqu’elle la voyait. Incapable de détourner son attention, même si ça lui faisait du mal.

Comment pouvait-elle autant haïr une personne, et pourtant l’aimer encore aussi fort ?

— Ça va ? lui demanda Summer en remarquant son changement d’humeur. Tu es toute pâle.

Ava ne parvint pas à lui répondre, parce qu’elle ne voulait pas se mettre à sangloter. Elle leva simplement les yeux vers sa colocataire, qui devina immédiatement ce qui était en train de se passer.

— Encore ? soupira-t-elle. Je n’arrive pas à croire que tu n’aies pas bloqué tous les comptes qui la mentionnent.

— Je ne peux pas bloquer la presse, Sums, se défendit Ava. Ni ses millions de fans.

— La presse ? Qu’est-ce qu’elle a fait, cette fois ?

— État d’ébriété sur la voie publique.

— Putain, elle ne va pas bien. Tu sais quoi ? Tu es bien mieux sans elle, c’est sûr.

— Ne dis pas ça.

Ava sentit un frisson la secouer brutalement. Elle eut envie de jeter son téléphone à travers la pièce et pourtant, elle baissa à nouveau le regard vers le cliché pris par un des nombreux paparazzis qui suivaient sans cesse son ex-petite amie.

Cette dernière était là, debout au milieu de la rue. Les yeux brillants, la bouche ouverte dans un éclat de rire, un verre d’alcool à la main, et adressant un doigt d’honneur triomphant au photographe. Elle était seule au beau milieu de la nuit, et Ava ne put s’empêcher de s’inquiéter pour elle. Malgré ce qu’il s’était passé, elle ne pourrait jamais cesser de se soucier du bien-être de Theodora Fabiani.

Elle, la femme qu’elle avait cru un jour épouser. L’amour de sa vie. Sa confidente. Et puis leur rupture, dans les sanglots et la douleur. Ava n’avait même pas eu la force de mettre fin à leur relation en personne après avoir découvert la vérité. Elle avait eu peur de s’effondrer en se retrouvant face à celle qui lui avait fait tant de mal. Après avoir passé des semaines à éviter ses messages, elle lui avait donc simplement envoyé un texto, puis avait bloqué son numéro.

C’est fini, ne me contacte pas.

Quelques mots pour clôturer deux ans de relations. À part dans la presse et sur les réseaux sociaux, elle ne l’avait plus jamais revue après ça. Avoir entretenu une histoire avec l’actrice la plus célèbre du moment avait sans aucun doute ses nombreux désavantages. Ava était obligée de la croiser en grand sur des affiches dès qu’elle osait mettre les pieds dans un cinéma. Elle observait ses fans l’acclamer sur internet. Elle la regardait se pavaner sur des tapis rouges, un grand sourire aux lèvres.

Et puis elle était également forcée de la voir se mettre dans des états pas possibles, les yeux hagards, les cheveux décoiffés, comme si elle essayait de s’autodétruire.

Ava n’aurait su expliquer pourquoi Theo agissait ainsi. La jeune femme vivait, après tout, l’existence de ses rêves. Elle avait tout pour être heureuse, surtout à présent qu’Ava n’était plus là pour la retenir d’entretenir des aventures avec les plus grandes stars d’Hollywood. Theo n’avait en tout cas pas l’air de se priver de ce plaisir, si Ava en croyait les nombreuses photos d’elle prises à des soirées, dans les bras de filles toutes plus belles les unes que les autres.

La jeune actrice finit enfin par trouver la force de lâcher son téléphone. Elle soupira, se pinça l’arête du nez et marmonna :

— Je vais aller me coucher.

— Non, contra immédiatement sa meilleure amie.

— Hein ?

— Tu m’as bien entendue. On sort.

— Pardon ?

— Habille-toi. On va danser.

— Sums, j’ai juste envie de dormir et d’oublier cette journée.

— Ava, je t’adore, mais ça fait bien trop longtemps que je te regarde te morfondre sur Theo. Tu as tout pour toi, ma belle. Tu es magnifique. Tu es talentueuse. Tu es drôle quand tu ne passes pas tes soirées à chialer dans ta chambre.

— Merci, dit-elle en roulant des yeux.

— Je suis sérieuse. Bouge-toi les fesses, on va sortir et te trouver quelqu’un avec qui rentrer ce soir. Il est plus que temps que tu oublies ton ex.

Ava la dévisagea en clignant lentement des paupières. Voyant qu’elle ne réagissait pas, Summer lui décocha une petite tape sur l’épaule pour l’obliger à se lever. La jeune femme soupira, mais obéit sans dire un mot. Elle se surprit même à sourire tandis qu’elle se dirigeait vers sa chambre pour se changer.

Summer était vraiment la meilleure amie dont elle aurait pu rêver.

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