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AER Club 1 - The Devils Games · Jade D.Redd

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— Vous êtes magnifique, déclare la vendeuse.

Je souris doucement. Le tissu est d’une douceur incroyable. Le tulle blanc bruisse comme les feuilles des arbres lorsque je tourne sur moi-même. Je me sens lourde et sous ce voile transparent, j’ai l’impression de ressembler à un fantôme, mais la vendeuse me compare à une princesse. Mes boucles blondes tombent dans mon dos et sur ma poitrine, ce qui cache un peu le corset de la robe. Un voile est retenu par les branches d’une fausse tiare, posée sur ma tête et le tissu cache la pâleur et la maigreur de mon visage. La maquilleuse de la boutique a tenu à me badigeonner de crème et de fard pour que je puisse, je cite : « imaginer le jour de vos rêves le mieux possible ». Elle a donc mis du mascara sur mes cils blonds, un léger trait de liner pour faire ressortir mes yeux gris comme le ciel de New York et un rouge vif sur mes lèvres fines. Ma mère, assise dans un coin, acquiesce avec vigueur quand la maquilleuse me demande si je veux du blush sur mes joues.

— Allez-y, elle est pâle comme un linge.

Je me laisse faire. Puis elle me guide face à l’immense miroir dans le fond du magasin pour que je puisse admirer le résultat. Il me renvoie le reflet d’une maigre jeune fille de dix-neuf ans, qui s’avère être moi. Pourtant, c’est comme se retrouver face à une inconnue qui exécute les mêmes mouvements. Elle respire en même temps que moi, elle bat des paupières en même temps que moi, elle répond au même prénom que moi, mais… je n’ai pas l’impression d’être dans le bon corps… Je ne sais pas. C’est une sensation tellement étrange.

— Heather, chérie, vous êtes superbe !

Je me tourne vers ma future belle-mère, Katherine Richards, tellement plus expressive que ma génitrice. Une petite dame ronde, avec un tailleur rose, un maquillage criard sur ses yeux foncés et un chignon strict au niveau de la nuque qui retient ses cheveux du même châtain que son fils. Mon futur mari. Eric Richards, héritier d’une des plus riches familles de New York. L’annonce de notre mariage dans le journal le plus lu de la ville a créé un déchaînement de réactions dans toute la « haute » société new-yorkaise. Du jour au lendemain, j’ai reçu des centaines de cadeaux prestigieux de la part de personnes dont je ne connaissais pratiquement pas les noms. Mère s’est occupée des remerciements.

— Merci, madame Richards, déclaré-je.

— Trésor, je vous ai déjà demandé de m’appeler Katherine.

Elle se poste derrière moi avec un large sourire puis pose ses mains froides sur mes épaules. Nous observons nos reflets dans le miroir.

— Bientôt, nous serons de la même famille, toutes les deux. Je ne pouvais pas rêver mieux pour belle-fille. Mon Eric a tellement de chance de vous avoir.

— Merci, madame… Enfin, Katherine.

Elle se tourne vers ma mère qui, la tête penchée sur son smartphone, fait une grimace signifiant qu’elle est contrariée. Elle finit par se lever, me jette un dernier coup d’œil avant de composer un numéro.

— Heather, prends cette robe, elle te va vraiment bien.

Maman se tourne vers la vendeuse :

— On la prend, nous passerons pour les retouches finales dans quelques jours. Change-toi, nous devons rejoindre Eric et monsieur Richards pour la répétition du dîner de fiançailles.

Puis elle sort de la boutique pour prendre son appel. Ma mère est la directrice d’une entreprise de cosmétiques très réputée dans le monde entier, qu’elle a hérité de ses parents.

Le père d’Eric, William Richards, est le dirigeant d’une société d’import-export par bateau et avion dans le monde entier ; quant à sa mère, Katherine, elle a été co-directrice d’un magazine people pendant des années avant de passer la main à sa fille aînée, Samantha. Nos familles se connaissent depuis longtemps, elles envisagent de travailler ensemble et Eric et moi avons grandi dans le même univers. Il était évident pour tout le monde que nous nous marierons une fois adultes. Et me voilà dans ma robe de mariée. Je souris légèrement à mon reflet.

— Tu as une vie parfaite, Heather.

* * *

— Alors, cet essayage ? me demande monsieur Richards en nous voyant arriver.

Lui et l’oncle d’Eric sont installés dans deux gros fauteuils en cuir marron, tournés vers une immense baie vitrée qui montre la Grosse Pomme en pleine effervescence. Les phares des voitures ressemblent à de minuscules lucioles et les gens ne sont que des points sombres en mouvement. Les lumières de la ville sont déjà allumées et Times Square ressemble à l’entrée d’une boîte de nuit avec tous ses panneaux lumineux.

— Long, murmuré-je. Mais la robe est superbe.

— J’ai hâte de vous voir dedans, ma chère, déclare-t-il alors en me serrant dans ses bras. Je suis certain que vous serez la plus belle mariée de l’année.

— Du monde entier, chéri, corrige madame Richards. Où est Eric ? Il ne vient donc pas saluer sa fiancée ?

— Je suis là, maman.

Je me tourne vers lui. Habillé d’un magnifique costume noir, il descend les marches qui mènent aux toilettes du restaurant avec élégance. Ses cheveux sont châtains, comme ceux de sa mère, coiffés en arrière. Son visage est mince, sa mâchoire est carrée, ses yeux sont d’un noir d’encre. J’entends encore les remarques de mes amies de fac quand Eric vient me chercher le soir. Elles sont toutes sous son charme et c’est bien normal. Il me sourit, de sa façon bien à lui en découvrant à peine les dents, ce qui le rend encore plus beau, avant de déposer un rapide baiser sur mes lèvres.

— J’ai hâte de te voir dans ta robe, moi aussi.

— J’espère que tu l’aimeras.

— Je n’en doute pas.

La salle est entièrement vide, nous avons réservé le restaurant pour pouvoir parler des préparatifs du mariage et choisir où se mettra chacun des invités. Madame Richards parcourt la pièce avec moi, en me submergeant d’informations sur les convives.

— Il faudra faire attention à ne pas mettre Arista Jordans et Claire Sanders côte à côte. Elles se détestent, me rappelle-t-elle.

Je note mentalement l’information en acquiesçant.

Un majordome nous annonce finalement que le repas arrive, alors nous nous installons à une grande table ronde, près de la fenêtre. Maman ne quitte pas son portable des yeux jusqu’à ce que son assiette soit déposée sous son nez.

Eric est en grande discussion avec son père sur l’état de la bourse de New York quand on nous sert le plat. J’attrape une fourchette en argent et découpe avec toute l’élégance possible, un carré de saumon. Madame Richards essaie de choisir judicieusement chaque place et je l’écoute tranquillement jusqu’à ce que je sente une arête se coincer dans ma gorge. J’attrape ma serviette pour toussoter le plus silencieusement possible. Je tends tranquillement le bras vers la carafe d’eau tandis que je commence à sérieusement manquer d’air. J’avale le plus vite possible en essayant de rester élégante et distinguée. L’arête passe finalement et je peux enfin reprendre mon souffle. Je lève les yeux vers ma famille : personne n’a rien remarqué.

Je laisse le reste de mon carré de saumon dans l’assiette, trop effrayée à l’idée que ça se reproduise. Un majordome me propose de me servir autre chose, si je n’aime pas, mais je lui souris poliment en refusant et lui assure que je n’ai pas faim. En réalité, je suis affamée mais ma diététicienne m’a interdit de manger des protéines en grande quantité le soir. Il me demande donc si je préfère un dessert. Je n’ai pas le temps de répondre que ma mère lève la tête de son portable pour refuser :

— Elle ne peut pas se permettre de prendre du poids. Sinon sa robe sera trop serrée et les retouches seront trop longues. Le mariage est dans un mois Heather, tu tiens à être parfaite, n’est-ce pas ?

— Oui, je…

— Dans ce cas, ça ira pour elle.

Le majordome m’adresse un regard compatissant avant de retourner en cuisine. Le reste du dîner passe très lentement. Mes yeux se perdent dans la contemplation de la ville où je suis née, dans son énergie et ses lumières colorées. Aux alentours de minuit, ma mère me fait signe qu’il est temps de partir.

— Tu devrais rentrer dormir.

J’acquiesce. Je me lève donc avant de saluer la tablée puis je demande à Eric de me donner les clés de notre appartement.

— Tu rentres avec moi ? lui proposé-je.

— Non, chérie, je vais rester avec les hommes encore un peu. Nous devons parler affaires. Mais je te rejoins très vite.

Je lui souris avant d’acquiescer.

— D’accord, ne te fatigue pas trop. À plus tard.

Je quitte la salle, passe par un couloir puis une porte à double battant vers le fond s’ouvre sur le majordome de tout à l’heure. C’est un vieux monsieur, d’une soixantaine d’années je dirais, dont j’ignore le nom. Il a des cheveux gris, coiffés en arrière et une moustache touffue. Ses yeux clairs sont cachés par des lunettes rondes. Il me fait signe de le suivre dans la cuisine. Par curiosité, je lui obéis.

La pièce est immense, tous les meubles sont en alu, les fourneaux sont éteints, la vaisselle resplendit et il flotte une odeur de désinfectant dans l’air. Je me retrouve alors face à une assiette remplie de pâtes avec une délicieuse sauce parfumée aux épices, posée sur un plan de travail. Mon estomac crie famine face à ça.

— Venez manger, mademoiselle, vous êtes affamée.

Il a raison, mais je fais un pas en arrière, malgré tout.

— Oh, c’est gentil monsieur, mais je n’ai pas le droit de…

— Très chère, vous êtes maigre comme un clou. Je vous connais depuis que vous êtes petite et même enfant, vous ne touchiez pratiquement jamais à votre assiette. Ne mangez pas tout, si vous le souhaitez. Mais mangez !

Je lui souris et quelque chose dans ma gorge m’empêche de parler. Ce n’est pas grand-chose, mais jamais personne ne m’avait porté autant d’attention jusqu’ici. Et je me dis que, le pire, c’est que c’est un homme qui m’est totalement inconnu qui comprend que quelque chose ne va pas. Je m’installe donc sur un tabouret puis mange doucement.

— Alors, vous êtes heureuse de vous marier ?

— Oui, dis-je entre deux bouchées.

Il penche légèrement la tête sur le côté.

— J’ai connu des jeunes mariées plus enthousiastes.

— Oh, mais je suis enthousiaste ! Vraiment ! assuré-je avec un nouveau sourire. Eric est quelqu’un de bien. Il est gentil, intelligent, beau… J’ai beaucoup de chance.

— Oui, sûrement. Mais vous êtes amoureuse ?

Je redresse la tête de mon assiette avec une expression qui lui fait clairement comprendre que ça ne le regarde pas. Il finit par acquiescer en levant les mains avant d’attraper un chiffon et d’essuyer chaque verre en cristal avec précaution. Le silence se fait entre nous. Il n’y a que le raclement de ma fourchette sur l’assiette que j’ai vidée en quelques minutes qui résonne dans la pièce. Je me sens légèrement mieux, mais j’en aurais bien repris.

— Merci pour le repas, c’est très gentil à vous.

— Je vous en prie. Et encore félicitations pour vos fiançailles.

J’acquiesce avant de ressortir des cuisines. J’entends résonner les conversations de ma famille jusqu’ici alors je me dépêche de quitter les lieux. Je donne au voiturier mon ticket et il avance mon cabriolet de sport rouge que j’ai eu à mes dix-huit ans, cadeau de ma belle-famille. Eric, lui, m’a offert la bague que j’ai au doigt. Une alliance avec un énorme diamant dessus. Il m’a fait sa demande devant une salle bondée pour la fête donnée en mon honneur. Je n’ai pas hésité une seule seconde en le voyant s’agenouiller. J’ai dit oui.

Parce que je savais que c’était ce que tout le monde attendait de moi. Et parce que je savais que c’était la bonne décision. Mais ne pas hésiter, c’est bien la preuve que je l’aime et que je ne peux pas passer ma vie sans lui, n’est-ce pas ?

Je m’engouffre dans ma voiture puis démarre au quart de tour pour fuir ces pensées. Je fonce à travers les rues de Manhattan, encore bondées à cette heure. Coincée dans les bouchons au niveau de Central Park, je tourne la tête vers une bande de jeunes de mon âge, bouteille à la main, en train de crier comme des fous au milieu des passants. Ils aperçoivent ma voiture et l’un d’eux semble s’avancer vers moi. Mon cœur s’emballe dans ma poitrine. Je jette des coups d’œil répétés au feu qui ne veut pas passer au vert puis à l’inconnu qui s’avance rapidement. Et quand il n’est plus qu’à quelques mètres de moi, les voitures se mettent en mouvement. J’écrase la pédale d’accélérateur avant de mettre le plus de distance possible entre lui et moi. Je roule jusqu’à mon immeuble situé dans l’Upper East Side, où je gare ma voiture sur le parking privé. Mon immeuble se détache des autres par sa façade ancienne, ses moulures dorées et les immenses baies vitrées que possède chaque appartement offrant une vue somptueuse sur Central Park. Je monte les marches en marbre blanc, couvertes d’un tapis rouge, jusqu’au troisième étage. C’est uniquement en refermant la porte derrière moi que je m’autorise enfin à respirer.

Cet appartement, c’est le cadeau de mes parents pour mes dix-huit ans. Il est immense, lumineux et se situe dans le quartier huppé de la ville. Entièrement décoré par une spécialiste que ma mère a embauchée pour que « tout soit absolument parfait ». Et ça l’est. Vraiment oui.

Tout est parfait.

Je laisse mes chaussures près de l’entrée, me débarrasse de ma robe grise puis me glisse dans une nuisette en soie. Et comme chaque soir, j’appelle mon meilleur ami, Isaac. Il décroche au bout de la troisième sonnerie.

— Enfin ! J’ai cru que tu m’avais oublié !

— Non, jamais.

— Je l’espère pour toi. Alors, ta journée ? Et ta robe ? Elle est comment ?

— Merveilleuse. Maman a très bien choisi.

Je l’entends grogner à l’autre bout du fil et je sais qu’il fait sa grimace de dégoût.

— Arrête, Isaac, elle est vraiment belle.

— Oui, mais c’est ta mère qui a choisi ! Encore ! Ça t’est arrivée de faire tes propres choix dans ta vie ? Ou tout est réglé au millimètre près par cette vieille chouette ?

— Bien sûr que oui, je fais mes choix !

— Donne-moi un exemple.

— L’école de droit. C’était mon choix.

— Tu rêvais de suivre un programme d’écriture aussi. Et le jour où tu devais passer l’entretien pour lequel tu t’es battue comme une folle, tu n’y es pas allée parce que ta mère te l’a interdit.

Je secoue la tête.

— De toute manière, je n’aurais jamais été prise.

— Bien sûr que si. Mais ta famille a réussi à te persuader que tu ne réussirais rien sans eux.

— Isaac, je te promets que je raccroche si on ne change pas de sujet.

Il soupire avant de pousser un cri perçant qui me vrille le tympan.

— J’ai rencontré l’homme de ma vie !

— Encore ? ris-je.

— Lui, c’est vraiment le bon.

— Encore ? Décidément, ils sont tous faits pour toi. Tu l’as trouvé dans ton club privé bizarre ?

— Ce n’est pas bizarre. C’est révolutionnaire.

— Si tu le dis.

— Tu devrais essayer.

— Je croyais que ce n’était que pour les membres LGBTQ+ ?

— C’est le cas. Mais je connais la barmaid. Elle te laissera entrer.

J’essaie de m’imaginer dans une boîte, entourée par une foule en sueur sous des lumières tamisées, et même si je n’ai absolument rien contre eux, ça ne me dit rien. Alors pour la centième fois, je décline l’offre. Isaac râle dans le combiné.

— Allez, Heather ! Décoince-toi, juste un soir !

— Non, merci. Je ne serais pas à l’aise.

— Je serais avec toi !

— Oui, jusqu’à ce que tu trouves un beau mec à qui faire les yeux doux. N’essaie pas de mentir, Isaac, on sait très bien tous les deux que j’ai raison.

— Je te promets de faire bien attention à toi. Allez ! Prends ton pied, ne serait-ce qu’une fois dans ta vie avant de te marier et de faire des gamins ! Tu as déjà eu un orgasme au moins ? Il te baise bien ? Tu jouis ? Tu peux me le dire, à moi.

— Tu es dégoûtant, Isaac. Je dois te laisser, j’entends Eric qui arrive.

— Oh, ton chevalier en armure est de retour. Pense à moi en lui faisant une pipe ce soir. Mais attends, tu fais des pipes toi ? Et lui, il te fait des cuni ? Heather, réponds à la question ! Il en va de la santé de ta vie sexuelle !

Seigneur, c’est répugnant…

Je grimace et raccroche. La porte s’ouvre puis Eric s’avance dans le salon en déposant sa veste sur l’accoudoir du canapé. Il me sourit, se penche en avant pour m’embrasser puis s’installe à côté de moi en soupirant.

— La conversation s’est éternisée.

— Ce n’est pas grave, je viens de rentrer moi aussi. Il y avait des bouchons près de Central Park.

— Heureusement, je suis passé par les petites rues. On va dormir ?

Je le suis jusqu’à notre chambre où un immense lit nous attend. Quand je sens son corps se coller au mien, je pense à ce qu’Isaac m’a dit et à notre vie sexuelle. J’aime faire l’amour avec Eric, c’est très doux, calme, silencieux. J’aime sentir nos corps en totale harmonie, la chaleur du sien qui étreint le mien. Je n’ai connu que lui dans mon lit, alors pour moi, c’est ça faire l’amour. Et de ce que mes amies m’en ont dit, c’est tout à fait ce que je suis censée ressentir. Mais Isaac est persuadé que ce n’est pas aussi bien que je le prétends. Peut-être parce qu’il connaît une sexualité différente de la mienne, ça lui paraît trop doux ? Je ne sais pas.

Je finis par fermer les yeux, mais le sommeil ne vient pas. Isaac a réussi à me perturber pour le restant de la nuit. Alors je me tourne encore et encore dans mes draps en soie sans parvenir à m’endormir. Puis, quand le cadran de mon réveil indique trois heures et demie du matin, je me lève. Je vais dans le salon sans vraiment savoir quoi faire alors je m’installe dans un grand fauteuil en velours rouge avec une tasse de café. Une pluie diluvienne se déverse sur Manhattan. À travers ma vitre, la ville est floue et déformée par l’eau qui s’écoule lentement contre les carreaux. J’aperçois la cime des arbres de Central Park déchirant la nappe de brume qui s’étend sur le sol, comme des rochers au milieu de l’océan. Les lumières finissent par s’éteindre et je comprends alors que le réveil ne va pas tarder à sonner. Je m’éclipse dans la salle de bains pour prendre une longue douche, m’habille très vite puis je file sans faire de bruit.

Le samedi, c’est ma journée avec Isaac. C’est une sorte de tradition depuis que je le connais. Et c’est toujours le même rituel. On se rejoint à huit heures dans un café branché de Little Italy, où nous savourons un petit déjeuner copieux puis nous allons faire les boutiques pour moi d’abord, puisque je suis la plus rapide à choisir. En général, Isaac me propose des vêtements sexy, décolletés et moulants, mais je refuse à chaque fois, ce qui a pour effet de l’entendre soupirer et râler jusqu’à ce qu’on atteigne les boutiques pour homme. Là, j’essaie de le suivre à travers les rayons et je porte la pile de vêtements qu’il a sélectionnés avec soin. Je l’attends pendant qu’il se change et je lui donne mon avis sur les différentes tenues. J’ai droit à un véritable défilé : il se dandine avec élégance face à un miroir géant en prenant des poses suggestives puis il se décide enfin. Et on ressort de là, avec une dizaine de sacs pour lui et un seul pour moi. Après quoi, nous nous rendons dans un bistro au milieu du quartier français pour déjeuner (je suis obligée de traduire les plats à Isaac qui ne comprend pas un mot du menu) puis, avant de terminer la journée par un détour au cimetière de la ville pour voir la tombe de mon père, nous passons par Central Park pour faire un tour de patinoire. C’est là que nous nous sommes rencontrés pour la première fois.

J’avais huit ans et lui sept. Mon père m’avait emmenée à la patinoire très tôt un samedi matin, car il avait une chimio dans la journée. Ma mère n’était pas au courant, elle aurait refusé. Selon elle, ce genre d’activité n’avait rien de divertissant, bien au contraire, et j’aurais dû consacrer ma matinée à réviser mon italien plutôt qu’à patiner. C’était notre secret. Je ne l’ai jamais trahi, pas même après sa mort.

Il a noué mes lacets puis il m’a entraînée sur la piste. Nous avons glissé un long moment tous les deux, il m’a appris à tourner et à faire quelques figures faciles. Il était un champion dans sa jeunesse et il voulait devenir professionnel, mais ses parents comptaient sur lui pour faire de longues études et devenir juge. Il a obéi.

Comme moi.

Ce jour-là, alors que je tournais sur mes patins, j’ai renversé un petit garçon qui passait près de moi et qui n’arrivait pas à tenir plus de trois secondes debout. Je me suis très vite excusée. Il a levé vers moi ses grands yeux noisette brillant de larmes sous une épaisse chevelure blonde en bataille. Mon père l’a aidé à se remettre debout. Il était tout seul, sa mère n’avait pas pu venir et sa nounou ne s’occupait pas de lui. Alors je lui ai proposé d’apprendre avec nous. Après ça, papa nous a emmenés manger un hot-dog puis une glace à Little Italy. En marchant, j’ai trébuché et j’ai renversé la mienne. Papa voulait m’en acheter une autre, mais Isaac m’a donné la sienne. Jamais personne n’avait eu un tel geste pour moi. Quand je perdais quelque chose, on me le rachetait dans la seconde qui suivait. Mais personne n’aurait sacrifié son plaisir pour le mien, comme Isaac l’a fait. Nous l’avons ramené chez lui, un petit appartement dans un immeuble miteux du Bronx. Et c’est là que j’ai compris que le petit Isaac n’avait pas une vie de rêve comme la mienne. Il ne devait pas manger des glaces italiennes tous les jours pourtant, il n’avait pas hésité une seconde pour me donner la sienne. Il était incroyablement généreux. Mon père l’avait compris lui aussi. En arrivant devant la porte de notre immeuble, il a posé sa main sur mon épaule avant de se mettre à ma hauteur et de me regarder droit dans les yeux.

— Heather, chérie, rappelle-toi d’une chose. Entoure-toi de personnes comme Isaac. Elles sont naturellement généreuses et elles ne te laisseront jamais tomber. Elles ne te demanderont même pas de rendre la pareille. Mais fais-le quand même parce que tu deviendras une personne bien toi aussi. J’aimerais que tu sois une fille bien. Généreuse et gentille comme Isaac. Quand tu vois quelqu’un à terre, donne-lui la main et aide-le à se relever. Ne tourne jamais le dos à ceux qui ont besoin de toi, même si ces personnes te font souffrir et même si tu sais que tu te retrouveras toi aussi à terre. Toujours. Tu me le promets ?

J’ai acquiescé avec vigueur. Il a souri puis nous sommes rentrés. Le samedi suivant, j’ai demandé à papa si nous pouvions aller chercher Isaac chez lui pour aller patiner. Il s’est contenté d’un immense sourire. Un sourire qui a illuminé son visage et j’ai vu dans ses yeux qu’il était fier de moi. Je me suis juré que, quoiqu’il arrive, mon père devrait toujours me regarder avec cette étincelle dans les yeux. J’ai tout fait pour qu’il soit fier de moi. Même après sa mort quelques années plus tard. Isaac avait treize ans et moi, j’en avais quatorze. Nous étions devenus comme frère et sœur, à tel point que je lui ai demandé de venir à l’enterrement de mon père. Il a pleuré autant que moi, si ce n’est plus. Ma mère m’a demandé qui était ce garçon. Je lui ai simplement répondu :

— Mon frère.

Elle n’a pas cherché à comprendre. Le lendemain, elle était dans un avion pour Washington. Je l’ai détestée pour ça. Mais j’ai grandi. J’ai fini par oublier aux côtés d’Isaac qui est venu, le samedi suivant, me proposer de faire du patinage. Il était pâle comme un linge et maigre comme un clou. Je l’ai emmené manger puis nous avons patiné. Au milieu de la piste, je me suis mise à pleurer en voyant un vendeur de hot-dog. Isaac m’a soutenue. Et avec le temps, c’était de moins en moins dur de ne pas pleurer. Aujourd’hui, je n’oublie pas. Jamais. Mais je retiens toujours mes larmes parce que je pense aux yeux de mon père. Je veux les imaginer brillants de fierté, ça me donne du courage pour continuer.

Jamais notre lien ne s’est brisé. Un soir, quand j’avais seize ans et lui aussi, il venait de les fêter, il m’a demandé de le rejoindre face à la patinoire. Il faisait un froid glacial. Je croyais que c’était pour cela qu’il tremblait comme une feuille. Je lui ai tendu un café latte avant de m’installer près de lui. Il a attendu quelques minutes avant de déclarer abruptement :

— Heather, je suis gay.

J’ai tourné la tête vers lui. On s’est regardés quelques instants et j’ai compris qu’il allait se mettre à pleurer si je ne réagissais pas immédiatement. J’ai pensé à mon père. À notre père. À la promesse que je lui ai faite. Puis j’ai pensé à Isaac, à l’affection que je lui portais depuis toutes ses années. Il était mon frère. Point final.

— Moi, je veux juste que tu sois heureux. Parce que tu es quelqu’un de bien. Tu es mon frère. Je me fous des liens du sang. Je te considère comme ça. Alors tant que tu es heureux, je me fiche que tu sois gay ou hétéro. Sois toi-même, c’est comme ça que je t’aime.

Je pensais que mon petit discours l’empêcherait de pleurer. Mais il n’a pas réussi à se retenir. Il m’a remerciée et j’ai répondu :

— Pourquoi ? Ce n’est rien.

— Merci d’être la meilleure sœur au monde.

J’ai souri. Et le samedi suivant, nous sommes retournés à la patinoire. Puis le suivant, et le suivant, en finissant toujours notre journée par un petit détour au cimetière, voir notre père, poser des fleurs, méditer. Le temps a soudé notre lien et aujourd’hui, Isaac ne se cache plus de moi. Il me raconte tout, sans que je le veuille forcément, mais je sais qu’il a besoin de se confier. Je sais qu’il est épanoui, qu’il est heureux. Alors je le suis également.

Assise près de la vitrine du café, je sirote tranquillement un smoothie à la fraise quand je le vois débarquer avec un immense sourire aux lèvres. Il n’est pas très grand, Isaac, il mesure la même taille que moi à peu près. Ses cheveux d’un blond clair rare sont méticuleusement coiffés pour se donner un air négligé tandis que ses yeux foncés brillent autant qu’un soleil. En général, ça veut dire qu’il a une bonne nouvelle. Il s’installe face à moi puis dépose une enveloppe sur la table.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ton pass pour une nouvelle vie !

AER Club 1 - The Devils Games

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