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Affronter sa mémoire · Judith Gagnon

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Vingt-quatre juin deux mille un

Il était tard ce soir-là. Émilie, dix-sept ans, sortait d’une fête où elle avait été invitée pour célébrer la fin des classes et la Saint-Jean-Baptiste. Elle avait décidé de revenir à pied, car l’alcool avait coulé à flots. Les idées un peu brouillées par la boisson, Émilie marchait d’un pas léger. Le ciel était dégagé et il ne faisait pas trop chaud. C’était une soirée idéale pour marcher. Elle traversa la cour de l’école Saint-Édouard et sentit tout d’un coup une présence derrière elle. En tentant d’éviter de montrer son inquiétude, elle accéléra sa vitesse, mais l’ombre suivait ses pas à la trace. Au moment où elle allait atteindre la rue adjacente à l’école, elle fut agrippée par le collet. Elle voulut crier, mais on lui mit la main sur la bouche. Ses assaillants commencèrent à la rouer de coups de poing sur les flancs et au visage en lui criant des insultes qu’elle n’arrivait pas à entendre. Au moment où elle allait perdre connaissance, la lame d’un couteau transperça son ventre…

Se réveillant en sursaut et surtout en sueur, Émilie haletait, assise dans son lit. Elle toucha d’instinct son ventre. Ce n’était qu’un cauchemar. Le cœur battant la chamade, elle regarda l’heure sur son cadran. Il indiquait cinq heures du matin. Encore sur l’adrénaline de son cauchemar, elle décida qu’il valait mieux se lever maintenant plutôt que de se rendormir. De toute façon, elle adorait voir le soleil se lever, cela l’apaisait. Elle prit ses lunettes et les mit. Elle se leva, flatta et embrassa son éternel compagnon félin de huit ans, Saku. Elle avait donné à son chat le nom de l’ancien capitaine du Club de Hockey des Canadiens de Montréal, car il était un combattant. Il avait vaincu une rare forme de cancer et, dans le cheminement qu’elle devait faire, Émilie trouvait qu’elle avait besoin d’un esprit combattant à ses côtés. Malheureusement, l’athlète quitta l’équipe à la fin de cette année-là, mais elle garda néanmoins le nom de son félin. Elle trouvait que cette boule de poil, blanche et orange, portait bien son nom malgré tout. Saku était présent dans sa vie depuis maintenant huit ans sur les conseils de sa psychiatre qui croyait beaucoup en la zoothérapie. Cette dernière pensait qu’un matou, calme et affectueux, ne pourrait qu’être bénéfique pour sa patiente. Émilie salua donc son chat qui ne bougea pratiquement pas. Il était beaucoup trop tôt pour lui pour faire le moindre mouvement.

En t-shirt blanc et boxer noir, Émilie prépara la machine à café. Aucune journée ne commençait sans une bonne tasse de café, pensa-t-elle. Pendant que la cafetière faisait son travail, elle se dirigea vers la salle de bain. Elle se déshabilla et, comme toutes les fois, se regarda quelques secondes dans le miroir. Elle déposa ses mains sur les trois cicatrices ornant son ventre et ferma les yeux. Elle entendit, comme si c’était hier, les cris de ses assaillants. Malheureusement, les sons et les images étaient brouillés dans sa mémoire depuis quinze ans, depuis le fameux vingt-quatre juin deux mille un. Elle revoyait chaque fois les assaillants, elle les ressentait, mais aucun visage n’apparaissait, un trou noir.

Au moment où la scène du couteau lui revint à l’esprit, elle ouvrit les yeux pour tenter de chasser cette image. Elle se retourna, fit couler l’eau de la douche, attendit la température désirée et entra. Elle laissa l’eau se répandre sur sa tête et ses épaules. Chaque réveil était une étape pénible pour elle, car la plupart du temps, elle se réveillait à la suite d’un cauchemar, même si ces derniers se faisaient plus rares avec les années. Le moment de la douche était son moment favori pour relaxer les muscles tendus de la nuit dernière et elle la prenait rarement en cinq minutes. Elle pouvait pousser la note jusqu’à se relaxer vingt minutes sous l’eau. Au diable la facture d’électricité, elle assumait les frais pour un peu de quiétude avant de commencer sa journée.

Sa routine du matin demandait beaucoup de temps, question de bien démarrer la journée. Dans les conditions psychologiques dans lesquelles Émilie se trouvait, elle devait planifier tout son horaire et ses déplacements chaque matin pour ne pas déstabiliser son état. Huit ans plus tôt, on lui avait diagnostiqué un syndrome de stress post-traumatique lié à l’agression dont elle avait été victime, quinze ans auparavant. Émilie avait appris à vivre avec cette peur constante et ses cauchemars répétitifs. Même si elle avait des craintes continuelles et un sommeil agité depuis ce temps, ce ne fut que huit ans après l’agression, alors qu’elle se trouvait dans un centre commercial, en plein temps des fêtes, qu’Émilie dut faire face à la réalité. Cet après-midi là, prise dans la foule compacte d’un magasin d’informatique de grande surface, elle vit s’approcher un homme. Elle crut apercevoir un couteau dans sa main gauche et il avançait d’un bon pas vers elle. Prise de panique, elle s’était mise à crier et était tombée par terre en tentant de s’enfuir de celui qu’elle croyait être un agresseur. Elle fut maîtrisée par les agents de sécurité, mais elle était en plein délire. Selon les témoins, personne n’avait vu d’homme armé d’un couteau ou un quelconque individu menaçant Émilie et les caméras de surveillance ne montraient rien d’anormal non plus. Elle fut internée quelques semaines pendant lesquelles on lui indiqua sa problématique. Les médecins la mirent sous médication et, depuis ce temps, elle était suivie tous les mois par un psychiatre.

Si, avec les années, elle avait réussi à vivre avec sa problématique, elle avait surtout fait en sorte d’éviter de se retrouver dans une situation susceptible de la mettre en crise. Elle commandait la plupart de ses achats en ligne, donc cela lui permettait d’éviter les centres commerciaux le plus possible. Elle travaillait de la maison, comme programmeuse informatique, pour un tas de compagnies à travers le monde. Elle avait un véhicule, ce qui l’empêchait de se retrouver coincée dans le métro, par exemple, lors de ses incursions dans la métropole. Elle s’était aussi acheté une petite maison, il y a quelques années, dans la nature, à une heure de la grande ville, à Prévost. Finalement, elle avait développé une sorte de thérapie personnelle en aménageant le garage de sa maison en atelier où elle s’était mise à peindre lors de ses moments d’angoisse. Tous ces changements d’habitude de vie l’avaient aidée à apprivoiser un tant soit peu son état bien qu’il restât fragile par moment.

Elle sortit de la douche vingt minutes plus tard, comme prévu. Elle s’habilla confortablement avec un jean un peu trop grand pour elle et une chemise rouge à carreaux. Elle faisait un peu bûcheronne sur les bords, mais elle aimait le style décontracté, sans stress. Elle coiffa sa chevelure blonde d’une queue de cheval, comme tous les jours. Elle se dirigea vers la cuisine, prit sa tasse préférée et versa son élixir de bonheur matinal. Après deux gorgées, elle alla vers l’armoire, située à côté du réfrigérateur, et sortit son petit panier de pilules. Elle avait, dans ce dernier, quelques médicaments l’aidant à passer des journées potables. Antidépresseurs, anxiolytique et psychotropes composaient son cocktail du matin. Si, au début, il lui arrivait de ne pas les prendre, elle s’était vite rendu compte que, pour bien fonctionner dans sa journée, elle devait malheureusement les avaler. La posologie avait changé pour plusieurs et était moins forte qu’au départ, mais c’était quand même un mélange qui l’impressionnait chaque matin. Elle rêvait de ce jour où elle n’aurait plus à les prendre. Sa psychiatre semblait dire qu’elle était sur la bonne voie et que cela ne serait qu’une question de temps : un jour, elle serait en mesure de passer des journées sans médicaments.

Elle s’approcha de la fenêtre et remarqua des geais bleus dans sa mangeoire à oiseaux, dans la cour arrière.

— Toi, ça serait ton genre de festin, pas vrai ? dit-elle, souriante, en regardant son félin qui s’était approché lui aussi de la fenêtre, attentif aux volatiles.

Elle aimait beaucoup la nature qui entourait sa maison. Cela était tellement relaxant que parfois, elle oubliait sa condition particulière. Maintenant, réveillée et alerte, elle se dirigea vers son atelier où elle avait tendance à peindre, un peu, les matins de cauchemars. Cela lui vidait l’esprit pour mieux avancer dans la journée. La veille, elle avait commencé un tableau très abstrait aux couleurs vives de rouge et de jaune.

— Ça, ça éclaire une journée, se dit Émilie en se reculant pour admirer sa toile.

Son atelier était ceinturé de grandes fenêtres où la lumière du sud entrait de plein fouet. Il y avait dans ses lieux quelque chose de réconfortant. Cet espace était le seul où elle oubliait ses craintes et cauchemars. Vers huit heures trente, le téléphone sonna. Elle regarda l’afficheur en soupirant.

— Bon, qu’est-ce qu’il veut lui ? se demanda-t-elle en décrochant. Bonjour mon oncle ! Comment allez-vous ?

— Oh, tu m’as l’air fort enjouée ce matin, ma chère nièce, dit-il presque sarcastiquement, car normalement, Émilie lui répondait beaucoup moins énergiquement que cela.

— Je suis en train de peindre mon oncle, mon humeur est beaucoup plus joviale quand je peins. Vous me téléphonez pour quelle raison aujourd’hui ?

Son oncle avait tendance à l’appeler pratiquement tous les jours depuis que sa mère avait appris qu’elle était atteinte d’un cancer du sein de stade quatre. Il y a bien des années qu’Émilie et sa mère avaient rompu les liens. Depuis son agression, ses parents s’étaient éloignés d’elle. Ils n’avaient pas cherché à entrer en contact avec elle et cette dernière avait fait son deuil de cela aussi. Elle savait que son agression avait fait grand bruit dans le village. Pendant son hospitalisation, seul son oncle Gilbert avait semblé sensible à sa situation. Il l’avait même hébergée chez lui à Montréal pendant sa convalescence, à la demande d’Émilie qui avait prétexté que cela serait un meilleur environnement pour elle, loin de son village natal, loin du lieu de l’agression. Avec le recul, les deux savaient bien que c’était surtout parce que ses parents ne voulaient pas être mêlés à une agression qui ne les concernait pas, selon eux. Malgré la tristesse et la colère de les voir l’ignorer ainsi, Émilie avait trouvé en son oncle un refuge bien confortable.

— Je t’appelle parce que ta mère ne va pas bien. Le médecin dit qu’elle n’en a que pour quelques jours encore. Cela serait bien que tu viennes la voir.

Émilie ferma les yeux et prit une grande inspiration. Elle savait que cela viendrait un jour même si elle tentait de ne pas y penser. Sa mère avait tenté de la rejoindre ces derniers mois, mais Émilie avait toujours évité de l’affronter. Trop de souvenirs négatifs des quinze dernières années lui montaient à la gorge lorsqu’elle pensait à sa mère. Combien de fois s’étaient-elles confrontées sans toutefois réussir à discuter comme des adultes ? Chaque fois, tout revenait sur les épaules d’Émilie. Selon sa mère, elle était la seule responsable de son agression ainsi que du suicide de son père, quelques années plus tard.

Un an avant l’agression, Émilie leur avait avoué son attirance pour les filles. Venant d’un petit village ultra conservateur, ses parents avaient évidemment mal réagi et l’avaient suppliée de tenir cela secret pour ne pas attirer les représailles. Ils avaient été très durs à son égard, à la suite de cette révélation, allant parfois de la violence psychologique à la violence physique. Émilie avait été élevée dans une famille très religieuse, alors la réaction de ses parents ne la surprenait pas. Ses parents l’avaient menacée de représailles si elle s’ouvrait au grand jour sur son « état de malade ». Elle ne se réjouissait pas de sa révélation, mais comment pouvait-elle le nier ? Pourtant, par amour pour ses parents, elle avait tu ses attirances.

Cependant, le soir de l’agression, des témoins, lors de la soirée où elle était allée, avaient laissé entendre qu’elle avait été victime d’une agression homophobe. Émilie n’avait pas vraiment de souvenirs de l’événement. Tout était flou. Ce qu’elle savait cependant, c’était que les suppositions sur l’agression avaient fait le tour du village rapidement et que ses parents, couverts de honte, avaient tout simplement effacé leur fille de leur vie. Pendant des années, son oncle Gilbert avait pris soin de sa nièce comme si c’était sa fille. Émilie n’avait des nouvelles de ses parents que par son oncle. Le jour où son père s’était enlevé la vie, sa mère lui avait demandé de ne pas venir aux obsèques. Émilie avait pris cette demande si mal qu’elle n’était plus entrée en contact avec sa mère pendant six ans. Jusqu’à ce que la maladie fît son apparition…

— Je peux venir avec toi, reprit son oncle devant ce moment de silence. Il est temps de faire la paix, tu ne penses pas ?

— Elle me renie depuis plus de quinze ans et tu crois que, sur son lit de mort, elle va tout d’un coup m’accepter comme je suis ?

— Émilie, c’était il y a des années. Elle était ancrée dans la mentalité religieuse de ton père. Avec les années, elle s’est adoucie. Elle me répète souvent à quel point tu lui manques.

— Ouais. Sa fille qu'elle tenait pour responsable de la mort de son mari à cause de ses goûts obscènes et vulgaires, voire sataniques.

— Émilie…

— Non, mon oncle ! Où était-elle quand j’ai commencé à moins bien aller à la suite de cette agression ? Où était-elle quand j’avais besoin de parler ou de soutien ? Où était-elle quand j’ai été internée à la suite de ma psychose au magasin ? Où était-elle quand sa seule fille avait besoin d’elle ? demanda-t-elle avec émotion dans la voix.

— Je sais, Émilie, que ma sœur n’a pas été la meilleure pour sa fille, mais je ne doute pas un instant, lorsqu’elle parle de toi, qu’elle t’aime profondément.

— Ouais, bien entendu ! Quel bel amour !

— Elle ne sait juste pas comment le montrer. Pendant des années, elle a été sous l’emprise de ton père, de la religion. Vous n’habitiez pas une région très ouverte à la différence.

— Pourquoi tu la défends, Gilbert ? demanda-t-elle en utilisant son prénom pour mettre du poids sur la question.

— Je ne la défends pas, mais je relativise les choses au moment présent. Elle est mourante, Émilie ! Elle voudrait vraiment discuter avec toi avant qu’il ne soit trop tard ! Pour la paix de son âme !

— La paix de son âme ? Et la mienne ? Depuis quinze ans, la mienne est torturée ! Qui s’en préoccupe ? dit-elle sur un ton sec, près de la colère.

— Je sais tout cela, Émilie, je connais tes souffrances. Je les ai partagées avec toi depuis toutes ces années. Ce que je te dis, c’est simplement que c’est le moment ou jamais, de régler les choses avec ta mère. Elle est ouverte à cela et veut vraiment te voir avant de partir. Cela fait quoi, cinq ans que vous ne vous êtes pas parlé ?

— Six ans, mon oncle, reprit Émilie

— OK, six ans. Ta mère a fait une erreur, ma chérie, mais tu restes sa fille ! Je crois fermement qu’une discussion, entre vous deux, pourrait vous permettre de mieux dormir, tenta son oncle.

— Je ne sais pas si j’ai envie d’affronter tout cela. J’ai de la difficulté à faire mes journées sans crises d’anxiété ou de panique. Revoir ma mère et dans mon patelin natal de surcroît, je ne pense pas être capable de faire ça.

— Et si je t’accompagne ? Et ton amie, Béatrice ? Elle pourrait venir elle aussi.

— Gilbert ! Tu insistes tellement que je suis au bord de te raccrocher au nez, dit-elle, exaspérée.

— J’aimerais au moins que tu me promettes que tu vas y penser ? Ta mère n’en a plus pour très longtemps, il ne faudrait pas que tu hésites indéfiniment. Elle n’en a que pour quelques jours voire quelques semaines au maximum.

— Je sais, mon oncle, dit-elle d’une voix qui se voulait sincèrement triste.

— OK. Je te laisse réfléchir à cela. Je te tiens au courant si la santé de ta mère devenait plus précaire. Je t’aime, Émilie.

— Moi aussi, je t’aime, Gilbert. On se rappelle.

Ils raccrochèrent. Émilie resta paralysée devant son téléphone. Elle retourna devant sa toile qu’elle trouvait si éclatante, il y a quelques heures. Elle prit spontanément la peinture noire et en lança une bonne quantité sur sa toile à l’aide d’un pinceau. Sa mère revenait encore une fois assombrir une journée de sa vie et cela la faisait suer. Comment pouvait-elle, jusqu’à son lit de mort, venir mettre le chaos dans sa tête ? Pendant des années, elle avait tenté de l’oublier et, maintenant, elle faisait face à un dilemme qui n’aurait pas de gagnant. Son oncle avait bien raison, cela ferait sûrement du bien à leurs deux âmes de discuter franchement avant la fin, mais, dans sa condition, comment pourrait-elle affronter sa mère, sans paniquer et dans le contrôle de ses émotions ? Elle prit le téléphone et composa un numéro.

— Béa, il faut que je te parle !

— Bon matin…, dit son amie avec une voix endormie.

— Désolée, je ne t’aurais pas appelé si tôt si ce n’était pas important.

— Tu me réveilles toujours tôt, important ou non, Em, ironisa Béatrice. Mais ce n’est pas grave. Je t’ai dit que tu pouvais toujours m’appeler n’importe quand. Même lorsque j’ai la gueule de bois d’être sortie la veille et d’avoir passé une soirée du tonnerre avec un beau brun ténébreux ! Que se passe-t-il de si important pour me valoir un coup de téléphone à neuf heures du matin, un samedi ?

— Gilbert vient de m’appeler.

— Gilbert ? Ton oncle ?

— Oui !

— Il va bien ? s’inquiéta soudainement Béatrice.

— Oui, oui, tout va bien pour lui, répondit Émilie en laissant un silence planer.

— Hé, vieille branche, je suis toujours là ! Que se passe-t-il ?

— C’est ma mère, Béa…

— Oh, je vois. Qu’est-ce qu’elle a fait encore, celle-là ?

— Les médecins disent qu’elle n’en a que pour quelques jours voire quelques semaines maximum. Elle voudrait me voir, mais je ne sais pas, je…

— J’arrive ! coupa Béatrice en raccrochant.

Son amie savait très bien comment Émilie se sentait et elle n’avait certainement pas l’intention de la laisser seule. Elle connaissait tout du passé de son amie qu’elle avait rencontrée pendant leur cours d’informatique, cinq ans auparavant. Il n’y avait aucun secret entre les deux. Béatrice connaissait les difficultés psychologiques d’Émilie et connaissait ses démêlés avec sa mère. Elle s’habilla rapidement, se brossa les dents et quitta son appartement. Au diable le café, Émilie en aura sûrement de fait ! Elle fit la distance qui la séparait de chez son amie en dix minutes alors que cela lui en prenait normalement vingt. Il n’était pas question de laisser Émilie partir dans une crise d’anxiété et de perdre le contrôle. Les intenses crises d’angoisse d’Émilie pouvaient parfois la mener à une hospitalisation, car elle déconnectait totalement de la réalité. Béatrice arriva chez son amie et ne prit même pas la peine de cogner. Elle déverrouilla la porte d’entrée dont elle avait la clé. Elle avait obligé son amie à lui en remettre une.

C’était au lendemain d’un épisode d’angoisse intense à la suite d’un « flashback » où elle avait pris les bruits extérieurs d’une tempête de neige comme l’intrusion d’un agresseur potentiel. Elle avait appelé son amie en panique, haletante. Béatrice avait été obligée de casser une fenêtre pour entrer à l’intérieur et ainsi trouver son amie, en sueur et complètement figée, un couteau à la main. Béatrice lui apportait le réconfort et la confiance. Elle savait qu’elle pourrait compter sur elle à tout moment.

— Em ? appela Béatrice en enlevant ses chaussures. Em ?

Béatrice fit le tour rapide de la maison, mais ne trouva pas son amie. Sur le point d’être inquiète, elle aperçut de la lumière dans son atelier.

— Évidemment, se dit-elle en se dirigeant vers le garage.

Elle ouvrit la porte mitoyenne qui séparait la maison du garage et entra. Elle trouva son amie devant la toile où la peinture noire cachait des couleurs plus éclatantes.

— Ça ressemble tout à fait à ta mère cette peinture ! ironisa Béatrice.

— Pourquoi elle vient constamment remettre du noir dans ma vie quand je me relève tranquillement ? demanda Émilie, toujours les yeux sur sa peinture.

— Elle est d’une autre époque, Em. Il n'y a rien à comprendre. De toute façon, les mères, c’est là pour faire chier, non ?

— Comment peut-on détester sa propre mère ainsi ? demanda Émilie à haute voix, ignorant la dernière réplique de son amie.

— Parce qu’elle n’a pas su t’aimer comme une mère doit le faire, dit Béatrice en mettant ses deux bras autour d’Émilie et en déposant sa tête sur son épaule. Parce qu’elle a manqué la chance de connaître la meilleure personne que j’ai jamais connue et qui par chance est ma meilleure amie !

Émilie finit par sourire. Elle trouvait toujours Béatrice exagérée dans ses qualificatifs la décrivant, elle, la psychotique.

— Que veux-tu faire ? demanda Béatrice.

— Je ne sais pas trop. Que ferais-tu toi ?

— Avant tout ? Je prendrais un café ! Ça réfléchit mieux avec de la caféine !

— Allez, ma droguée, viens prendre ta dose, dit en riant Émilie qui avait retrouvé un peu de couleur.

Le duo se déplaça vers la cuisine de la maison et se versa une tasse de café.

— Tu cherchais une façon ces dernières semaines pour améliorer ton état post-traumatique. C’est peut-être le moment de confronter ton passé pour mieux avancer, dit Béatrice après quelques gorgées de café.

— Je ne pourrai pas y arriver seule.

— Qui a dit que tu serais seule ? J’y vais avec toi ! J’ai quelques jours de vacances en réserve qui peuvent bien être utilisés pour une bonne cause comme celle-là. Allez, appelle ton oncle et prends les arrangements, dit Béatrice en tendant le téléphone à Émilie.

Cette dernière prit le téléphone en soupirant et composa le numéro de téléphone de son oncle.

— Tu as intérêt à me rattraper si je dérape, dit Émilie en regardant son amie dans les yeux.

— Ça, tu n’as pas à t’inquiéter, je te suivrai comme une ombre et on fera des sessions de respiration ensemble, en cas de panique !

— Allo, mon oncle ? C’est bon, je vais aller la voir.

Émilie prit les coordonnées de l’hôpital et le numéro de chambre de sa mère. Elle salua son oncle qui se trouvait déjà au chevet de sa mère et lui promit de le retrouver là-bas en début d’après-midi. Émilie voulait prendre le temps de rassembler ses idées avant d’y aller, se faire un plan. Elle raccrocha, regarda son amie et coucha sa tête sur le comptoir. Misère, dans quoi s’était-elle embarquée ?

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