Chapitre 1 — 1 — Innamoramento
- 1 — Innamoramento
- 🔒 2 — Vague
Amnésie traumatique · Stéphanie Lullaby
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Je suis assise dans l’herbe. Des champs à perte de vue. On aperçoit tout de même une ferme au loin. Devant moi, quelques arbres mais surtout ma solitude. Et tant mieux. Derrière, mon éolienne. Oui, la mienne. Les tournesols commencent à fleurir. Si je n’avais pas aussi mal, je trouverais ce spectacle magistralement beau.
Je me trouve non loin d’une petite route de campagne. Peu de monde passe ici. Là, c’est complètement désertique. J’ai l’impression de voir du brouillard partout. Je n’arrive pas à savoir si ce sont mes larmes ou la réalité.
Un manteau épais me protège du froid matinal.
Les larmes coulent le long de mes joues. Je suffoque. Ma respiration devient difficile. Tout devient flou autour de moi.
Comment est-ce qu’on se sort de tout ça ?
Les pales de l’éolienne tournent rapidement, le vent ne doit même pas entendre mes plaintes. Mes cris. Mes maux.
Moi, j’entends les tourbillons qui se battent contre les rafales. Celles qui me broient.
Tout mon être qui se disloque en mille morceaux.
Toute mon âme crie au secours.
Quand la force arrive enfin en moi, je frappe le sol. Fort. Plusieurs fois.
Je serre mes poings qui rencontrent la terre, l’herbe. Je crie ma douleur et je vomis ma peine. Je cogne encore et encore. La haine, la colère, l’horreur, le manque et la souffrance.
Respire Chloé. Respire…
Ça fait si mal.
Quand plus rien ne parvient à sortir, ni le son de ma voix ni mon énergie, je laisse tomber mon corps au sol. Sur le dos. Je regarde le ciel déjà bleu entre mes larmes. La brise balaye les nuages au rythme de mes sanglots.
Il paraît que l’amour est le sentiment le plus beau à vivre. L’adage est si faux… Surtout lorsqu’il se termine. Et bien plus quand la situation n’est pas voulue.
Non, je la pleure encore. Je meurs chaque seconde de son absence. Je voulais tout vivre avec elle. Je voulais que chaque journée soit un sourire pour elle. Une redécouverte, un bonheur pur et simple.
Je voulais de tout mon être la rendre heureuse jusqu’au bout. Quel bout ? Celui qu’elle aurait bien voulu me laisser.
Celui qu’on mange comme un affamé dévore les dernières miettes.
Je supplie à qui peut m’entendre de m’aider à panser mes plaies. Elle ne reviendra pas.
Elle m’a quittée. Elle m’a quittée, oui.
Ça fait deux mois.
* * *
Février 2020.
— Ok alors, imaginons. On est chez des amis. Ils nous ont invitées à dîner.
— C’est mignon.
— Te moque pas de moi, c’est une perspective !
Charlotte se trémousse dans sa cuisine depuis quelques minutes alors que je l’observe, juste à ses côtés. Elle nous concocte un petit repas à base de courgettes.
— Donc, vas-y !
— On est à table et ils nous disent « allez-y, servez-vous du fromage », tu ne le fais pas ?
Je souris.
— Ça dépend.
— Mais ça dépend de quoi ? Ils nous donnent leur autorisation ?
Elle remue les courgettes tout en me regardant avec grand intérêt.
Elle me sourit à son tour.
— Ça dépend si les fromages sont déjà entamés. S’ils le sont, alors je me sers, s’ils ne le sont pas, je ne touche à rien.
Les yeux écarquillés, elle explose de rire.
J’aime déjà tellement ce son.
— Mais c’est fou !
— Ben… C’est comme ça.
Son air mutin me fascine. Il y a une semaine, on ne se connaissait que de vue. On ne s’était même jamais vraiment parlé. Et là, ce soir, elle me prépare des courgettes en nous imaginant aller dîner chez des amis.
— Donc en gros, bon, hypothétiquement bien sûr, je devrais entamer le fromage pour que tu puisses en manger ?
Accoudée à son plan de travail, j’acquiesce.
— Enfin, si tu veux que je mange du fromage oui.
— Mais pourquoi ??
— Je te l’ai dit, c’est comme ça ! L’éducation, tu sais…
— Mais tu es adulte maintenant !
— Oui, mais… entamer le fromage ou m’asseoir à table avant la maîtresse de maison, je peux pas. C’est comme si tu me demandais de trahir mes valeurs !
— Et si nos amis sont gays ? Il n’y a pas de femmes de maison ?!
C’est à mon tour d’exploser de rire.
— Tu vois très bien ce que je veux dire.
Puis d’un coup, elle porte tout son intérêt sur les courgettes qui cuisent, dans ses pensées.
— D’accord…
Je la regarde faire. Elle est si belle.
Puis elle reprend contact avec la réalité et me fixe.
— C’était hypothétique hein, bien sûr !
— Oui, bien sûr.
Charlotte. Quarante-trois ans. Une femme dont le charme m’a alpaguée dès le premier regard posé sur elle. Son corps, ses mouvements, telle une sirène troublant toute capacité de réflexion.
Elle, il lui a fallu cinq mois et l’aide d’une amie en commun pour qu’elle daigne poser les yeux sur moi.
Aujourd’hui, ça me fait rire. Parce qu’elle remue des courgettes à notre troisième rencard. Qui l’aurait cru ?
— Ce serait quand même dommage que tu loupes le fromage !
J’explose à nouveau de rire.
Je crois dur comme fer aux coups de foudre. Je ne suis pas du genre à emménager au premier rendez-vous, mais je suis du genre à me donner corps et âme quand j’y crois. Je ne pars jamais perdante. Si je joue, c’est pour gagner. Sinon, ça ne sert à rien.
Et là, je m’engouffre dans ses yeux avec élan. Je me précipite. Je veux qu’elle devienne mon tout. Oui, déjà. Je le sais, je le sens.
Et d’un coup, son regard s’assombrit.
Elle passe sa main derrière elle, sans jamais lâcher mes yeux, puis elle éteint la plaque à induction. Celle qui réchauffe le plat autant que son sourire carnassier le fait avec moi.
— Personnellement, là, ce n’est pas le fromage que je n’ai pas envie de louper.
Telle une louve, elle s’approche de moi et saisit ma taille de ses deux mains. Elle les pose délicatement et j’ai déjà terriblement envie d’elle.
Comment est-ce possible ?
J’ai déjà si peur de la perdre.
* * *
Juin 2021.
Il est dix-huit heures quand je m’affale dans le canapé. Je suis vide.
J’allume la télé en fond mais je n’arrive même pas à me concentrer pour la regarder vraiment. Il me faut du bruit. Je ne peux pas rester dans le silence.
Moi qui ai toujours adoré ça.
Avant elle, je pouvais passer des soirées entières en compagnie du silence. À lire tranquillement un bon roman sur le transat, dans mon jardin. À surfer sur internet ou à bosser.
Maintenant, ne rien entendre m’effraie. Je préfère la télé plutôt que le manque du son de sa voix.
Tout, mais pas le néant.
Quelques minutes plus tard, un plaid sur les jambes, le téléphone entre les mains, je fais semblant de sourire en visio. Chacune chez soi, on passe quelques soirées ensemble, tout de même. Des amies si présentes.
Mama et Flo mettent tellement d’énergie à me faire penser à autre chose que je ne peux leur refuser ça.
Si cette rupture m’a démontré quelque chose, c’est que je suis vraiment bien entourée. La solitude qui me pèse n’est qu’en moi. Parce qu’autour, elles sont là. Présentes. Toujours. Un message, un cri d’au secours. Et elles sont là. Elles me sauvent avec leurs petites mains. Elles réinstallent le sourire dans mon cœur. Petit à petit. Elles me bousculent et me soutiennent.
— Allez, avoue Mama, ton Pierre là, tu le kiffes !!
Flo tente de lui tirer les vers du nez depuis des semaines. En même temps, si Mama n’avait pas que son prénom à la bouche, on n’en serait pas là !
— Mais non putain, je ne mélange pas le boulot et le perso !
— On s’en fout, t’y vas et puis c’est tout ! répond Flo.
Dans une autre vie, j’aurais ajouté qu’elle a raison, mais là, ce soir, je ressens surtout l’envie de fredonner la chanson des Rita Mitsuko, celle qui clame haut et fort que les histoires d’amour finissent mal en général.
C’est de circonstance.
— Non, si jamais ça se passe mal, ça sera la merde après !
Ah, comme quoi, elle y pense aussi…
— Mais pourquoi tu veux que ça se passe mal ??
Flo insiste dangereusement.
Je ne sais pas si je dois intervenir maintenant ou laisser le rêve et l’espoir habiter mon amie.
— Parce que ça finit toujours mal.
Mama aussi connaît la chanson.
— Mais non, regarde ! Je suis l’exemple personnifié, je suis avec Benj depuis quatre ans et on a déjà deux enfants !
Mama est comme moi, elle ne veut surtout pas d’enfants. Ce n’est pas avec ça qu’elle va nous vendre du rêve.
— Encore moins !
J’avais raison.
Je ferais quoi sans elles ?
— Putain mais je serai jamais tata moi ?
Là, je souris vraiment.
— Bah pas grâce à moi en tout cas ! répond Mama d’un air dégouté.
Le soir, quand je vois la petite pastille verte sous leur pseudo messenger, je comprends qu’elles sont là pour moi et un poids quitte ma poitrine.
Si je n’avais pas ce manque atroce qui lacère mes boyaux en permanence, je pourrais même dire que je me sens bien.
Le bruit, leurs rires. Et je sais qu’un jour, tout ira mieux.
— Vous faites chier ! proteste Mama.
Enfin, sauf pour Flo qui ne sera jamais tata par Mama ou moi.
Quelques minutes plus tard, chacune retourne à sa vie. Leur présence durant ces quelques minutes me donne assez de force pour attendre le lendemain midi, quand elles vont venir à la maison pour partager le déjeuner.
Elles ne me lâchent pas.
Elles sont ma boussole.
Même mon appétit est parti. J’ai perdu quatorze kilos en deux mois. Bon, j’avais des réserves. C’est un mal pour un bien.
Il est un peu plus de minuit quand je sens le sommeil me gagner.
Je me lève du canapé qui prend la forme de mon corps au fur et à mesure des jours qui passent. Il s’enfonce, comme moi.
J’avance, titubant jusqu’à mon lit et m’allonge sur le matelas, qui lui aussi, prend ma forme.
Ce matelas qu’on a acheté il y a six mois pour qu’elle puisse y dormir confortablement. Le même qui n’accueille plus que mes larmes quand je regarde son oreiller vide.
Ce soir n’échappe pas à la règle.
Je me couche sur le côté gauche et je pose ma main sur la taie. Une boule aussi grosse que ma douleur se forme dans ma gorge.
Elle était là il y a encore quelques semaines. Et jamais je n’aurais cru que ça se terminerait aussi brutalement.
Jamais.
On s’était promis d’être ensemble au moins jusqu’à sa retraite. C’était notre truc. Elle avait trouvé cet avantage à notre écart d’âge de huit ans. Elle se voyait déjà rester au lit sous la couette chaude pendant que je me lèverai pour aller travailler.
À ce moment-là, ça me faisait sourire.
Aujourd’hui, c’est moi qui suis sous la couette au chaud sans elle. Et j’en crève.
J’éteins la lumière et me replace dans la même position. Mes yeux se familiarisent avec l’obscurité. Les larmes se faufilent entre mes paupières lourdes.
Il est presque une heure du matin quand le sommeil, enfin, fait cesser tous ces tourments.
C’est détruite que je m’endors. Mais un peu moins que la veille.
* * *
Mars 2020.
— On a qu’à se dire qu’on va sauver le monde ? dit Charlotte, avec l’impression d’avoir trouvé une formule magique. Si on ne se voit pas, si on tient bon, ça sauvera tout le monde !
— Je m’en fous de sauver le monde !
— Comment ça tu t’en fous ? Je pensais que tu étais bienveillante, moi !
Son air faussement choqué me fait sourire.
— Je le suis ! Mais là, c’est pas pareil !
— En quoi ?
Facétieuse, rieuse, elle me soutire un aveu.
Alors je lui donne.
— Ben je veux te voir… Bien plus que de sauver le monde !
Rien d’autre au monde ne vaut ses yeux pétillants.
— Moi aussi et tu le sais bien. Mais on n’a pas vraiment le choix.
Elle a raison.
Foutu confinement. Foutue covid. Foutues règles à la con.
Je la regarde et perçois ce que je n’ose réellement croire.
Elle semble déjà tenir à moi. Elle semble même bien avec moi.
Après seulement deux semaines à se découvrir, la covid est arrivée.
Nous obligeant au confinement et à notre séparation. Ce n’est certes rien face aux millions de personnes qui trouvent la mort par sa faute.
Mais comment réussir à dépasser les contraintes émanant d’un virus quand une relation commence ?
Comment ne pas se voir pendant un temps non défini alors que je ne pense qu’à la serrer contre moi ?
— Sauver le monde, alors ?
— Si jamais on y arrive, oui.
— Et si on n’y arrive pas ?
— On y arrivera. Si on surmonte ça, on pourra tout surmonter.
Sa phrase contient tellement de promesses. Mon cœur bat à tout rompre. Il est tiraillé entre cet amour naissant et cette séparation soudaine.
On est là, toutes les deux, sur le parking d’un supermarché, dans sa voiture.
Et on se dit au revoir pour un minimum de deux semaines. Minimum, car le gouvernement n’est absolument pas confiant.
Personne ne l’est. C’est la panique totale sur le globe. Et moi, je n'en ai rien à secouer. C’est elle que je veux, personne d’autre. Pas un confinement qui va réduire les prochains jours à son absence.
Charlotte a un fils, un adolescent de quatorze ans. Et il nous est pour le moment inimaginable d’officialiser notre relation aussi rapidement. Elle souhaite le protéger et moi, j’ai trop peur. Alors vivre ensemble tous les trois pendant cette période… Nous n’y pensons même pas. C’est pénible. Mais logique.
Je prends sa main dans la mienne. Puis fixe son regard.
— Tu sais quand t’as pas le droit, tu prends le gauche !
Elle sourit. C’est magnifique.
— On verra.
— On verra quoi ?
L’espoir renaît en moi.
— Si t’es sage !
Je fais semblant d’être outrée.
— Mais je suis toujours sage !
Son éclat de rire saccage tout mon bas-ventre. J’ai envie de la prendre dans mes bras et de la garder là.
— Mais oui, bien sûr !
Elle s’approche de moi et dépose un baiser sur mes lèvres.
— Je ne serai sûrement pas capable de passer deux semaines sans te toucher.
Elle murmure ces mots au creux de mon oreille.
Je m’embrase.
— Alors il faudra bien tricher, continue-t-elle.
Je l’embrasse à mon tour et pose mes mains sur ses cuisses. Je caresse son jean en imaginant la douceur de sa peau.
Il nous faudra être patientes.
Elle cesse le baiser et me regarde avec tendresse.
— Hugo va m’attendre, je dois y aller.
Je fais la moue. Je déteste ce moment. Et pourtant, il est bien présent.
— T’es sûre que ça sauvera le monde ? je demande, l’âme en peine.
— Oui ! Certaine ! Ce sera grâce à nous !
Je m’approche d’elle et la serre contre moi. Ma bouche cherche la sienne. J’aimerais me nourrir d’elle pour les prochaines semaines.
Je descends de sa voiture et me dirige vers la mienne, garée deux rangées derrière.
Elle démarre et me regarde une dernière fois. Son sourire est empreint de tristesse. Je le sens. Je le vois.
Mais nous devons sauver le monde. Cette fausse mission doit nous permettre d’avancer.
De toute façon, demain, nous serons confinées.
* * *
Juin 2021.
Un jour de plus en moins, c’est devenu mon dicton depuis deux mois.
J’attends le jour où mon corps se remettra à vivre. Où cette écrasante suffocation me laissera enfin tranquille.
Les études démontrent que la souffrance après une séparation dure plus ou moins trois mois. J’espère que ce sera moins que plus.
J’avais écouté un podcast où un expert en neurosciences expliquait que quand on souhaitait mettre fin à un deuil, quel qu’il soit, même l’amoureux, il fallait décider de la date à laquelle on souhaite qu’il se termine. Qu’à force de conditionner son cerveau, il finit par y croire lui-même et met toutes ses ressources en place pour que tout se déroule parfaitement.
J’avais choisi le 31 mai. Je m’étais dit que deux mois, c’était largement suffisant pour souffrir.
Mais nous sommes le neuf juin et les traces de lutte contre la terre sur mes phalanges prouvent que tout ça n’a rien de terminé.
* * *
Mai 2020.
Je passe le premier rond-point en sortant du village.
Personne.
Pas un chat.
Les rues sont vides depuis plusieurs jours. Aux infos, on ne parle que de ça. Covid. Confinement. Morts.
Je traverse le lieu-dit juste après, et continue ma route.
À en croire les médias, nous n’avons pas du tout réussi à sauver le monde. Nous nous sommes seulement sauvées nous-même. C’est déjà pas mal ceci dit. Mais égoïstement, je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas la voir à ma guise. La première vague est terminée et le confinement se termine dans deux jours.
Je traverse la nationale en respectant les limitations de vitesse. Ce n’est pourtant pas mon fort, mais il ne s’agirait pas de me faire contrôler pour excès de vitesse et qu’en plus, les flics s’aperçoivent de ma fausse attestation.
À deux jours de la fin.
J’arrive dans la rue des trois ponts. C’est ici qu’on a eu notre second rencard. Celui avant les courgettes.
Celui où j’ai goûté la saveur de ses lèvres pour la première fois. Celui où nous nous sommes retrouvées en pleine nuit dans un parking louche, au milieu de rien.
J’en souris en y repensant au volant de ma voiture. C’était un moment délicieux.
Je tourne sur ma gauche, dans un petit chemin tout aussi paumé. Je m’avance sur la terre caillouteuse.
Tout mon être palpite.
Toute mon âme virevolte.
Je vais la voir. L’embrasser. Sentir sa peau.
Je continue d’avancer, puis au loin, j’aperçois sa voiture déjà garée.
C’est la dernière fois que nous nous retrouvons ici.
Nous avons triché quelques fois, oui. Ici, dans ce chemin caché par les arbres derrière une station d’épuration.
Qui viendrait nous chercher ici ?
Je descends de ma voiture. Elle m’attend, debout devant la sienne. Elle porte une combinaison noire, par-dessus, une petite veste en jean bleue.
— Salut…
Son visage semble serein. Elle paraît heureuse de me voir.
— Salut... Tu m’as manqué.
Je fonds sur elle et ses bras m’entourent.
Son parfum m'enivre. Je ne sais pas ce qu’elle porte, mais je sens que cette odeur va devenir ma préférée. Enfin, ex-aequo avec celle de sa peau.
— Toi aussi.
— C’est bientôt fini.
— Oui, enfin !
Je sors de ses bras pour emprunter le chemin de ses lèvres. Je sens mes membres se relâcher. L’air revenir en moi.
Elle est là. Bien là.
Charlotte. La femme de ma nouvelle vie.
Ses mains passent sous mon débardeur. Le contact avec ma peau m’électrise.
Elle intensifie notre baiser en faisant glisser sa langue contre la mienne. Je sens sa respiration s'accélérer et ses mains plus baladeuses.
Elle me caresse le dos et s’empare de la fermeture de mon soutien-gorge.
Puis l’enlève.
Ma poitrine se libère et ses mains partent à l’aventure de mes deux monts qui n’attendent que ça.
Nos langues dansent dans un ballet qui ressemble de plus en plus à un rock endiablé.
Ses doigts agiles frôlent mes tétons qui se raidissent.
Elle échange nos positions et me colle contre sa voiture chaude. Mon corps ne répond plus. Mon cerveau non plus. Tout en moi brûle de désir.
Elle en profite pour caler une jambe entre les miennes. Elle me maintient contre la carrosserie. Un râle sort de ma bouche. Peut-être même deux.
Je ne les compte plus.
Elle prend en coupe mes seins alors que sa bouche se fraie un chemin dans mon cou.
Son corps semble aussi brûlant que le mien.
On devait se retrouver pour fêter la fin du confinement. Se faire un petit apéro au coucher du soleil, dans la douceur de cette soirée de mi-mai.
On devait arrêter de tenter de sauver le monde.
Et vivre enfin notre histoire.
L’allée caillouteuse du chemin qui était devenu notre refuge pendant ces quelques semaines, allait devenir le témoin d’un retour à la réalité, d’une histoire qui naissait. Enfin.
* * *
Juin 2021.
Une boule d’énergie ravage mon ventre.
Je ne sens rien d’autre que cette force puissante et incontrôlable.
C’est elle qui me réveille alors que je dors depuis seulement trois heures. Je m'assois dans mon lit aussi vite que possible pour tenter de calmer cette boule qui éclate dans tout le reste de mon corps, dévastant le peu de tranquillité qui y régnait.
Tout mon corps tremble, pique et joue avec mes pores.
— Putain, c’est quoi ce bordel ?
Je prends mon téléphone alors que mes mains sont elles aussi atteintes par le cataclysme.
4h10.
Et l’impression que je vais mourir tellement mon cœur se met à battre vite.
— Non mais sérieux ? Il se passe quoi là ?
Je panique. Ma respiration s’accélère. Je ne contrôle plus rien du tout. Je me lève aussi vite que possible de mon lit. Il faut que je marche pour faire partir ces espèces de picotements qui ont gagné tout mon corps. En moins de deux minutes.
Je fais quelques pas à travers ma chambre.
Mais rien. Rien ne se calme. Tout s’amplifie, même.
Pour une fin de deuil planifiée au 31 mai, j’ai plutôt l’impression que mes journées empirent.
J’allume mon téléphone et pianote un message adressé à ma psy. Depuis que Charlotte est partie, je la consulte une fois par semaine. Je n’imagine même pas l’état dans lequel je serais si elle ne m’avait pas aidée à prendre suffisamment de recul pour réaliser que ma vie a autant de sens avec ou sans elle.
Malgré tout l’amour que j’avais pour elle. Et que j’ai encore.
« J’ai un gros souci, je ressens comme une grosse boule d’énergie dans le corps et des picotements. ça ne s’arrête pas… »
Envoyé.
Bon il est 4h du mat’, elle ne devrait pas me répondre tout de suite mais au moins, l’appel au secours est lancé.
Je fouine sur internet alors que la boule continue de ravager mes entrailles. À tout cela, se mêle l’inquiétude. Qu’est-ce que c’est et pourquoi ça m’arrive, là, maintenant ?
Je sors de ma chambre et m’assois sur mon canapé.
— Ok Chloé, respire, cours, marche, bouge, la boule va finir par en avoir marre et partir !
Mes larmes montent sans même m’en apercevoir. C’est quand je sens une goutte atteindre ma joue que je perds le contrôle.
La rupture, la panique. Je tombe au sol à genoux.
— Putain mais tu vas me prendre quoi encore ??
C’est à l’Univers que je m’adresse. Je crois au destin et au karma. J’ai dû faire un paquet de conneries dans mes vies précédentes, ma mission de vie doit être de les réparer à travers… la souffrance ? La rédemption ? La résilience ? Mais de quoi ?
Mes mains, encore douloureuses d’avoir martelé la terre, sont posées à même le sol alors que des cris sortent de ma gorge. Rauques, durs et sanglotants. Je me recroqueville en position fœtale comme pour me rassurer.
Ça va passer, ça va passer.
À un moment donné, ça va passer.
IL FAUT que ça passe !
Cette fois, la colère me gagne. J’en ai marre de subir tout ça, de ne pas avoir une seule journée de repos depuis plusieurs semaines. de me lever chaque matin aussi fatiguée que la veille.
Mes phalanges n'apprécient pas, mais je prends mes coussins de canapé et je tape dedans jusqu’à ce que mon souffle se coupe.
Je frappe. Encore et encore. Je cogne de toute mon âme. Je continue d’expulser toute cette rage qui me dévore et me consume à petit feu.
J’explose jusqu’à ce que l’énergie de mes membres cède face à celle de la boule.
Aucune partie de mon corps n’échappe à… ça.
Je n’ai jamais subi de crise d’angoisse ou de panique, je ne connaissais même pas la différence entre les deux avant aujourd’hui et mes recherches sur le net.
Expulser toutes mes forces ne m’a pas soustraite de ce que mon corps exprime. Je ne comprends rien. Rien de tout ça n’est appréhendable. Réel.
Tout à coup, une idée me vint, à peine le temps de réfléchir que je me mets en action. J’entre dans ma salle de bains et me réfugie sous la douche.
Froide. Chaude. Je teste tout. Tiède aussi. Je reste sous chacune des températures plusieurs minutes et l’angoisse continue de m’atteindre encore. Même force, mêmes picotements.
J’aimerais déposer les armes.
Et m’endormir. M’endormir si profondément qu’on pourrait me réveiller dans six mois et alors je reprendrais ma vie comme elle l’était.
Sans Charlotte, liée à mon cœur par toutes les artères.
Pourtant, j’ai cette sensation qu’elle n’est pas responsable de tout ça. C’est certainement ce qui me perturbe le plus.
Cette impression que la rupture n’est pas le point de départ des cris du corps. Ce n’est pas ma première rupture et ceci ne m’était jamais arrivé.
En sortant de la douche, je saisis la serviette et commence à m’essuyer. J’appuie très fort sur ma peau. Je me dis que si je me fais mal, cette horrible sensation disparaîtra.
Faut bien tout essayer.
Mais rien.
Alors j’appuie encore plus fort. Des traces rouges apparaissent sur ma peau. La douleur ne couvre rien. Pourtant, sans comprendre pourquoi, elle me fait du bien quand même. Elle étanche ma soif de sentir autre chose que cette “crise” que je ne comprends pas.
— S’il vous plaît, qui que vous soyez, où que vous soyez, aidez-moi ! Je vous en supplie.
Et cette désolation d’être complètement impuissante.
Il est presque six heures du matin et pas de nouvelles de ma psy. Comment pourrais-je lui en vouloir ? Mais j’ai tellement besoin d’aide.
Les sensations sont toujours là. Mon corps brûle sous les fourmis qui ne s’arrêtent pas.
* * *
Janvier 2021.
Au moins quinze minutes que je surveille son arrivée. Je suis chez elle, elle doit être sur le chemin de retour du travail.
J’ai le ventre qui va exploser. Cela fait deux heures que je suis arrivée et que j’ai préparé ma petite surprise.
Je me surprends régulièrement à agir comme une ado de quinze ans qui serait amoureuse pour la première fois. Et à chaque fois, je suis aussi excitée de lui faire plaisir qu’apeurée de la décevoir.
En arrivant, j’ai allumé son poêle à bois, j’aime tellement la chaleur qu’il dégage. Et comme je déteste avoir froid, j’ai plutôt tendance à mettre des grosses bûches ! Tant pis s’il fait vingt-sept degrés !
Ensuite, j’ai dispersé dans sa maison tous les indices préparés à l’avance.
Tout ça faisait partie de son calendrier de l’avent. Confectionné à la main, un cadeau ou un bon par jour. Et là, c’était une chasse au trésor.
Je vois les phares de sa voiture arriver. Comme une gamine qui va ouvrir son cadeau, je me réfugie dans la pièce où se trouve le trésor à découvrir.
Quelques minutes plus tard, je l’entends entrer dans son garage. Une enveloppe l’y attend, éclairée d’une petite bougie. Dedans, les règles du jeu.
Je ne perçois rien de là où je suis, mais je l’imagine lire mon mot et je souris niaisement.
— Trop facile ! dit-elle en entrant dans la maison.
J’imagine un sourire dans le son de sa voix. Ça m’émeut. J’aime quand elle est heureuse.
Elle lit tout haut :
— Alors : le prochain indice est enfermé entre deux rubans rouges. Mais où est-ce qu’il y a des rubans rouges ici ?
J’entends ses pas. Elle est motivée.
Je suis tentée de lui répondre parfois, mais non, je ne dois rien dire. Quand je la sens sur une mauvaise piste, je lui envoie un message. Je ne veux pas qu’elle sache où je suis. Surprise.
— Ok donc maintenant un puzzle à reconstruire qui donne le nouvel indice ! Non mais je veux ma surprise moi !!
Parfois, ressort son côté enfantin. Et je m'émerveille autant qu’elle. De l’autre côté de la porte, cachée dans sa salle de bains, je jubile.
J’ai hâte qu’elle me trouve.
Il ne lui faut pas longtemps pour y parvenir.
Quand elle ouvre la porte de la pièce remplie de fumée chaude, des dizaines de bougies sont posées partout. Et un bain, coulé, rempli de mousse l’attend.
Pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs.
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