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Antarès - Tome 1 : Origines · Sham Rigel

Lire Antarès - Tome 1 : Origines en ligne gratuitement Chapitre 1 : Le gouffre

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Chapitre 1

Sous l’œil bienveillant d’un beau croissant que lui offrait la Lune et de son étoile préférée en ce début d’avril, Sirius, Jessie rentra ce soir-là un grand sourire aux lèvres. Elle contemplait ce magnifique ciel que la douce luminosité lunaire venait envelopper et qui la laissait rêveuse et pensive depuis l’enfance. Une infinie beauté que cet univers mystérieux dessinait sous ses yeux.

Cette fin de soirée venait parfaire une journée forte en émotions et rythmée par ses compagnons de tous les jours, ses meilleurs amis, Yan et Thomas. Ils avaient décidé de l’emmener dans une de leurs aventures, au beau milieu d’un lac naturel vieux de plusieurs millénaires, perdu dans les Alpes de Hautes Provence. Un endroit que très peu de personnes connaissaient et pour cause, ce lac était destiné aux scientifiques spécialisés dans la faune et la flore terrestre aux abords de plans d’eau d’altitude.

Yan et Thomas, amis depuis leur plus tendre enfance, étaient de grands gaillards que tout opposait. Autant l’un était brun aux yeux marron, musclé et plutôt réservé, autant l’autre était blond aux yeux clairs, menu, n’ayant jamais sa langue dans sa poche. Ensemble, ils avaient fait les quatre cents coups. Issus de familles modestes, ils avaient poursuivi leur scolarité ensemble. Yan était patron d’une boutique d’informatique, quant à Thomas il s’était spécialisé comme architecte paysagiste, une manière pour lui de rester proche de la nature qu’il affectionnait particulièrement.

Ils ne passaient jamais un week-end sans repartir en quête d’aventures et, plus spécialement, le trekking de haute montagne, l’escalade et la plongée qui étaient leurs passe-temps favoris.

Quant à Jessie, sophrologue, elle les avait rencontrés, une dizaine d’années plus tôt, lors d’un stage de perfectionnement en plongée sous-marine.

Depuis, presque tous leurs week-ends étaient consacrés à ces genres d’activité.

Une fois chez elle, après une bonne douche bien chaude qui la changeait des températures relativement fraîches du lac, elle se lova sur son vieux canapé Le Corbusier, hérité de ses grands-parents. Une tasse de thé vert aux agrumes à la main, elle repensait à sa journée en compagnie de ses « deux aventuriers » comme elle aimait les appeler.

Ses deux amis avaient réussi à la convaincre de venir avec eux pour explorer un nouvel endroit préalablement découvert par hasard.

Après une courte hésitation, elle s’était finalement décidée à les suivre, sachant qu’elle n’aurait de toute manière rien de mieux à faire. Plutôt que de rester seule, cette option l’arrangeait assez bien même si cette journée ne sera pas de tout repos comme chaque fois qu’ils préparaient une sortie improvisée deux jours avant.

Jessie, du haut de son mètre soixante-dix et de ses trente-cinq ans, s’estimait encore relativement bien entraînée à ce genre d’activité sportive. Fille unique, ses parents l’avaient toujours protégée, choyée, l’incitant à poursuivre des études supérieures, tant elle avait des capacités. Adepte des sports extrêmes, elle était plutôt du genre à profiter de chaque instant que la vie lui offrait. De taille élancée, elle ne passait jamais inaperçue lorsqu’elle sortait en compagnie de ses amis. Les regards se tournaient volontiers vers elle, avec son allure décontractée, ses cheveux châtains qui lui tombaient jusqu’aux épaules et ses yeux d’un bleu profond qu’elle soulignait d’un léger mascara, renforçant son regard mystérieux.

Le téléphone sonna et la tira de ses pensées.

— Jess, c’est Thomas. Alors, tu as réfléchi pour demain ? Tu nous accompagnes ?

Thomas, le petit dernier d’une famille de trois enfants, aimait s’évader à la moindre occasion pour profiter de la vie et ne songeait nullement à fonder une famille dans l’immédiat. Jessie aimait le savoir heureux de cette manière. Il était en quelque sorte son confident depuis plusieurs années maintenant et avait toujours été présent dans les moments difficiles. Il ne se gênait nullement pour venir squatter son appartement quand il estimait ne pas avoir envie de rentrer chez lui.

— Écoute Thomas, je ne sais pas encore. Cette journée m’a épuisée et j’ai une grosse semaine qui m’attend ! Je dois retourner au chalet de mes parents pour faire le tri.

— Allez ! Tu verras, on se la fera cool demain, c’est promis ! Si tu veux, on t’aidera… Tu sais comme on aime également retourner dans cet endroit ! J’ai encore des jours de congé à prendre. Allez, Jess ! répéta Thomas.

Jessie réfléchissait. Ses amis avaient décidé de partir faire du trekking en altitude. À vrai dire, elle ne passait finalement que peu de temps à profiter de son appartement, ses amis sans arrêt à la recherche de nouveaux trips. Cette semaine de repos allait lui permettre de profiter d’un peu de détente. Elle adorait partir en randonnée dans les montagnes et explorer les milieux sous marins. Ces magnifiques endroits aussi différents soient-ils l’émerveillaient chaque fois. Mais ce qu’ils avaient découvert aujourd’hui la laissait pensive…

— Tu t’es endormie, Jess ? Je ne t’entends plus.

— Non, je suis toujours là. Je songeais à demain.

— On a tout l’équipement qu’il nous faut pour le trek. Ne t’inquiète pas, nous ne prendrons pas de risques. Yan a déjà repéré un superbe endroit, facile d’accès. On monte tranquille et on redescend tout aussi facilement. Alors ? insista Thomas.

— OK, va pour demain huit heures. Vous amenez les croissants au passage, j’espère !

— Bien sûr ! On sait l’effet que peut te faire un croissant aux amandes pour le petit déjeuner !

Jess se mit à rire sur ces propos et raccrocha après lui avoir souhaité une bonne nuit.

Elle prit son PC portable, se recala confortablement dans son canapé et commença à pianoter sur son clavier à la recherche d’informations concernant le site qu’ils avaient découvert, espérant en apprendre davantage sur cette grotte souterraine tapie au fond du lac. Pour la première fois, cette sortie de plongée l’avait angoissée. Elle ressentait encore l’étrange malaise qui l’avait gagné l’obligeant presque à regagner la surface et leur barque.

Sans succès et finalement épuisée, elle rejoignit sa chambre et s’endormit rapidement.

Sa nuit fut propice à d’étranges rêves, où se mêlaient de superbes créatures d’un autre monde et où le chemin de randonnée qu’ils empruntaient disparaissait sous ses pieds…

Elle se réveilla en sursaut, cette nuit-là, se demandant combien de temps elle referait ce genre de rêve, chaque nuit, depuis la disparition de ses parents. Le plus troublant étant sans doute ce sigle qu’elle retrouvait dans chacun de ses songes et qu’elle n’arrivait pas à identifier alors qu’il lui semblait si familier. Une sorte de polyèdre en forme d’étoiles…

Le lendemain, à huit heures tapantes, les garçons entraient chez elle, avec un sac rempli de croissants chauds, dégageant une odeur de caramel et d’amandes grillées. Son appartement était spacieux, décoré avec goût, sans fioritures, de style scandinave, épuré et chaud à la fois. Jessie avait hérité à la mort de ses parents, suite à un accident tragique, et elle avait décidé d’investir une partie de son héritage dans cet appartement situé dans un quartier calme d’une ville de vingt-cinq mille habitants, située aux pieds des montagnes. D’un petit appartement avec dépendances, elle avait fait un superbe loft. L’autre partie de son héritage, elle se l’était réservé pour se mettre à son compte en ouvrant son cabinet thérapeutique qui depuis prenait de plus en plus d’ampleur et de renommée.

— T’es prête, ma grande, pour une nouvelle journée de haute voltige ? plaisanta Yan.

Yan était ce genre de garçon toujours joyeux, fils unique, grand brun ténébreux faisant craquer les filles et même parfois les garçons ! Il avait gardé ce côté jeune adolescent et profitait de tout ce que la vie lui offrait, tout comme Thomas, jusqu’au jour où il trouverait la femme de sa vie, l’épouserait, et fonderait une famille… « Comme dans les contes de fées ! » s’en moquait Jessie.

— Ah non ! cool aujourd’hui, Thomas me l’a promis, répondit-elle alors qu’elle remplissait leur tasse de café en regardant ce dernier, un léger sourire aux lèvres.

— Quoi ?

Thomas parlait tout en croquant dans son croissant. Il leva son regard enjoué vers ses deux amis. De toute manière, Yan avait déjà planifié la journée. Il ajouta :

— Tu le connais, quand il a une idée en tête, il faut qu’il aille jusqu’au bout ! Sinon, il va encore nous faire subir sa mauvaise humeur.

— Non, mais t’es pas possible ! lui répondit Yan. C’est toi qui as eu cette idée au départ… et c’est toi qui n’arrêtes pas de râler !

— Pas la peine de vous chamailler ! Je vous accompagne de toute façon, grogna Jessie, terminant son croissant.

Elle avait appris à les connaître. Et quand ils commençaient à se disputer, il valait mieux couper court immédiatement. Elle s’amusait à les regarder s’entêter tous les deux, comme deux gamins à qui l’on refuserait quelque chose. Yan était plus âgé d’un an et légèrement plus grand que Thomas. Sa rencontre avec ses deux amis avait été pour le moins assez spectaculaire, lors d’un stage de plongée, sous les glaces du Pôle Nord. Un souvenir à la fois chargé d’images inoubliables, mais également riche émotionnellement puisque les garçons avaient risqué leur vie pour la sauver d’une noyade certaine. De cette époque ne subsistait guère plus qu’une cicatrice visible sur son visage au niveau de sa pommette gauche. Mais le plus important, c’était cette amitié qui les liait depuis maintenant dix ans.

« À l’époque, Jess venait de rompre avec son ex-petite amie. Profitant de cette période, elle découvrit la plongée. Chaque week-end, elle s’entraînait en piscine afin de passer ses différents niveaux, avant d’entreprendre de plonger en milieu marin. Son entraîneur la poussait à faire des stages dans différents domaines aquatiques jusqu’au jour où une offre se présenta. Un stage de perfectionnement au Pôle Nord ! Elle ne pouvait refuser une telle opportunité et, l’année suivante, elle embarquait à bord d’un ferry pour le Grand Nord.

Elle y rencontra Yan et Thomas, avec lesquels elle sympathisa rapidement. C’étaient deux joyeux lurons qui ne manquaient jamais de la faire rire avec leurs histoires de jeunesse, mais également en partageant leurs expériences dans des domaines qu’elle affectionnait particulièrement, ce qui plu tout de suite à Jessie qui n’était pas en reste au niveau de ses compétences.

Le lendemain de leur arrivée, ils suivirent un cours d’apprentissage à cette forme particulière de plongée. Un entraînement spécifique incluant notamment des notions de base sur la formation des glaces, les équipements nécessaires, des exercices de sécurité ainsi que les différentes techniques utilisées pour percer les trous d’accès et de sortie de plongée.

S’ensuivit la pratique, qui se déroulait par équipe de trois. Deux plongeurs munis de harnais et rattachés par une ligne de vie (ou fil d’Ariane), elle-même tenue par une autre personne restant en surface, le tendeur, s’assurant que celle-ci reste constamment tendue. Le deuxième plongeur était équipé de façon à intervenir en cas de détresse et pour porter secours.

Pour Thomas et Yan, il s’agissait de leur deuxième voyage et ils devenaient coutumiers de ce genre de plongée.

Jessie, pour sa première fois dans ces conditions, se sentait moins fière. Une grosse appréhension la saisit lorsqu’elle s’assit sur le bord du trou d’accès. Elle sentait sous ses fesses la dureté du sol gelé, mais sa combinaison étanche, portée par-dessus ses vêtements spécifiques adaptés, la protégeait agréablement de ce froid polaire. Il lui fallait maintenant descendre dans ces eaux glacées, sous près de cinquante centimètres de glace. La température de l’eau avoisinait les deux degrés. Elle s’immergea, retenue par son fil de vie, Thomas la précédant. Jessie eut le souffle coupé par la beauté de ce qu’elle avait sous les yeux. Un paysage féerique et fantasmagorique. La lumière passait à travers la couche de glace, illuminant les fonds d’une lueur verdâtre et jouant sur la glace. Une sensation unique et agréable ! Elle apercevait ses bulles monter et se coller sous la glace. Cette glace qui empêchait tout vent de venir troubler ce milieu liquide et immobile… Sa visibilité était maximale au travers de ces eaux cristallines. Et la glace, à la surface, sculptée progressivement par les bulles des plongeurs, offrait des bas-reliefs majestueux.

Au fur et à mesure qu’elle avançait, cette sensation d’immensité sous les glaces, ce silence la rappelèrent à d’autres souvenirs. Elle se voyait enfermée, sous une coupole de verre, et une panique la submergea. Elle s’agita dans ces eaux limpides et sa vue se troubla. Elle ne distinguait plus le trou de sortie quelques mètres plus loin.

Thomas qui la suivait à distance s’était aperçu que quelque chose n’allait pas. Il émit des signaux de détresse en tirant sur la ligne de vie que Yan retenait. Celui-ci parvint à les ramener à la surface tant bien que mal et Jessie, dans sa panique, rencontra un bloc de glace qui la blessa au visage.

Aidée par Yan et Thomas pour la tracter à la surface, elle reçut les premiers soins rapidement, une plaie lui recouvrant la joue.

Mais c’était sans compter sur sa détermination et son obsession d’y retourner.

Le lendemain, une nouvelle journée s’annonçait radieuse et propice à renouveler cette expérience unique. Jess retenta sa plongée sous ces eaux froides et ce paysage ô combien majestueux ! Ce fut une réussite totale et un souvenir impérissable. Le dernier jour de leur aventure de ce côté du Pôle et leur dernière plongée furent un émerveillement et un ravissement pour tous les trois. Une rencontre nez à nez avec des manchots et un béluga… un monde sous-marin souvent ignoré, qui se révélait à eux dans toute sa splendeur. »

Depuis ce stage, une amitié était née entre eux, et ils s’organisaient fréquemment des journées en pleine nature.

Ils quittèrent l’appartement et grimpèrent dans la voiture de Thomas. Un vieux Land Rover Defender crème, recouvert de nombreux autocollants, provenant des quatre coins de leurs aventures. Un quatre-quatre qui avait vécu et même survécu à de multiples voyages au travers de chemins accidentés, en dehors des sentiers battus. Après une heure et demie de route en direction des cols montagneux, ils empruntèrent un chemin forestier et accidenté sur quelques kilomètres. La route était étroite et accessible uniquement avec une voiture bien équipée. Ils suivirent le sentier jusqu’au bout.

Depuis celui-ci : des départs de randonnées pédestres s’affichaient sur un vieux panneau de bois qui avait quelque peu souffert des températures de l’hiver. Yan leur montra la direction qu’il avait retenue, l’ayant déjà parcourue des années plus tôt, en plein mois d’été. Le paysage était quelque peu transformé par l’hiver rude qui était passé sur la région. Il avait choisi un trek d’une difficulté moyenne, d’un peu plus de mille cinq cents mètres de dénivelé qui les amènerait à une altitude de trois mille mètres. Avec à la clé un paysage à couper le souffle ! Une vue plongeante sur un lac majestueux, d’un bleu turquoise qui s’étendait sur presque trois cents hectares.

La journée s’annonçait lumineuse, mais fraîche en ce début du mois d’avril. Une belle couche de neige recouvrait encore le sentier balisé. Personne n’était venu en ces lieux depuis longtemps. Ils savaient qu’ils ne rencontreraient aucun randonneur sur leur trajet.

— On va suivre le sentier qui chemine à travers bois, indiqua Yan leur montrant l’endroit où débuter leur marche. On va y aller tranquillement au départ parce que le dénivelé est assez raide sur presque six cents mètres. On fera une pause plus haut. On en a pour deux bonnes heures pour atteindre le premier niveau.

— Tu m’inquiètes ! dit Jess. Le deuxième niveau c’est quoi ? De l’escalade ?

— Non ! Rassure-toi, dit Yan. La pente est plus douce passé ce cap. Nous longerons la crête, mais à mon avis on se retrouvera dans la poudreuse jusqu’au coude… plaisanta-t-il encore.

— Non, mais tu rigoles j’espère ! grogna Thomas. J’ai pas envie de ressembler à un yéti figé pour l’éternité !

Jessie et Yan échangèrent un regard ironique sur ses airs grognons. Ils se mirent en marche, chacun ayant revêtu leurs vêtements adaptés pour ce trek. Des vêtements isolants pour se protéger du froid, car même si le temps était au beau fixe, les conditions météorologiques pouvaient changer soudainement, surtout en montagne. Ils avaient privilégié également des pantalons imperméables à la neige et des chaussures de randonnée surmontées de guêtres. Et les indispensables raquettes, qu’ils chausseraient en fonction de l’étendue de couche de neige présente certainement lors de leur ascension. Thomas avait embarqué avec lui son matériel photo et sa GoPro qu’il avait fixée sur son blouson à hauteur de son torse. C’était un indispensable dont il ne se séparait jamais. Chacun muni de leur sac à dos et de bâtons de marche, le trek pouvait démarrer.

Yan marchait au côté de Jessie alors que Thomas prenait son temps pour prendre des photos avec son grand-angle, du magnifique panorama qui changeait au fur et à mesure de leur avancée. La forêt était magnifique et les rayons du soleil pointaient à travers une trouée de branches, renvoyant une lumière tamisée somptueuse flirtant entre le jaune et l’orangé. Thomas s’imprégnait de la beauté naturelle de ce site. Il aimait particulièrement ce début de printemps où renaissait la vie après l’hiver quelque peu trop long dans cette région des Alpes.

Après un peu plus de trois quarts d’heure de marche, la neige se faisait plus dense, les obligeant à se chausser de leurs raquettes. Ils en étaient à un peu plus de la moitié du parcours de la première étape. À présent, le sentier avait disparu sous l’épaisseur de la neige. Le paysage était magnifique. Un ciel sans nuage, d’un bleu azur. Les mélèzes étaient recouverts de givre à cette altitude et le décor leur semblait féerique. La neige était douce et rendait leurs pas feutrés. La beauté des éléments de cette nature sauvage les emportait loin de leur routine journalière. C’était un dépaysement total et Jessie était heureuse de les avoir suivis dans ce cadre idyllique.

— Le sentier a disparu, mais si ma mémoire est bonne il faut continuer dans cette direction, pensa Yan à haute voix.

— On va se perdre ! Tout est blanc ! dit Thomas, enchanté. C’est trop cool… On va faire nos traces !

— Ah ! Et bien pour une fois que cela ne te fait pas râler, le taquina Jess.

— Je te surprends non ? dit Thomas lui adressant un petit clin d’œil et un beau sourire.

— Au pire nous avons nos portables. On va continuer, j’aimerais au moins vous montrer la vallée et son lac depuis là-haut. C’est un spectacle à ne surtout pas louper ! enchaîna Yan.

Les trois amis reprirent leur marche. La forêt qu’ils avaient traversée était maintenant loin derrière eux et il ne subsistait plus que quelques épicéas encore épars au milieu de ce blanc immaculé. Yan sortit ses cartes, de manière à se situer. Ils avaient dû dépasser le premier niveau, et la glace venait à présent recouvrir le sol par endroit. Yan scrutait l’horizon tentant d’identifier les sommets qui se dressaient majestueusement devant eux. Des couloirs d’avalanche se détachaient nettement dans ce somptueux décor.

Jess et Thomas s’étaient déniché un rocher pour faire une pause assise, attendant les indications de Yan. Ils échangeaient sur les photos prises par Tom.

Au loin, des grondements annonçant d’autres avalanches se faisaient entendre. Jessie se leva et regarda en direction des hauts sommets enneigés et des glaciers à perte de vue. Elle revint vers Yan avec Thomas. Il semblait perdu au milieu de cette immensité blanche.

— On va continuer tout droit, dit Yan. Il doit y avoir un refuge de randonnée d’été non loin si je me souviens bien. On s’arrêtera pour étudier à nouveau la carte. On reviendra sur nos pas si on se perd ! Ça vous va ?

— On te suit, dit Jess. Tant que nos traces restent visibles !

— Ouais ! Si jamais il neige, ce sera foutu ! pensa Thomas. Et si le refuge a disparu, je mourrai de faim, ronchonna-t-il encore.

— J’ai vérifié la météo pour aujourd’hui et ils annoncent grand beau ! lui sourit Yan.

— Peut-être… Tu connais comme moi les caprices de Mère Nature ! Une bonne grosse tempête et envolé les trois copains… plaisanta Thomas. Ceci dit cela m’arrangerait de disparaître quelque temps ! Plus besoin de bosser, le pied !

— Tu m’as l’air bien en forme ! lui dit Jessie. T’es amoureux ou quoi ?

Thomas partit d’un grand fou rire, surprenant ses deux amis.

— Qui moi ? Ha ! ha ! non, mais Jess tu me connais voyons ! C’est mon humour noir !

— Je préfère ! le taquina Jess. Je n’aime pas quand t’es trop sérieux.

Yan les rappela à leur objectif du jour. Atteindre au moins un des premiers points de vue.

Ils reprirent leur marche, raquettes aux pieds. Ils avancèrent encore sur quelques centaines de mètres de dénivelé. Un vent d’altitude s’était levé faisant chuter les températures de quelques degrés. Des nuages s’amoncelaient au-dessus des sommets montagneux.

Le petit refuge en pierre se distinguait au loin, perdu dans cette immensité neigeuse. Il permettait à Yan de s’orienter, à travers ce décor majestueux qui s’étendait sur des kilomètres à perte de vue.

— Le refuge est juste là, leur dit Yan, montrant le chalet au loin.

— Juste… ! Tu me fais rire Yan ! Il est minuscule tellement il semble loin encore ! grogna Thomas.

— Ah ben voilà ! Cela faisait longtemps, ironisa Jess. Tu es revenu parmi nous Tom ?

— C’est l’altitude qui me perd, plaisanta Thomas, un grand sourire sur ses lèvres blanchies par sa crème solaire.

— On doit être à environ deux kilomètres du refuge, fit Yan plus sérieusement. On y fera une pause déjeuner. J’ai pris un mélange de fruits secs, des bananes, du thé chaud et une fiole de Génépi, dit-il encore en montrant la poche intérieure de sa doudoune.

Jessie avait hâte de rejoindre ce petit chalet de montagne, elle était impatiente de se poser. Le froid était pénétrant, mais ses couches isolantes de vêtements techniques la protégeaient efficacement. Elle respira à fond et reprit sa marche. Elle avait chaussé ses lunettes de soleil spéciales haute montagne, indice quatre, pour se préserver des rayons intenses. Elle regarda sa montre. Il était presque treize heures et le soleil était haut dans le ciel, l’éblouissant par sa luminosité à cette altitude. Yan et Thomas avaient quelques mètres d’avance sur elle. Peu importe, elle prendrait son temps. Le paysage était trop beau pour ne pas s’y intéresser quelques instants.

Quelques instants pendant lesquelles des images inquiétantes ou plutôt des flashs se dessinaient dans son esprit. Identiques à ses rêves : un sol qui se dérobait sous ses pieds, et qui l’engloutissait, l’absorbant comme des sables mouvants… Elle retint sa respiration, tentant de faire disparaître ces images troublantes et son malaise. Les mêmes sensations qui l’avaient déjà saisie hier alors qu’ils plongeaient et exploraient cette grotte sous-marine.

Yan et Thomas s’étaient arrêtés sentant Jessie perdre du terrain sur eux. Ils rebroussèrent chemin pour revenir vers elle.

— Ça va Jess ? demanda Yan, inquiet.

— Oui juste un petit coup de fatigue, mais ça va aller.

— T’es sur ? s’enquit Tom, voyant son amie légèrement pâle.

— Ne vous faites pas de bile les gars… je gère ! On continue !

Mais son malaise avait du mal à se dissiper et son flash lui apparut à nouveau. Elle ne pouvait se l’expliquer et eut soudain la sensation qu’il signifiait quelque chose. Elle se souvint de ses rêves successifs, une enfilade de polyèdres de formes et de tailles différentes et essaya de faire le rapprochement avec ce qu’elle venait d’apercevoir de manière très floue. Jessie fit une pause à nouveau, submergée par ces visions, tandis que ses amis poursuivaient leur chemin. Elle sentait une chaleur intense se diffuser en elle. Une sensation encore jamais éprouvée jusqu’à présent.

Un nouveau grondement se fit entendre non loin de leur position qui les surprirent tous les trois. Une nouvelle avalanche ? Thomas avait branché sa GoPro et filmait, sans trop savoir où regarder, alors que Jessie se dirigeait vers un champ de dunes bleutées formées par des amas de neige, qui l’attirait de manière irrationnelle. Une énergie envoûtante qu’elle ne pouvait fuir se propageait lentement jusqu’à elle et l’incitait à s’en rapprocher.

Yan et Thomas furent surpris de voir leur amie avancer dans une direction opposée. Un halo de lumière que seule Jessie percevait semblait émaner de cet endroit vers lequel elle marchait, tel un automate. Ses amis la voyant escalader l’une de ces dunes tentèrent de la stopper.

— Jess ! Arrête-toi ! lui cria Yan, inquiet de la voir disparaître derrière celle-ci.

Jessie avait quitté le sentier de randonnée et s’était enfoncée dans la poudreuse. Le risque qu’elle tombe dans une crevasse était important !

— Elle ne nous entend pas ! précisa Thomas, courant difficilement dans la neige avec ses raquettes aux pieds. Yan dépêche-toi !

Yan se délesta de son sac à dos pour suivre Thomas. L’épaisse couche de neige les ralentissait considérablement.

— Jess ! tenta encore Thomas. Jess ! Reviens !

Jessie ne les entendait pas, envoûtée par l’endroit… L’énergie qui émanait du sol était maintenant à son apogée, l’attirant inexorablement. Elle ne sentait pas le danger et ne voyait pas ses amis qui accourraient vers elle.

Ceux-ci eurent juste le temps de s’approcher suffisamment près et de l’agripper, tentant de la retenir, que le sol se mit à vibrer pendant quelques secondes avant de s’ouvrir brusquement sous leurs six pieds. Une crevasse venait d’apparaître et les engloutit tous les trois…

Les éléments qui s’étaient déchaînés quelques instants plus tôt laissèrent la place à un retour au calme. Seul le souffle du vent sur la neige fut témoin de leur disparition.

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