Chapitre 1 — Prologue
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« L’enfer est vide, tous les démons sont ici ! »
William Shakespeare,
La Tempête, 1610-1611
À l’hôpital, le bébé était né sans le moindre duvet sur le crâne. Cependant, il devint, au fil des jours, une enfant rousse, ses cheveux plus rouge flamboyant qu’orange blafard. Cela émerveillait les sages-femmes. Cette pauvre petite, orpheline dès son arrivée au monde, leur semblait alors être une sorte de fée, un elfe de feu, une minuscule créature magique échouée par mégarde dans leur maternité bordelaise Aliénor d’Aquitaine.
Personne n’avait pu soutirer un quelconque nom de famille à la mère, débarquée en plein travail aux urgences, ni même un prénom ; à peine avait-elle été consciente, d’ailleurs.
Vingt minutes après avoir franchi les portes de l’hôpital, le bébé naissait, et sa maman exhalait son dernier soupir. Entre les deux, celle-ci n’avait pas prononcé un seul mot. Elle était juste venue accoucher là, comme cela aurait pu être ailleurs, au beau milieu de la rue, par exemple. Cette femme pleine de mystère et sa fin silencieuse avaient ému tout le personnel de la maternité. La petite fille rescapée, arrivée dans ce monde déjà trop cruel, devenait en toute logique une pauvre créature qu’il fallait choyer.
Après quelques jours de premiers soins et l’attente d’un papa en retard, le service social de l’hôpital lança la procédure réservée aux cas de naissance avec une mère morte en couche. Personne n’était venu réclamer l’orpheline, personne ne paraissait se soucier d’elle, alors les aides-soignantes, de plus en plus attendries par la présence de cet être merveilleux, décidèrent de lui donner le doux prénom de Calista.
Calista resta une semaine à la maternité. Le personnel la dorlotait et la plaignait. Sa crinière, d’une couleur étonnante, poussa de plusieurs centimètres en l’espace de quelques jours. Après avoir lancé de grands cris terrifiants au moment de sa naissance, elle s’était murée dans un silence tranquille. Un nourrisson qui ne vagit pas, c’était si rare que la petite faisait la curiosité de tout l’hôpital. On venait l’observer, l’admirer, avec ses beaux cheveux rouges, son air serein et ses yeux singuliers.
Car son regard, au contraire des autres nouveau-nés, n’était ni bleu, ni vague, ni recouvert du voile périnatal. Non, Calista avait l’iris clair, la pupille limpide. On sentait qu’elle distinguait les contours et les détails, qu’elle voyait vraiment les choses. Oh oui, elle était véritablement surprenante, cette petite-là.
Au bout d’une semaine, personne n’avait réclamé sa filiation et l’enquête n’avait rien apporté de probant quant à la maman. Celle-ci n’était mentionnée ni dans les fichiers de la police criminelle ni dans ceux des personnes portées disparues. Le bébé fut donc confié à l’orphelinat de la ville. Calista était l’innocence même, la pureté parfaite d’un enfant arrivé là sans avoir rien demandé et subissant déjà les assauts d’une existence injuste, promise à moult désagréments.
Sauf que, dans les faits, elle n’avait rien d’une enfant ordinaire, d’une parmi tant d’autres, comme il en vient chaque jour dans ce genre d’établissement.
En effet, elle était née de l’union – bestiale – de deux êtres humains, en l’occurrence une brute inconnue rencontrée dans un bar miteux et sa pauvre victime. Mais elle avait surtout en elle l’âme perfide d’un démon issu des enfers. Elle était le fruit magnifique, et à la fois pourri, d’un homme et d’une femme, oui, néanmoins son esprit se voyait à jamais perverti par le mal, possédé par les influences néfastes des mondes diaboliques. Pour preuve : ce petit être minuscule dans ses langes blancs avait accompli, comme première action sur cette terre, un meurtre, un matricide, même. Car dès son arrivée, en franchissant la barrière sacrée utérine, celle-ci avait renvoyé sa mère dans le royaume des limbes.
Emmaillotée dans des couvertures roses jurant avec le rouge de sa toison, la fillette fit donc le trajet vers l’immense orphelinat bordelais en silence, dans un couffin à l’arrière de la voiture de la travailleuse sociale. Quand elle passa les hautes portes du bâtiment tout neuf, froid et impersonnel, elle n’eut pas plus peur que lorsqu’une femme l’arracha des bras de l’assistante pour la déposer dans un berceau en plastique transparent. Dans cette pièce, plutôt salle de stockage que chambre à l’ambiance feutrée, se trouvaient déjà une dizaine de lits miniatures.
Ici, Calista mettait les dames qui s’occupaient d’elle mal à l’aise. Maintenant qu’elle était noyée dans la masse de gamins aux destins tous plus tristes les uns que les autres, elle n’avait plus ce statut particulier de « pauvre petite », de « joli elfe de feu » comme à la maternité. Non, elle était juste une pensionnaire. Et une pensionnaire très singulière.
Son mutisme provoquait dégoût et appréhension. Toujours nourrie en dernier, son silence dérangeait. Une fois rentrées chez elles, habituellement, les employées de l’orphelinat se plaignaient qu’elles n’en pouvaient plus des hurlements d’enfants. Pourtant, ce bébé-là, avec ses cheveux bizarres, elles auraient préféré l’entendre crier. Comme tout le monde. Une étrangeté, et l’on vous observe d’un œil curieux. Deux étrangetés : c’est un regard suspicieux qui vous lorgne. Surtout quand il s’agit d’un nouveau-né parmi dix autres qui, eux, sont bien normaux.
Calista souffla sa première bougie, enfin, sans le savoir, puisque les anniversaires n’étaient pas célébrés ici. Et pour cause : pour ces enfants, l’idée que les années s’accumulent et qu’ils soient toujours là était déprimante. Ce jour-là, la directrice de l’orphelinat fit son apparition, un immense sourire aux lèvres. Elle brandissait une liasse de papiers à bout de bras. Courte sur pattes et un peu enrobée, elle aurait fait la roue si sa vieillesse et ses bourrelets ne l’en avaient empêchée. Les joues rouges et le souffle court, la femme s’agenouilla tant bien que mal à côté de la rouquine qui s’affairait sur un puzzle plutôt complexe.
— Petite ! Ça y est ! On t’a attribué une famille ! Tu vas enfin partir !
La bonne version, celle pleine de compassion, aurait voulu que la directrice s’exclame : tu vas enfin avoir une famille ! Suivi d’un : tu nous manqueras ! Mais non, elle était tellement ravie d’être débarrassée de cet enfant bizarre qu’elle en bafouillait :
— C’est qu’il en aura fallu, du temps, pour que tu nous quittes ! Mais ça y est, hourra !
Pour la première fois à l’orphelinat, la procédure d’adoption fut exceptionnellement accélérée.
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