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Au delà de l'océan · Farah Ethan

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Victoria regardait les quelques feuilles mortes se soulever au gré du vent. Elles offraient un spectacle digne d’un grand ballet jouant une scène dramatique. Il ne manquait plus qu’une douce mélodie et la représentation aurait été à son apogée.

Mais il fallait qu’elle revienne à la réalité et qu’elle reste concentrée sur le sermon du prêtre :

— « Ranimons notre foi, fortifions notre âme, préparons-nous à accomplir la volonté divine et bannissons toute crainte de la mort. Songeons à l’immortalité qui doit la suivre. Que notre conduite s’accorde avec notre croyance : ne pleurons pas la perte de John Lewis, qu’il retourne en paix auprès de Dieu ».

Figée dans la douleur, Victoria était plus affectée qu’elle ne l'imaginait : la mort de son père la bouleversait. Sa tristesse était telle qu’elle avait du mal à croire qu’il était parti, lui, ce grand homme d’affaires à qui tout réussissait. Seulement, ils n’étaient plus proches depuis longtemps. John Lewis avait décidé d’ignorer sa fille. Il suffisait qu’ils soient dans la même pièce pour qu’il s’agace de sa présence. Victoria devait aussi supporter ses regards pleins de froideur. Même avec le temps, son père n’avait pas réussi à lui pardonner. Il l’avait, pour ainsi dire, bannie de sa vie.

Et pour cause, il n’avait pas accepté son choix amoureux. Encore moins le sens qu’avait ce choix. John Lewis s’était formellement opposé à la personne que sa fille avait choisi d’aimer. Victoria ne devait déroger à aucune règle. En quelques mots : son père respectait scrupuleusement un ensemble de valeurs morales, surtout quand il s’agissait de sa famille. Malgré cela, elle avait été incapable de lui faire face et de lui dire tout ce qu’elle avait sur le cœur. Le découragement l’avait plongée dans un silence total. Par peur, elle avait tout accepté de lui. Laissant ainsi ses rêves et ses désirs derrière elle…

Après avoir reçu quelques condoléances, Victoria restait là, sans bouger, à pleurer face à ce cercueil. Elle regardait cette tombe, le froid lui glaçait les pieds. À présent il était temps qu’elle fasse un dernier adieu à celui qui lui avait donné la vie. D’un geste délicat, elle jeta sa rose rouge au fond de la dernière demeure de son père. Puis, le silence reprit sa place dans le cimetière de Mount Pleasant de Toronto.

Toronto, la ville où son père avait fait fortune. Il avait créé la société Lewis Financial Investissement, une holding canadienne qui gère et contrôle les investissements substantiels des grandes entreprises. Victoria était sa fille unique. Sa mère était décédée alors qu’elle n’avait que six ans. Son père s’était aussitôt remarié. Éprouvée par ce deuil, la nouvelle madame Lewis n’avait pas jugé bon de comprendre la petite fille qu’elle était, ni même de s’intéresser à elle. L’amour qu’elle aurait pu lui apporter ne régnait pas dans son cœur. Cette négligence envers sa belle-fille avait fait de Victoria une enfant qui souffrait et qui avait grandi seule, sans ami.

John Lewis avait éduqué sa fille, dès son plus jeune âge, dans la « tradition de l’excellence ». Il avait conditionné et préparé Victoria à une carrière prestigieuse. Les études étant une priorité absolue, Victoria n’avait eu pas d’autres choix que d’effectuer un parcours d’excellence à l’Université de Toronto. Diplômée en gestion économique et management, elle avait ainsi comblé les exigences de son père, ce qui ne l’avait pas franchement épanouie. Le monde des affaires formait des hommes et des femmes avides de pouvoir. Tout ce qu’elle détestait.

Une fois entrée dans le monde du travail, elle avait voulu tracer son propre chemin. Seulement, dans les quelques sociétés où elle avait exercé, elle finissait toujours par se faire doubler. Elle n’était absolument pas « la grande guerrière victorieuse qui remportait la bataille ».

Malgré le temps qui passait, elle n’avait jamais quitté la demeure familiale, à la demande de son père qui voulait qu’elle le fasse le jour où elle serait mariée. C’était pour elle une exigence traditionnelle d’un monde révolu. De toutes les façons, qui allait la demander en mariage ? Elle se sentait fade. Elle savait qu’elle ne répondait pas aux critères de beauté à la mode qui rendent une femme désirable aux yeux des hommes. Ces derniers préfèrent des femmes élégantes, pulpeuses et très jolies. Des qualités esthétiques et physiques qu’elle était loin d’avoir. Visiblement, sa « beauté » n’avait jamais été remarquée.

De retour à la demeure familiale, elle devait maintenant faire bonne figure devant les amis de son père pour qui sa belle-mère avait prévu une collation. Tout ce qu’elle espérait, c’est qu’ils ne resteraient pas longtemps. Elle était un peu mal à l’aise et ne souhaitait parler à personne. Son indifférence lui servirait de bouclier. Quand tout le monde fut parti, Victoria retrouva enfin le calme dans ses appartements, sa belle-mère étant dans les siens. Bien évidemment, elles se parlaient à peine. Cette dernière l’avait juste informée qu’elles avaient rendez-vous chez le notaire pour la notification testamentaire qu’avait rédigée son père. Un testament qu’elle redoutait. Qu’avait-il bien pu lui céder dans ses dernières volontés ? Sa colère, son mépris, son indifférence ? Pourquoi avait-elle ce mauvais pressentiment qui lui pressait la poitrine ?

Une semaine bien tourmentée s’était écoulée depuis les obsèques. Victoria se trouvait avec sa belle-mère dans le bureau notarial. Le notaire responsable de l’exécution testamentaire sortit les actes authentiques de la succession ainsi que les actes civils du défunt.

D’une voix ferme et posée, il se mit à lire les dernières volontés de John Lewis :

« Je soussigné, John Paul Lewis, né le 4 décembre 1948 à Schefferville, atteste sur l'honneur et en mon âme et conscience, exprimer ainsi mes dernières volontés en ce qui concerne mes biens :

« Acte n°1 : Je lègue la totalité de ma société, ainsi que mes actions, à ma fille Victoria Lewis qui sera l'unique décisionnaire de la société « Lewis Financial Investissement ».

« Acte n°2 : Le manoir Chamberland est légué à ma fille Victoria Lewis ainsi que mes voitures de collection. »

« Acte n°3 : Je lègue à mon épouse, Martha Lewis, les villas des Cabrettes et des Cèdres et la somme de cinq millions de dollars ».

Victoria n’en revenait pas ! Elle en palissait, ses lèvres se glaçaient. Elle n'écoutait plus du tout la voix du notaire qui continuait sa lecture sans lever la tête. Une lecture qui n'avait pas de sens. Le brouillard venait de s'installer dans son esprit. Mais pourquoi son père avait-il décidé de lui céder sa société ? Pourquoi un tel changement de cap alors qu'ils n’avaient jamais abordé le sujet ensemble ? Son père venait de la surprendre. Elle qui pensait, en arrivant dans ce bureau, essuyer les pires humiliations.

Une fois la lecture terminée, sa belle-mère se leva, folle de rage. Mais comment son mari avait-il pu rédiger un testament aussi ridicule ? Elle avait l'impression de n'avoir hérité que des miettes. Quelle honte ! Qu'il laisse sa société à qui bon lui semble, certes, pourquoi pas ! Mais de là à laisser le manoir à sa fille ! Non, ça, elle ne pouvait l'accepter. Ce manoir, si cher à son cœur, qui faisait son bonheur. Elle qui l’avait décoré avec goût, lui donnant davantage de prestige. Sans parler de toutes ces soirées mondaines qu'elle organisait avec beaucoup d’entrain, montrant ainsi à tous ses invités son haut rang social. Et voilà qu'à présent, elle se trouvait dépossédée d'un bien aussi précieux. Mais, comme il s'agissait là d'une manifestation claire des dernières volontés de son défunt mari, aucune objection ne pouvait être faite. Martha Lewis, touchée dans son orgueil, décida de quitter le manoir sur-le-champ, malgré les demandes répétées de Victoria de rester.

Le cœur brisé, elle avait rassemblé ses effets personnels et partit comme elle était venue vingt-deux ans plus tôt. Maintenant, Victoria resterait l’unique personne à habiter dans cette immense demeure. Seuls le personnel de ménage et le jardinier donneraient de la vie à ce haut lieu. Mais le pire restait à venir. Et celui-là était de taille ! Elle était paniquée à l'idée de se présenter dès le lendemain dans les locaux de la société de son père et de faire face aux membres du conseil d'administration. Elle devait accomplir à présent ses nouvelles obligations en tant que présidente-directrice générale. Tout cela lui paraissait terrifiant et si précipité…

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