Chapitre 1 — 1. Arrivée
- 1. Arrivée
- 🔒 2. Découverte
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« Mesdames et Messieurs,
Ici votre Commandant de bord. Bienvenue à bord du Boeing 114 d’Air France à destination de l’Aéroport international de Vancouver. Le temps de vol sera de treize heures. Arrivée prévue à vingt heures trente, heure locale de Vancouver. Pour le départ, nous vous prions de bien vouloir rester assis à la place qui vous a été attribuée pour effectuer le comptage des passagers à bord et faciliter le travail du personnel de bord. Nous vous remercions de votre coopération et vous souhaitons un très bon voyage. »
Elle regardait le vide. Littéralement. À travers le hublot. Elle regardait les nuages défiler au son de sa musique dans les oreilles. Rien de ce qui se passait dans sa tête ne semblait logique à ses yeux. Rien n’était plus paisible que ce bleu qui l’emmenait vers autre chose, une autre partie d’elle-même. La fuite ? Elle aurait répondu que non. Elle aurait répondu qu’au-delà d’une quelconque fuite, une nécessité.
L’homme à ses côtés dégageait une odeur particulière. Entre le chien mouillé et le poireau qu’on aurait fait bouillir dans du fumet de poisson. Louise tentait tant bien que mal de passer outre cette odeur et de se concentrer sur ce hublot. Symbole de tout changement.
Treize heures de vol pour se faire à l’idée que chaque parcelle de sa peau ne sera plus la même, jamais.
— Excusez-moi, est-ce que vous avez l’heure ? Lui demanda l’homme à l’odeur de chien mouillé.
— Oui, il est… Elle leva le bras, puis doucement, retroussa la manche de sa chemise. Il est quinze heures trente.
— Merci, plus que cinq heures de vol, c’est long !
Louise remit ses écouteurs dans les oreilles, puis se remit à faire voyager ses yeux tout le long du paysage qui défilait… Encore et toujours. Ne voulant même pas répondre à l’homme. Intrus à sa bulle.
Louise avait décidé de partir au Canada après sa licence en Espagnol. Passionnée par les langues, elle souhaitait faire de sa vie une traduction permanente. L’idée de traduire tout ce qui lui passait sous la main lui donnait l’envie d’ouvrir les yeux chaque matin. Voir un mot se transformer en un autre et pourtant identique la fascinait. Voir ses mots se coucher sur un papier ou même sur un écran d’ordinateur était un exutoire. Louise faisait partie de cette nouvelle génération qui souhaitait faire de leur métier, leur passion. Ou vice-versa.
Elle faisait partie de ces personnes qui vivaient pour les mots, de ces personnes qui, plutôt que d’allumer la télévision, préféraient se perdre dans des pages et des pages de voyages et d’imagination. Elle faisait partie de ces personnes qui pouvaient mourir par la vision d’une faute d’orthographe ou pour un manque de lecture quotidienne.
Elle souhaitait approfondir ses connaissances de la langue Anglaise pour se donner plus de chances de trouver une grande maison d’éditions qui pourrait l’embaucher pour traduire leurs romans. Être polyglotte ne pouvait être que bénéfique pour elle. Louise avait bien compris qu’il n’y avait rien de mieux que de passer quelques mois dans le pays pour parfaire une langue. C’est pour cela qu’elle était dans cet avion. Pour cela qu’elle subissait son voisin à l’odeur de chien mouillé. Elle était dirigée par la motivation, la passion.
Et puis, une année de sa vie, c’était quoi à part un investissement sur l’avenir ?
Être jeune fille au pair s’était révélé être une évidence. Elle se disait qu’être immergée dans une famille dont la langue principale était l’anglais, l’aiderait à se perfectionner rapidement.
Et c’est en pensant à toutes ces nouvelles possibilités qu’elle s’endormit. Songeant à toutes les opportunités qui s’ouvraient à elle.
***
— À genoux ! hurlait l’homme portant une cagoule noire.
L’homme et la femme obéirent.
— Donnez-moi votre fric ! hurlait-il de plus belle.
— On… on n’a rien, on vous le promet, on n’a rien.
— La ferme ! file-moi tout c’que t’as !
L’homme cagoulé asséna un coup à la jeune femme qui tentait de soutenir son regard, comme pour lui montrer son insolence et sa volonté de résister. L’homme cria en tentant de la rattraper pour qu’elle ne s’effondre pas par terre. Un filet de sang s’échappa de sa bouche.
L’homme cagoulé prit l’autre homme par le col, le forçant à se détacher de la femme, à terre.
— T’as pas d’fric ?
— Non, on est étudiants, on n’a pas d’argent, je vous l’jure.
— T’as quoi d’autre à m’offrir alors ?
— Je n’ai absolument rien…
Identique à la violence faite sur la jeune femme, il reçut un poing, logé tout droit dans sa mâchoire. Puis, tout comme la jeune femme, il tomba à terre, à ses côtés. Elle, elle s’essuyait la bouche à cause du sang qui ne cessait de couler.
L’homme cagoulé marchait en cercle autour des deux corps au sol. Souriant, exaltant, criant, s’enivrant alors qu’eux se regardaient, terrorisés et prêts à baisser les bras.
— Je vous en supplie, ne nous faites pas de mal, je peux vous donner mes chaussures si vous voulez, c’est de la marque mais…
— La ferme !
L’homme cessa de parler. Cessa de réfléchir. Obéissant à son bourreau, tout en regardant la femme qui, tremblante, demeurait silencieuse.
— J’ai une bien meilleure idée, commença à dire l’homme cagoulé, toujours en les encerclant. Tu vas me prêter ta copine. Elle m’a l’air biennn jolie, lui dit-il, le fixant, le défiant.
— Non, je vous en supplie ne lui faites pas de mal… Tenta-t-il de le faire changer d’avis, suppliant.
— Je t’ai dit de la fermer ! Et c’est à cet instant que la jeune femme sortit de son mutisme.
— Si tu me touches, je te retrouverai et je te crèverai !
— Oh parce que tu crois qu’avec tes trente kilos tous mouillés tu m’fais peur ? Lui répondit-il.
Et comme pour sceller ses mots, il donna à l’homme à terre un coup qui lui fit perdre conscience. Elle hurla devant tant de cruauté, devant toute la force qu’il avait mise dans son bras. Elle le regarda droit dans les yeux, en colère, presque sauvage. L’air aussi désespéré que prête à se battre contre celui qui avait osé faire du mal au jeune homme. Mais son visage changea de façade quand l’homme cagoulé ajouta :
— À nous deux ma jolie.
***
Louise se réveilla en sursaut. Suffoquant, tremblant. Tentant de reprendre l’air qui lui manquait. Elle sentait son cœur battre avec une violence inouïe en elle. Elle mit quelques secondes avant de se souvenir de l’endroit où elle était. L’avion, oui, l’avion. Quand elle assimila son environnement, elle tourna enfin la tête et aperçut l’homme à l’odeur de chien mouillé, la tête posée sur son épaule, complètement endormi.
Et elle, elle était prise entre l’envie de vomir et celle de hurler. L’angoisse entre les entrailles. La peur aussi écrasante que l’homme qui avait envahi son espace, son corps, en dormant à poings fermés.
Sa musique dans les oreilles s’était arrêtée mais ses écouteurs se trouvaient toujours dans ses oreilles. Elle se mit à respirer, contrôlant chaque inspiration, chaque expiration. Les provoquant à un rythme aussi régulier que possible pour ne pas laisser, encore une fois, la crise d’angoisse la gagner complètement.
Elle souleva imperceptiblement l’épaule sur laquelle l’homme était posé pour tenter de provoquer en lui ne serait-ce qu’une toute petite réaction. Louise fut soulagée quand elle s’aperçut que ça fonctionnait. L’homme leva la tête, ouvrant ses yeux.
— Excusez-moi, je ne voulais pas…
— C’est pas grave, répondit-elle rapidement, mentant. Comme pour ne pas le laisser terminer. Comme pour ne pas être envahie dans son espace personnel plus longtemps. Elle voulait juste être seule avec elle-même. Ce voyage commençait bien.
***
« Mesdames et messieurs,
Bienvenue à l’aéroport International de Vancouver. Nous espérons que vous avez passé un agréable voyage à bord du vol Air France cent quatorze, et espérons vous revoir bientôt à bord de nos lignes. »
Vingt heures trente. Il faisait nuit. Chaque personne à bord de l’avion rassemblait ses affaires et se précipitait pour être la première à sortir, bousculant les autres sans s’en préoccuper. L’homme à l’odeur de chien mouillé fit de même. Louise resta calmement à sa place. Elle monta le son de sa musique dans les oreilles et fixa le hublot pour éviter de se concentrer sur la foule qui ne se respectait pas. Consciente qu’elle finirait bien par descendre. Elle était prise entre la panique du nouveau et l’envie d’aller respirer son nouvel environnement. Mais elle attendit patiemment que sa partie de l’avion soit dégagée, puis se leva.
Lorsque l’avion fut quasiment vide, elle prit son sac à dos, le mit sur ses épaules puis sortit de l’avion. Angoissée ? Paniquée ? Pressée ?
Tétanisée à l’idée de piétiner un sol ne lui appartenant pas. Tiraillée entre l’envie d’y aller et la peur de s’être trompée. Elle avança calmement, traversa le tarmac puis se dirigea vers le couloir pour récupérer ses bagages.
Comment emporter dans une valise six mois de voyage ? Comment se restreindre dans la durée ?
Après avoir récupéré sa valise, elle s’approcha des portes de sortie. Elle passa les douanes facilement et arriva dans la foule immense de personnes attendant un proche, un membre de la famille. Elle s’arrêta de marcher, puis regarda tout autour. Elle voyait toutes ces personnes se retrouver, tous ces sourires dignes d’une scène de « Love Actually », se dit-elle. Elle regarda tout autour d’elle. Elle ne savait déjà pas comment elle allait pouvoir reconnaître une personne qu’elle n’avait jamais vue.
Mais quand la foule se dissipa petit à petit, elle ne vit personne qui semblait dans la même situation qu’elle.
Les minutes s’écoulèrent très lentement. Et quand enfin la salle fut entièrement vide, Louise était toujours là. Assise sur un siège avec sa valise à ses pieds. Elle attendait. Est-ce qu’on l’avait oubliée ? Elle fouilla dans son portefeuille et retrouva le numéro de contact de la personne qui devait venir la chercher : un certain Tim. Et elle avait pensé à tout, enfin elle le croyait, mais pas au fait que son forfait téléphonique ne couvrait pas le réseau Canadien. Elle se rendit compte qu’elle ne pouvait qu’attendre. Et espérer.
Louise regardait sa montre toutes les deux minutes. Et elle ne faisait pas exprès, l’impatience et la colère commençaient à se frayer un chemin en elle. Mais rien. Juste une salle vide et l’écho de son attente.
Elle en profita pour regarder à nouveau la fiche de renseignements concernant la famille où elle allait habiter pendant six mois. C’était l’organisme où elle s’était inscrite qui s’était occupé de tout. Elle avait seulement reçu cette fiche et les coordonnées d’un certain Tim Ryder, père du petit Andy qui avait cinq ans. Andy était dans un lycée français et elle était en charge de l’aider dans sa scolarisation. Elle n’avait que la photo d’Andy, un petit garçon aux yeux et cheveux sombres.
Trente-huit minutes. C’était le temps que Louise avait attendu quand elle leva les yeux et qu’elle croisa un morceau de carton avec écrit dessus « Louise Dubois ». Elle regarda la personne qui portait ce morceau de carton et qui s’avançait vers elle. Un homme, d’une quarantaine d’années, légèrement barbu, brun aux yeux clairs. Un sourire radieux et, à ses côtés, un enfant. Elle reconnaissait parfaitement le petit Andy. Les cheveux d’un noir profond, aussi profond que la couleur de ses yeux.
— Tu es Louise Dubois ? lui demanda l’homme en lui serrant la main en arrivant à son niveau pendant que Louise se levait. Je suis Tim Ryder, je suis désolé pour le retard, il y avait des bouchons partout !
— Bonjour, lui répondit-elle, puis se tourna vers l’enfant et s’agenouilla face à lui. Et toi tu dois être le petit Andy ?
L’enfant lui adressa un sourire timide, puis acquiesça silencieusement avant de se cacher derrière les jambes de son père.
— Laissez-moi porter votre valise, la voiture est au parking.
Louise se félicitait de regarder toutes ses séries en V.O. et d’avoir pris Anglais renforcé pendant ses années universitaires. Même si elle voyait bien que Tim faisait des efforts en articulant doucement, elle était plutôt contente d’arriver à le comprendre relativement correctement.
— Merci.
Louise se redressa puis les trois se dirigèrent vers la sortie.
Après quelques secondes de marche dans un silence gênant, ils arrivèrent devant une Mercedes noire, à peine garée et dépassant sur la route. Louise monta devant, à coté de Tim, comme il le lui avait demandé, le laissant installer Andy dans son fauteuil pour enfants à l’arrière. Puis il monta côté conducteur et démarra la voiture pour sortir de l’aéroport, s’inséra dans la circulation effectivement dense.
— Je suppose que tu n’as pas mangé dans l’avion ?
— Non, je n’avais pas très faim.
— Ça doit être un peu stressant de prendre l’avion pour partir vers l’inconnu, non ?
— Oui, beaucoup.
— Tout se passera bien. Nous habitons un corps de ferme dans le Nord de Vancouver, près de la Mountain Forest. Un grand domaine que je refais à neuf, petit à petit depuis trois ans. Moi et ma femme, on travaille tous les deux. Je suis l’un des plus grands agents immobiliers de Vancouver et ma femme est PDG d’une grande maison d’éditions qui appartient à ma famille. Et avec les horaires que nous faisons, nous avons très peu de temps pour nous occuper des devoirs d’Andy. Il est dans une école Française, je suis intransigeant sur son éducation. C’est pour ça que tu es là.
Louise l’écoutait attentivement. Il essayait toujours de faire l’effort d’aller doucement alors elle parvenait facilement à le comprendre, même si quelques mots passaient à la trappe.
— Je vais faire de mon mieux, Monsieur.
— Tu peux m’appeler Tim, tu vas passer six mois à la maison, autant que tu prennes rapidement tes marques.
Louise acquiesça et s’enfonça dans son siège. Le reste de la route se passa en silence. Le petit Andy, derrière, ne disait rien non plus, il semblait assez timide. Elle espérait que tout se passe bien. Sa première impression avec Tim lui disait qu’ils ne seraient pas les meilleurs amis du monde mais espérait que ça se passerait bien quand même.
Après quelques minutes de route supplémentaires, ils arrivèrent devant un portail qui s’ouvrit automatiquement. En entrant dans la cour du corps de ferme, elle se sentit tout de suite petite face à son immensité qui se découvrait devant elle. Des arbres à perte de vue, des graviers construisant une longue allée depuis la barrière jusqu’à la demeure.
— Tu verras mieux demain, là il fait nuit mais tu peux voir la grande maison devant toi. Il y a un grand jardin derrière et des dépendances que je suis en train de réaménager petit à petit. Mais avec mon travail, je n’ai pas toujours le temps et ma femme ne sait pas du tout bricoler, je ne peux que compter sur moi-même !
Est-ce que ça sonnait comme un reproche ? Ce pressentiment qu’elle avait eu tout à l’heure lui revenait en pleine figure.
Louise descendit de la voiture, posa le pied par terre et regarda tout autour d’elle. La pleine lune l’aidant à voir tout ce qui s’érigeait devant elle. Elle aperçut une petite mare entourée de pierres presque cachée par les arbres qui l’entouraient de moitié. Cet endroit semblait tellement paisible.
— Louise ?
— Oh oui pardon, j’arrive.
Elle avança tant bien que mal devant la bâtisse en vieilles pierres parsemées de lierre tout le long de sa façade. Parmi toutes les fenêtres qu’ornaient la bâtisse, une seule avait une lumière d’allumée, toutes les autres étaient éteintes.
Tim ouvrit la porte d’entrée dans un mouvement brusque.
— Ma chérie ? On est là ! Puis il se tourna vers son fils. Va te brosser les dents et te mettre en pyjama !
— Oui, papa, répondit l’enfant, en soufflant, mais obéissant tout de même. Avant de monter les escaliers, il se retourna et fit un faible sourire à Louise qui le lui rendit sans attendre.
Louise entendit des talons claquer sur le carrelage blanc et noir de l’entrée. Puis apparut une jeune femme brune, cheveux aux épaules, vêtue d’un ensemble tailleur noir. Pantalon et veste sur une chemise blanche, ouverte à l’orée de sa poitrine. Louise la regarda s’approcher, subjuguée par l’aura qu’elle dégageait. Et magnifique, au demeurant.
Il n’y avait rien dans la fiche de renseignement sur la famille la concernant. Vu ce qu’il lui avait dit dans la voiture concernant « sa femme », elle avait bien compris que Tim était marié. Mais pourquoi rien ne la désignait ?
Tim s’approcha d’elle et passa une main derrière son dos avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Elle lui sourit puis porta son regard sur la jeune femme présente dans son entrée.
— Je te présente Louise Dubois, ma chérie, lui dit Tim.
— Bonsoir, Madame, répondit Louise en lui serrant la main.
La femme la fixait. Louise soutenait son regard. Et quelque chose passa. Louise plongea dans son regard, attrayant et subjuguant. Elle sentait sa main collée à la sienne et profitait. Mais la maitresse de maison se racla la gorge et dégagea sa main.
— Bonjour Miss Dubois, vous pouvez m’appeler Bette.
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