Chapitre 0 — Prologue
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Aubrey McFadden ne se mariera jamais · Georgia Beers
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PROLOGUE
Aubrey n’avait jamais été aussi heureuse.
Jamais de sa vie. Comme pour souligner ce fait, les premières notes de la musique « Happy » de Pharrell Williams commencèrent à résonner et elle se déhancha légèrement dans sa robe de mariée.
— Au secours, je ne supporte plus cette chanson ! Elle passe sans arrêt.
Trina leva les yeux au ciel, comme à son habitude. La meilleure amie d’Aubrey avait totalement maîtrisé ce mouvement, qui était une combinaison parfaite d’agacement et d’ennui.
— En bonne voie pour devenir le tube numéro un de cette année, commenta Aubrey en étudiant son reflet dans le miroir sur pied.
— Sauf qu’elle est sortie l’année dernière.
Au ton de sa voix, on aurait pu penser que la vie de Trina dépendait du fait que l’œuvre de M. Williams n’atteigne jamais cette distinction.
— Je m’en moque, répondit Aubrey. Elle est parfaite. C’est la chanson idéale pour l’occasion tu ne trouves pas ?
Elle tendit la main :
— Viens ici. Regarde-nous.
Elle passa son bras autour de Trina, qui portait sa robe de demoiselle d’honneur rose poudré, et elles restèrent là, devant le miroir.
— Je me fiche de cette chanson stupide qu’on entend d’ailleurs beaucoup trop souvent à mon goût, car c’est le plus beau jour de ma vie. Et je suis tellement heureuse que tu sois avec moi.
Les yeux de Trina se remplirent de larmes, et Aubrey la sentit resserrer son étreinte autour de sa taille.
— Moi aussi, murmura Trina.
Elles restèrent ainsi un moment, dans la salle des mariés de l’église, simplement toutes les deux à contempler leur reflet. Enfin, Aubrey s’écarta gentiment de Trina.
— Très bien. Vas-y maintenant. Dis aux autres que j’ai juste besoin d’un instant seule, d’accord ? Je te ferai signe quand je serai prête.
— Discours de motivation en solo ? demanda Trina avec un sourire.
— Tu me connais bien.
Trina posa une main sur l’épaule d’Aubrey et l’embrassa tendrement sur la joue.
— Je suis si heureuse pour toi, Aub.
Puis elle sortit discrètement, et la porte se ferma derrière elle, abandonnant Aubrey avec le miroir pour seule compagnie.
— Ça approche, murmura-t-elle en déposant sa paume sur son ventre et en étudiant son reflet. J’attends ce jour depuis toute petite. Je n’arrive pas à croire qu’il soit enfin là. Je suis tellement nerveuse et si heureuse et…
Elle sentit ses yeux se remplir de larmes, mais ne les laissa pas couler. Son maquillage avait pris trop de temps et était trop parfait, il n’était pas question de le ruiner maintenant.
— Tu gères. Ça va passer à toute vitesse, mais profites-en. Souviens-t’en jusqu’à la fin de tes jours.
Elle inspira profondément, reprenant peu à peu son calme, quand un léger coup contre la porte résonna dans la pièce.
— J’arrive, cria-t-elle en s’ébrouant vivement.
Le battant s’ouvrit sur Cody, et Aubrey écarquilla les yeux.
— Qu’est-ce que tu fais ? Sors d’ici ! Tu ne peux pas me voir avant le mariage, ça porte malheur !
Cody arborait un sourire triste.
— Je suis vraiment désolé, dit-il si doucement qu’elle faillit ne pas l’entendre.
Et là, Aubrey comprit. À ce moment précis, elle sut. Elle connaissait son visage, ses yeux, sa voix, et elle sentait que ces quelques mots allaient la détruire. Ce qui avait commencé comme le jour le plus heureux de sa vie allait devenir le pire. Son cœur se mit à battre plus fort dans sa poitrine, et elle fixa Cody. Ses cheveux foncés, qu’elle aimait en désordre, mais qui étaient soigneusement coiffés pour l’occasion. Sa mâchoire rasée de près, qui, elle le savait, serait recouverte d’une barbe naissante à deux heures de l’après-midi. Le smoking dévastateur qu’il portait et qui lui donnait l’air de James Bond. Ses prunelles sombres étaient humides et tristes, et, à l’odeur, elle pouvait sentir qu’il avait déjà bu un verre, ou peut-être plus. Probablement plus d’ailleurs. Mais il y avait autre chose que du chagrin dans son regard lorsqu’il parlait. Après cette tentative d’excuses presque inaudible, il continua un peu plus fort en disant :
— Je ne peux pas faire ça.
Et ce furent les seules paroles qu’Aubrey réussit à entendre avant que le bruit de son sang battant dans ses oreilles ne couvre le reste. Mais ses yeux…
Ses yeux.
Elle pouvait les voir. Elle les examinait, plongeant dans le flot d’émotions dévastatrices qui les habitaient. Et elle savait ce qu’elle y discernait.
Du soulagement.
Il continuait à parler, mais tout ce qu’elle pouvait percevoir était ses lèvres qui bougeaient et les traînées humides sur son visage. Il pleurait, mais à cet instant, elle se demandait si ce n’étaient pas des larmes de joie qui coulaient sur ses joues, parce que son soulagement était si évident, si clairement visible, qu’il aurait aussi bien pu porter une pancarte avec les mots « JE SUIS TELLEMENT SOULAGÉ » écrits en lettres rouges. Il se détachait d’elle. Après quatre ans. Il la laissait tomber. Ils sortaient ensemble depuis leur première année à l’université. Ils venaient à peine de terminer leurs études. Et… d’accord, ils avaient accéléré leurs projets d’union, mais se marier, fonder une famille, ça avait toujours été le plan. Leur plan. N’est-ce pas ? Elle essaya de se concentrer sur ses paroles, car, bien sûr, il parlait encore. C’était comme si un sceau avait été brisé et que les vannes s’étaient ouvertes, les mots s’écoulant sans interruption. Il continuait à discourir, peu importe à quel point elle souhaitait qu’il se taise, parce que ses propos étaient en train de la détruire.
— Je n’ai pas envie de travailler dans le cabinet d’avocats de mon père. Je ne l’ai jamais désiré. Je voudrais voyager. J’ai besoin de découvrir d’autres pays. Et j’aimerais aider les nécessiteux, tu comprends ? J’ai vingt-deux ans. Je refuse de… de déjà me retrouver coincé dans un emploi de bureau. Si jeune ! Tu comprends ?
Il lui prit les mains, et elle ne l’arrêta pas, mais il insistait. Il lui demandait encore si elle comprenait. Il répétait : « Tu comprends ? » Et elle voulait hurler : non. Elle ne comprenait pas. Mais sa voix lui faisait défaut, elle ne parvenait pas à la recouvrer, et il continuait à parler, et tout ce qu’elle pouvait faire, c’était rester là et écouter ses mots horribles qui la déchiraient comme mille petites coupures de papier.
— Je t’aime Aubrey. Vraiment. Mais on veut des choses différentes. Je le sais depuis un moment, mais je n’ai jamais eu le courage d’en discuter avec toi, et puis tout… s’est accéléré… ça a commencé à aller tellement vite.
Il baissa les yeux vers ses pieds, puis les leva de nouveau :
— Je me sentais piégé. Je ne pouvais pas te le dire parce que…
Il secoua la tête.
— Je ne pouvais tout simplement pas, tu comprends ?
Et encore cette question.
Pouvait-elle comprendre ce qu’il voulait dire ?
— Non, je… je…
Où étaient ses mots ? Pourquoi ne pouvait-elle pas en former ? Sa bouche ne fonctionnait-elle plus ? Avait-elle perdu la capacité de s’exprimer ?
— Écoute, je sais que j’ai tout gâché. J’aurais dû te le dire, j’aurais dû t’en informer bien plus tôt. Mais aller jusqu’au bout de ce mariage serait encore pire. Il y aurait du ressentiment et de la frustration. Quand j’en ai parlé à Monica, j’ai réalisé ! Tout d’un coup, c’était… tellement clair. Je…
Et là, il la fixa droit dans les yeux, ses prunelles sombres rivées dans les siennes.
— Je ne veux tout simplement pas la même vie que toi, Aubrey. Je suis vraiment désolé.
Un léger coup retentit à la porte. Elle s’entrouvrit juste un peu, et Monica Wallace passa un œil dans l’interstice, ses cheveux blonds remontés en une sorte de chignon magnifique, son maquillage impeccable, éclatante de beauté.
Aubrey la détestait.
Monica ne fit rien d’autre que lever délicatement ses sourcils, attendant une réaction, et Cody hocha la tête dans sa direction. Il se retourna à nouveau vers Aubrey, s’excusa une dernière fois et l’embrassa tendrement sur la joue. Elle savait qu’elle se souviendrait de ce geste pendant longtemps. Il s’éloigna alors d’un pas rapide, laissant Aubrey seule à contempler l’arrière du chignon de Monica.
C’était tout ? Aussi soudainement ?
Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre de la salle de mariage, située à côté de l’église près du parking, et aperçut Cody sauter sur le siège passager d’une voiture qu’elle ne reconnaissait pas, avant de partir en trombe.
D’accord, apparemment c’était vraiment fini.
Juste comme ça.
Elle suivit du regard les feux arrière du véhicule jusqu’à ce qu’ils disparaissent de son champ de vision, puis elle resta là, debout au milieu de la pièce, incapable de réfléchir à la prochaine étape.
— Ça va ?
Elle avait oublié que Monica était encore là. Pourquoi ? Pourquoi était-elle toujours là ? Elle se remémora certaines paroles de Cody, et quelque chose au fond d’elle savait qu’elle s’en souviendrait pour le reste de sa vie. Mais elle se souvint qu’il avait mentionné le fait que c’était après avoir parlé à Monica, son amie d’enfance, qu’il avait compris qu’il ne pouvait pas l’épouser.
Elle se tourna brusquement et la fusilla du regard :
— Toi !
Monica était maintenant complètement entrée dans la pièce, laissant la porte ouverte derrière elle. Elle leva les mains dans un geste apaisant qui ne fit qu’exacerber la colère d’Aubrey.
— Écoute, je sais que c’est difficile…
— Vraiment ? As-tu déjà été larguée par ton fiancé le jour même de ton putain de mariage ? Non ? Alors, comment peux-tu savoir ce que ça fait, ce qu’on ressent quand la personne avec laquelle on a prévu de finir ses jours vous laisse tomber le jour qui est censé marquer le début de votre vie à deux ? Tu ne peux tout simplement pas savoir à quel point c’est difficile.
Monica eut la sagesse de paraître un peu contrite, mais elle continua ses mouvements et ses tentatives d’explication :
— Il n’était pas heureux. Ça ne te fait rien ?
— Bien sûr que si. Mais il aurait dû m’en parler. Pas à toi.
— Peut-être qu’il l’aurait fait si tu lui avais laissé une seconde pour respirer au lieu de précipiter toute l’organisation de la cérémonie, au point de lui donner le vertige.
Monica avait toujours été protectrice avec Cody. Aubrey le savait. Mais là, c’était trop.
— Son esprit n’était pas en vrac. Et nous avons accéléré les choses ensemble. Il allait très bien. Il m’a aidée à décider, à faire des choix pour la fête. Il était investi dans les préparatifs ! Il se sentait parfaitement bien.
— Ça fait un mois qu’il est ivre, Aub !
Monica ne criait pas, mais ses mots étaient durs et tranchants. Il y avait des gens dans le couloir, juste dehors, et Aubrey savait qu’ils avaient entendu. Impossible d’y échapper.
— Comment as-tu pu rater ça ? ajouta Monica.
D’accord, ces mots la blessèrent. Parce qu’elle l’avait remarqué en fait. Cody avait toujours été un buveur. Dès le début, elle avait su qu’il aimait la bière. Parfois même, quelque chose de plus fort. Mais récemment, c’était devenu plus fréquent. Monica n’avait pas tort, malgré l’exagération. Mais le fait que ce soit elle qui le lui dise rendait ça encore pire, et Aubrey sentit la colère monter en elle.
— Il était stressé. On l’était tous. Planifier un mariage, c’est beaucoup.
Et dès qu’elle eut prononcé ces mots, elle pensa à tous ces gens assis dans l’église en ce moment, patientant. S’attendant à la voir marcher dans l’allée d’ici une heure. Une centaine d’entre eux étaient à la chapelle. Deux cent cinquante seraient à la réception plus tard dans la journée. Oh mon Dieu. C’était comme si l’ampleur de tout ça s’était matérialisée pour entrer dans la pièce en souriant et s’était installée devant elle en lançant : « Salut, je suis ton pire cauchemar devenu réalité ».
Elle secoua la tête, l’humiliation bouillonnant dans son ventre et lui laissant un arrière-goût amer dans la bouche.
— Comment…
Elle dut ravaler la bile qui menaçait de sortir.
— Comment as-tu pu faire ça ?
Sa voix était tendue. Étranglée. Mais bon sang, elle ne pleurerait pas devant cette femme. Elle se força à continuer :
— Parce que je suis sûre que c’est de ta faute. Je sais qu’il t’a parlé et que tu l’as poussé à faire ça.
Le visage de Monica affichait un mélange de sympathie et d’irritation, et, pendant un instant, elle sembla sur le point de nier avoir discuté avec Cody. Elle commença par dire :
— Je n’ai pas…
Mais elle s’interrompit.
Elle parut réfléchir, et lorsqu’elle finit par s’exprimer, sa voix se fit plus douce, même si ses mots ne l’étaient pas.
Je pense que tu devrais te sentir soulagée de ne pas te retrouver enchaînée à un homme qui ne veut clairement pas être marié avec toi.
Et Aubrey songea : mesdames et messieurs, voici Monica Wallace, la version la plus détestable de toutes les reines de glace que vous n’ayez jamais vues dans un film ou lues dans un livre : grande, blonde, d’une beauté stupéfiante… et d’une brutalité sans égale dans ses propos.
— Maintenant, tu peux passer à autre chose, continua Monica, trouver quelqu’un qui désire les mêmes choses que toi, et ne pas être liée pour toujours à quelqu’un qui attend des choses différentes de la vie.
Le corps tout entier d’Aubrey était en feu. Son sang. Son cœur. Son cerveau. Ses pensées, ses émotions, son avenir. Tout. En flammes. Lorsqu’elle se concentra sur les prunelles bleues de Monica, elle souhaitait qu’elle ressente cela, cette brûlure. Cette douleur dévorante. Cette souffrance. Elle n’avait plus que quatre mots à dire à cette femme, et elle les cracha avec dégoût :
— Je suis enceinte, pétasse.
Les yeux de Monica s’écarquillèrent et la surprise évidente sur son visage donnèrent à Aubrey tout ce qu’elle avait besoin de savoir. Cody avait omis ce détail.
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