Chapitre 1 — Belle et Venimeuse – Chapitre 1
Belle et Venimeuse · Kyrian Malone
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CHAPITRE 1
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Centre-ville Willowbrook, Massachusetts
Les murs de la mairie semblaient retenir leur souffle, enveloppés dans une quiétude presque solennelle.
À l’extérieur, la nuit tombait avec la promesse d’une tempête mémorable. La météo annonçait du vent, de la neige qui serait arrosée par une pluie verglaçante extrêmement dangereuse. Mais à l’intérieur de la bâtisse et notamment dans le bureau de madame la mairesse, une lumière tamisée éclairait un visage solitaire penché sur un amas de papiers éparpillés.
Lana Quinn était absorbée par un dossier complexe, les sourcils froncés en signe de concentration.
C’était pourtant le 23 décembre, l’avant-veille de Noël, et alors que la plupart des administrateurs de la municipalité débutaient leurs préparatifs pour le réveillon en famille, Lana était ici, luttant contre une montagne de revendications concernant les festivités de fin d’année. Elle avait passé son temps à répondre à des appels de commerçants mécontents que l’ouverture du marché de Noël soit reportée au lendemain à cause de la tempête annoncée !
Mais que pouvait-elle y faire ? Elle était gestionnaire de cette ville, pas Madame Météo !
Ce n’était pas le seul dossier à traiter en cette période chargée. Les plaintes allaient de l’insuffisance des illuminations sur certaines rues mieux desservies que d’autres, à l’excès de dépenses pour le sapin central sur la place du marché, alors que des résidents espéraient un feu d’artifice d’ampleur pour le réveillon du Jour de l’An !
Chaque citoyen et chaque syndicat avait son mot à dire, et toutes ces requêtes pesaient sur ses épaules comme le poids de la neige sur les branches des pins. Trouver les bons compromis de façon équitable était tout un art dont peu d’individus avaient conscience.
Lana parcourait les e-mails, les notes manuscrites laissées par son assistante Abi, avec une attention méticuleuse. Elle devait équilibrer les attentes des habitants avec les réalités budgétaires. Elle savait que pour beaucoup, le marché, les lumières, les décorations et les feux d’artifice n’étaient pas que de simples festivités, mais un moyen coûteux d’égayer les longues nuits hivernales et d’inciter les gens à dépenser sur la rue marchande de Main Street.
Et elle ne pouvait se résoudre à décevoir les parents et encore moins les enfants qui attendaient chaque année ces festivités, ni les commerçants pour qui cette période était cruciale financièrement.
La sonnerie de son téléphone interrompit ses réflexions. Elle leva les yeux sur l’écran, devinant l’identité de l’appelant avant même de décrocher, ce qu’elle fit à contrecœur.
— Oui Jack ?
# Ne me dis pas que tu es encore à ton bureau ? Tu sais quelle heure il est ? Mes parents sont là et la tempête arrive ! Qu’est-ce que tu fais nom d’un chien ?
Lana soupira en silence sur le ton accusateur de son « compagnon », entre guillemets parce qu’il ne l’était pas tout à fait.
— Je te répète que j’ai des contraintes, vous n’avez qu’à commencer sans moi ! Je serai là dès que possible.
Sa voix trahissait sa fatigue, mais aussi une lassitude évidente.
# Tu as toujours des impératifs ! lança-t-il. Qu’est-ce que je suis censé dire à ma mère ? Tu sais que c’est une vraie commère et qu’elle n’hésitera pas à évoquer ce repas ces prochains jours auprès des gens de la ville.
La colère de Lana prit rapidement le dessus, une indignation alimentée par des soupçons et des silences qui s’étaient justement cumulés comme la neige sur le seuil de leur porte.
— Peu importe ce que tu leur dis, j’arriverai quand j’aurai fini, et ce n’est pas en me harcelant comme tu le fais depuis cet après-midi que ça ira plus vite !
# Tu es incroyable ! Tu exiges que je sois irréprochable pour ta campagne électorale et tu n’es pas fichue de donner le change quand mes parents viennent dîner !
— Je fais mon possible, et notre accord n’implique en rien de supporter un repas de famille alors que nous mangerons déjà ensemble demain soir pour le réveillon de Noël ! Quoi qu’il en soit, je n’ai pas terminé, je rentre dès que je peux !
Elle raccrocha dans un soupir exaspéré et resta un moment immobile, le combiné encore à la main avant de le reposer. Ses pensées étaient ailleurs, perdues dans un tumulte d’émotions sans doute aussi violent que la tempête qui s’annonçait et commençait à souffler dehors.
Elle en était sûre, Jack Colton, son « compagnon » depuis trois mois, la trompait. Leur couple était certes une « une nécessité politique » suggérée par sa conseillère Abi Witmore – surtout si elle voulait être réélue aux scrutins en mars prochain – il n’en était pas moins exigeant et Lana détestait les contraintes. Les sondages avaient été sans appel : les citoyens de Willowbrook avaient eu plus de considération envers elle quand elle était encore mariée, trois ans plus tôt.
Abi lui avait donc trouvé Jack pour s’afficher avec lui et redorer son apparence de femme casée et honorable, puisque, toujours selon Abi, « les votes des hommes sont influencés par l’image d’une femme stable et conformiste ».
Même si Lana était plutôt conservatrice autant que traditionaliste, elle n’avait jamais imaginé que cet accommodement de convenance deviendrait un piège, source de frustrations constantes et de solitude émotionnelle. Elle avait espéré que Jack respecterait leur accord tacite jusqu’aux élections au printemps prochain. Mais le rouge à lèvres rose découvert sur sa chemise blanche avait ébranlé cette fragile entente.
Ce n’était pas tant l’idée qu’il ait des aventures qui la dérangeait, mais surtout le fait qu’il la ferait passer pour une mairesse COCUFIÉE si cela se savait !
Pour cette raison, elle ne faisait aucun effort de façon générale et encore moins ce soir. Jack Colton était le fils ruiné de Pearlview, une entreprise pharmaceutique. Il vivait désormais chez elle, dans son Manoir du quartier de Burmington et profitait de son héritage familial.
Lui portait l’un des noms les plus respectés de la ville. Elle, elle avait l’argent, et cet accord leur convenait à l’un et l’autre quand bien même ils faisaient chambre à part.
Mais devoir supporter la présence de sa mère et de ses trois roquets brailleurs ces prochains jours, non merci. Lana n’avait pas signé pour ça.
Elle se leva de son bureau et se tourna vers la fenêtre pour observer les premiers assauts de la tempête contre les carreaux. Les flocons de neige poussés par le vent s’accrochaient avec acharnement aux rebords des vitres et aux branches des arbres dénudés, comme pour lui rappeler que peu importait à quel point elle essayait de se détacher, certaines choses resteraient inévitablement collées à elle à cause des décisions qu’elle avait dû prendre ces dernières années.
Elle passa ses mains sur son visage, tentant de chasser la fatigue et la frustration. Elle devait se concentrer, terminer ce pour quoi elle était demeurée au bureau si tard. Elle retourna donc s’asseoir et se replongea dans les revendications des citoyens de Willowbrook.
Ses yeux parcouraient les lignes, elle analysait les chiffres et griffonnait des notes sur un bloc à côté d’elle. Elle était mairesse après tout, et si elle ne pouvait pas administrer sa vie personnelle, elle pouvait au moins essayer de gérer sa commune avec équité. C’était pour cette raison et aucune autre qu’elle voulait être réélue ! Pas parce qu’elle se présentait au bras d’un homme, quand bien même ce dernier était le petit-fils de Jack Colton, lui-même ancien Maire de la ville. Jack n’avait rien pris de son grand-père ni de son père, au contraire. Il était un joueur compulsif qui se laissait vivre et n’avait aucun talent.
Plus d’une heure s’écoula. Lana était si absorbée qu’elle ne remarqua pas le temps passé ni l’intensification de la tempête dehors. Ce fut lorsque les lumières vacillèrent brièvement, victimes des bourrasques violentes générant une microcoupure électrique, qu’elle réalisa à quel point il faisait sombre à l’extérieur et que la situation météorologique s’était dégradée.
Elle se leva à nouveau et ferma les lourds rideaux pour bloquer le panorama de la tempête qui faisait rage. C’était mieux ainsi, pensait-elle, de ne pas voir ce qui la guettait, de se concentrer sur le calme apparent de l’intérieur, sur le travail qui nécessitait encore son attention.
À peine assise, son téléphone sonna, mais pas son portable, celui de son bureau. Elle décrocha sans attendre :
— Oui ?
# Madame Quinn. C’est Emma.
Une fois de plus, Lana soupira. Que se passait-il maintenant pour que la Shérif Nollan la contacte ?
— Je vous écoute…
# Je viens de m’arrêter devant la Mairie, et j’ai vu que votre voiture était toujours garée. Je vous suggère de rentrer chez vous au plus tôt, la météo promet d’être très dangereuse ce soir. L’alerte est générale et les autorités demandent à tout le monde de rester dans sa demeure.
— Merci, Shérif, mais je sais ce que j’ai à faire !
Elle lui raccrocha au nez, et non sans raison. Elle était persuadée qu’Emma Nollan était la fameuse maîtresse de Jack. Sa déduction était évidente : elle avait déjà porté ce genre de rouge à lèvres et surtout, Lana la détestait parce qu’elle pressentait que Jack lui tournait autour depuis des semaines. Pourquoi tant de hargne pour un homme qu’elle méprisait ? Simplement parce que Lana était de ces femmes qui ne supportaient pas de perdre le contrôle des événements. Si ses soupçons se confirmaient, si d’autres personnes devinaient une éventuelle relation entre ces deux-là, sa réputation serait mise à mal et elle ne serait rien de plus que la Mairesse cocue de la ville !
Mais en poussant le rideau pour constater que la tempête s’intensifiait, elle dut se rendre à l’évidence. La tempête faisait bel et bien rage et aux flocons de neige soufflés par un vent violent se mêlait maintenant une pluie verglaçante qui promettait une route des plus dangereuses.
D’un soupir résigné, elle enfila son long manteau, ramassa ses affaires, éteignit son ordinateur et les lumières de son bureau. Il était temps de rentrer chez elle, de faire face à un autre type de tempête : celle intérieure, qu’elle devra taire toute la soirée en présence de Jack et de sa « belle-famille ».
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