Chapitre 1 — Chapitre 1
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Bianca et Rusëa · Alexandra Mac Kargan , Chimâne K. Norsange
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Château du Royaume de Simrod.
Point de vue Bianca
— Il y a des fois, Princesse Bianca, j’ai vraiment envie de vous attacher à votre lit ! Princesse ! Où êtes-vous encore passée ? Votre précepteur vous attend. Bianca ?
Comme une idiote, je pouffe en silence ! Dix minutes que Madame Delaigle tourne en rond dans les couloirs du château. Plus que deux ou trois et elle se sera fait une raison. « Cette petite indomptable de Bianca a encore pris la poudre d’escampette » se dira-t-elle. D’ici peu, ma brave dame de compagnie retournera fureter dans les cuisines pour subtiliser quelques biscuits encore chauds. La pauvre ! Si elle savait que je suis juste à côté d’elle, dans une petite cachette secrète. Malheureusement, je ne peux pas sortir tant qu’elle est dans les parages. Allez, Madame Delaigle ! Vous sentez ces délicieuses effluves de cannelle ?
En chassant un insecte qui vient de se poser sur ma joue, je réalise avoir oublié de me badigeonner de lotion. Un vieil apothicaire m’a donné la formule en me voyant déprimée de ne pouvoir sortir. Si ma peau devait se colorer au soleil, le roi me déshériterait certainement. Avec application, je m’enduis les bras et le visage : ainsi tartinée, elle reste bien blanche.
Un dernier coup d’œil à travers une fente du mur. Elle est partie ! Personne ne rôde, le passage est libre. Je me faufile derrière les grandes tentures du couloir. Encore quelques mètres et à moi la liberté. Je rase les pierres jusqu’au portillon qu’utilise le cuisinier pour acheminer les denrées. Habituellement, je ne sors pas dans l’après-midi mais, aujourd’hui, l’heure est grave. Je m’apprête à entrer dans l’illégalité. À deux, inspiration, à trois courir pour atteindre la tour de guet. Un, deux… trois ! Je m’élance et slalome entre les poules qui picorent paisiblement. J’y suis ! Expiration ! Maintenant, traverser la basse cour et franchir le pont-levis en plein jour, sans me faire repérer, ne va pas être commode. J’espère qu’avec les vieux vêtements que mon ami Matt m’a donnés, les gardes me prendront pour un jeune paysan. Avant de me lancer, je vérifie que mes longs cheveux noirs ne dépassent pas du bonnet. Tranquillement, je me décolle du mur et me dissimule derrière une carriole pleine de tonneaux vides. Je me ravise et me décale pour me rendre bien visible : le meilleur moyen de passer inaperçu est d’y aller franchement et calmement.
— Avance, gredin !
Un soldat vient de me donner un coup de pied aux fesses. Non mais, quelle brute !
— Non. Ne te retourne pas. Baisse l’échine et avance.
— Matt ! Cet homme n’a pas le droit de traiter les gens ainsi.
— Tu veux te faire repérer ?
Matt a raison mais cette façon de faire ne me convient absolument pas. Dès que l’occasion me le permet, je mémorise le visage du goujat. Un jour, nous aurons une explication entre quatre yeux : s’il veut être considéré par le peuple, il doit aussi le respecter. Voici exactement contre quoi je me bats, jour après jour : les injustices ! Du haut de son trône, mon père ne s’en rend pas compte mais son peuple souffre. Je ne l’accable pas. Il est tellement difficile de faire la part des choses quand on a tout. Et puis il est âgé et son entourage lui cache le plus important. Si une fois au moins, il acceptait de m’écouter !
Alors que nous marchons dans les rues du village, je me retrouve propulsée dans une minuscule ruelle.
— Matt ! Tu m’emmènes où ?
— Pose pas de questions et suis-moi.
Je n’apprécie pas du tout la façon dont me parle Matt et j’obéis en pestant. Son regard inquiet et désapprobateur me réduit pourtant au silence immédiatement. Il ne me faut pas oublier que, même si tout ce que je veux c’est aider sa famille, il risque beaucoup plus gros que moi. Si on se fait prendre, au pire je serai privée de dîner. Lui, ce sera la prison ou… je n’ose imaginer. Perdre mon plus vieil ami serait insoutenable. Sans cet échalas dégingandé, qui fait aujourd’hui presque deux têtes de plus que moi, je me morfondrais seule dans mes appartements depuis le remariage de mon père. Je serais devenue une princesse égocentrique n’ayant aucune conscience des réalités.
Notre futur forfait se rappelle à ma mémoire en voyant un chariot plein de blé passer. Déjà quand nous étions petits, ma relation avec Matt était basée sur cette céréale. Afin de se faire quelques sous, le gamin toujours affamé et malin qu’il était prenait de gros risques en allant cueillir des baies sauvages et en les revendant aux cuisiniers. J’aurais donné les joyaux de la couronne pour être la première à me servir dans son panier, lui m’en a offert l’exclusivité contre quelques sacs de farine.
Mon ami vient de disparaître, happé par une lucarne. Je m’avance avec précaution quand deux bras puissants me soulèvent pour m’entraîner dans un couloir sombre. Au bout, je me retrouve plaquée contre un torse immense. L’odeur des sous-bois me chatouille le nez : le Gros-Jean est sorti de sa tanière pour nous prêter main-forte. Cette expression n’est pas qu’une image quand on voit sa force et sa taille. Ce garçon est capable de vous écraser les os à mains nues, aussi facilement qu’un casse-noix broie la coque de ce fruit. Matt a l’air si chétif en comparaison.
— Personne ne vous a suivis ?
C’est un Matt extrêmement tendu qui lui répond en chuchotant.
— Non. J’ai fait super gaffe.
— Suivez-moi. J’ai réussi à voler des croûtons et du moretum. On va peaufiner notre plan en s’en mettant plein la panse.
En file indienne, nous entrons dans la pièce à vivre d’une petite maison. Le Gros-Jean nous présente, comme sa sœur, une jeune femme frêle aux cheveux hirsutes. Si ce n’est ce détail capillaire, rien n’indique leur lien de sang.
— Merci de nous accueillir, Jeanne.
Matt et moi la saluons d’un signe de tête.
— Jeanne pourra faire le guet. Son mari est dans les champs et il va y passer la nuit. Installez-vous.
Nous nous asseyons tous les quatre autour d’une table bancale. Les tabourets couinent dangereusement mais tiennent bon. Jeanne a posé quatre timbales disparates que Gros-Jean s’empresse de remplir d’un liquide brun. Après avoir avalé une grande rasade, il tape du poing sur la table.
— Ça va être un grand jour. Les villageois les plus pauvres comptent sur nous.
J’acquiesce d’un signe de tête mais la peur monte.
— J’espère que personne ne va nous trahir ?
— Ne t’inquiète pas de ça, Princesse. S’il y a un traître parmi nous, je m’en occuperai personnellement et, crois-moi, il s’en souviendra. Bois un coup, ça te motivera pour ce soir.
J’attrape entre mes doigts tremblants la timbale qu’il me tend. L’odeur du liquide brun me répugne un peu. Je n’ai pas pour habitude de boire de l’alcool et ça ne me dit rien d’avaler ce truc. J’hésite. Mes trois comparses ont déjà terminé et se resservent avec le sourire aux lèvres. S’ils aiment, pourquoi pas moi ? Matt me donne le conseil d’un habitué.
— Goûte pas ! Avale d’un coup.
J’obtempère et me mets à tousser comme une folle. Une allumette et le château possédera son dragon. Jeanne se précipite vers une cruche pour me servir une timbale d’eau fraîche que j’avale vite. Je respire à nouveau.
— Bon ! On récapitule notre plan ? T’as la charrette, Matt ?
— Oui, mais j’aurai pas d’âne. Je suis désolé.
— C’est pas grave, on chargera moins et je la tirerai. T’as les clés, Bianca ?
— Oui, tout le trousseau.
Je toussote : le feu de ma gorge me gêne pour parler.
— Par contre, il faudra attendre au moins une heure du matin. Madame Delatour relit la bible pour la centième fois et ça la tient éveillée jusque tard. Je lui ferai une tisane de camomille si je peux.
Gros-Jean m’a écoutée attentivement et paraît satisfait de la façon dont s’organisent les choses.
— Très bien. On compte sur toi, Bianca, pour donner le top départ. Dès que t’allumes trois bougies dans ta chambre, notre convoi se met en branle. Aussitôt, tu montes au grenier et tu commences à remplir les sacs de blé. Matt te rejoint en escaladant le mur extérieur et il les fait descendre grâce à la poulie. Je les réceptionne et les entasse dans la charrette. Au moindre pépin, tu t’occupes de planquer Matt. Moi, je me débrouillerai avec Jeanne. OK ?
— D’accord. Si ça tourne mal, nous passerons par la trappe qui donne dans les cuisines. Matt pourra ressortir par le portillon pendant que moi je ferai semblant d’avoir une insomnie et d’être descendue boire un verre de lait.
Mon ami est plus grand que moi mais aussi fin : il devrait pouvoir passer aux mêmes endroits. Le feu de ma gorge semble se répandre en douce chaleur dans tout mon corps depuis quelques minutes : c’est donc cet effet que produit l’alcool ! Je tente de me lever mais je retombe lourdement sur mon tabouret qui, heureusement, résiste à mon geste brutal. Je ris, la tête me tourne. Voilà donc pourquoi les hommes sont si friands de ce genre de breuvage. J’éclate de rire devant la mine effarée de mes compagnons : ils m’imitent. La vie a l’air beaucoup plus drôle après un verre. Matt se reprend le premier.
— Ça va aller pour rentrer, Bianca ?
— Raccompagne-la, Matt. Nous finirons de préparer quand tu reviendras.
Je me force à reprendre mes esprits et me lève, soutenue par un Matt très prévenant. La chaleur se dissipe dès que nous passons la lucarne et je le prie de me laisser marcher seule.
— Ce n’était pas malin de la part de Gros-Jean de me faire boire. Ce que nous allons faire ce soir est capital, nous n’aurons pas de seconde chance. Demain, les soldats transfèrent tout le grain déjà récolté dans les silos enterrés.
Alors que j’allais me faufiler derrière les étals du tisserand, Matt me retient par le bras.
— Ils ne rechargent jamais les silos avant la fin de la récolte sauf si… Il va y avoir une guerre, Bianca ?
— Je ne sais pas mais je sens mon père particulièrement inquiet ces derniers temps. Il paraît qu’il y a des mouvements suspects dans la forêt interdite. Il ne faut pas être alarmiste, le roi est un homme extrêmement prévoyant. Il ne s’agit certainement que d’une précaution.
Rester optimiste devant mon ami me semble prudent mais j’ai, malheureusement, entendu plusieurs fois la rumeur. Je me remets en marche : deux jeunes qui discutent au milieu du passage risquent d’attirer les suspicions. Mon ami, ayant compris mon intention, me murmure à l’oreille en avançant :
— Je vais tout de même prévenir le Gros-Jean pour qu’il évite le braconnage en lisière de la forêt.
— Invente une histoire, ne lui révèle pas pourquoi il ne doit plus y aller. S’il panique et en parle, tout le village sera en ébullition et ce n’est pas le meilleur moyen pour que la diplomatie de mon père fasse des miracles.
Tout en observant les villageois, Matt réfléchit. Son regard se perd.
— J’espère que le roi va réussir, les paysans ne sont pas encore remis de l’hiver passé.
Je reste muette, il a tellement raison. Nous devons absolument réussir notre mission de ce soir. Quelques kilos de blé en plus dans les foyers les plus nécessiteux peuvent vraiment faire la différence. Nous perdons du temps en palabres inutiles, Matt et Gros-Jean ont encore toute une logistique à mettre en place : je décide de finir le trajet seule.
— Retourne à la maison de Jeanne. Je me sens mieux et j’ai l’habitude de traverser le pont-levis. Ne t’inquiète pas pour moi.
— D’accord. Prends soin de toi.
Un soldat nous observe : pour donner le change, avant de partir, je serre fermement la main de Matt. Un soudain mouvement de foule me dévie de ma trajectoire initiale. Le rantanplan du messier retentit : un drame va se jouer. Ce matin, le cuisinier était tout excité à l’idée d’assister à la flagellation d’un paysan surpris en plein braconnage, cette nuit. Mes pensées me ramènent à ce que nous allons faire ce soir et aux conséquences pour mes amis. Je ne veux pas assister à ces atrocités et me faufile au travers de la foule nombreuse venue assister au spectacle, avec dans mon dos le regard inquiet de Matt. Après avoir traversé le pont et la basse cour, parvenue à l’entrée du portillon des cuisines, je me retourne pour lui faire un signe discret. Entendre les premiers cris du supplicié me glace le sang. Je frémis. En reprenant ma route, je tombe nez à nez avec le second du cuisinier. Cet homme me déteste. S’il me reconnaît, mon père sera informé de mon escapade.
— Qu’est-ce qu’un gueux comme toi fait ici ?
Une odeur de choux en pleine cuisson me sauve la mise. D’une voix apeurée et la plus grave possible, je lui réponds :
— Mon père m’envoie chercher des déchets pour la soupe des cochons.
— Dans le seau, sous la table. Dis à ton vieux de ne pas trop les engraisser, la reine aime les jambons maigres.
— Ce sera fait, chef.
J’entre dans la cuisine et attrape le seau pour donner l’illusion. Le second sortait quand je suis arrivée, j’espère qu’il ne va pas changer d’avis. Sinon tant pis, je retournerai dans la cour avec le récipient. Parvenue devant le portillon, l’homme a disparu. Immédiatement, je fais demi-tour, repose le seau et disparais dans le couloir. Le château semble endormi : me faufiler jusqu’à ma cachette secrète est facile. Enfin, je peux respirer tranquillement. Que d’émotions ! Ai-je vraiment raison de prendre autant de risques ? Que des paysans n’aient pas de quoi payer la dîme ne me concerne pas, après tout.
J’ôte le vieux pantalon râpeux de Matt avant d’enfiler mes différents jupons. La douceur des tissus me rappelle que je suis une chanceuse grâce à ma naissance. Quand j’apprenais à lire, beaucoup d’enfants du village travaillaient déjà. Quand j’utilise, en toute insouciance, des dizaines de litres d’eau pour un bain, eux s’éreintent à remonter les seaux du fond du puits pour boire. Et je ne parle pas de la profusion de nourriture qui m’est chaque jour proposée alors qu’ils se battent pour un quignon de pain. Non vraiment, les risques que je prends en valent la peine. Et puis, les injustices m’ont toujours horripilée. Quoi de plus partial que leur façon de calculer les impôts ? Que le paysan ait de bonnes terres ou pas, que la récolte soit généreuse ou pas : l’impôt reste le même. Je sais que les toitures, les routes, le train de vie d’une certaine noblesse, la soldatesque, doivent être entretenus. Que sans une contribution de tous, notre royaume s’effondrerait mais le calcul est trop injuste ! À vivre dans son cocon doré, la noblesse oublie la dure réalité que vivent des gens comme Matt. Il y a tellement d’écart entre ce que mon précepteur m’enseigne sur la façon de diriger un royaume et ce que vit mon peuple ! Un jour, je changerai les choses, quoi qu’il m’en coûte. Ma détermination revenue, je termine de me rhabiller en princesse. Il y a au moins une chose que j’envie à Matt, c’est la praticité de son pantalon. Il faut que je me tourne pour passer la porte et même ainsi c’est encore avec difficulté que je m’extirpe de mon petit refuge. Une voix aiguë et passablement énervée m’accueille :
— Princesse !
Je tressaille, mon cœur s’affole. Saleté de robe ! Si j’avais pu m’approcher plus de la fente du mur pour voir, ma seconde dame de compagnie ne m’aurait pas surprise.
— Enfin, je vous trouve ! Votre précepteur est dans tous ses états. Non mais, comment êtes-vous fagotée ? Vous avez une toile d’araignée dans les cheveux ! À dix-sept ans, vous devriez être plus responsable ! Que faisiez-vous derrière cette tenture, d’abord ?
Prise au piège, je ne sais quoi répondre. Avec Madame Delaigle, un bisou et le tour était joué mais avec cette acariâtre de Madame Delatour, il va falloir être convaincante.
— Je remontais de la chapelle, où je priais pour le roi, quand j’ai remarqué un certain laisser-aller de la part des femmes de ménage.
— Vous ne m’aurez pas avec vos balivernes, Princesse. Et puis ce n’est pas à vous de gérer ceci de toute façon !
— Justement ! N’est-ce point vous qui êtes en charge de cette partie du personnel, Madame ?
— Euh… Oui, Princesse. Aussitôt après vous avoir conduite auprès de votre précepteur, j’irai renvoyer la fautive.
J’ai honte de moi. Pour me sortir d’une situation délicate, toute une famille va se retrouver dans l’embarras. Se faire renvoyer du château vous assure une mauvaise réputation et la responsable de cet oubli ne retrouvera jamais de travail.
— Très chère Madame Delatour, votre sanction est disproportionnée, voyons. Se faire renvoyer pour une petite toile oubliée, vous n’y pensez pas ! D’ailleurs, regardez ! Elle n’y est plus.
— Je vais réfléchir.
— J’apprécierais de me désaltérer dans ma chambre avant de rejoindre Monsieur Mortagne. Accepteriez-vous d’en donner l’ordre auprès des cuisines pendant que je passe m’enquérir de l’état de santé du roi ?
— Oui, Princesse Bianca. Monsieur Mortagne avait un programme chargé pour vous aujourd’hui. Ne traînez pas trop, si vous ne voulez pas y passer la nuit.
En espérant l’avoir suffisamment mouchée pour qu’elle ne renvoie pas la pauvre soubrette, je me dirige vers les bureaux. À mi-parcours, j’entends sa voix de crécelle invectiver un marmiton qui passait par là. Cette femme est donc désagréable avec tout le monde.
Moi qui espérais, en allant discuter avec mon père, passer au travers des cours de monsieur Mortagne, c’est fichu ! Ma marâtre vient de sortir de sa chambre pour entrer dans la salle de travail de son mari. Étant donné que je fais tout pour éviter de me trouver dans la même pièce que cette horrible mégère, je réalise un prompt demi-tour. Pauvre de moi, être condamnée à écouter la voix monocorde et le discours inintéressant de mon précepteur toute la soirée me paraît tellement injuste. Je remonte, savoure, déguste ma boisson fraîche jusqu’à la dernière goutte. Pour retarder encore un peu le moment de mon cours, je vais même jusqu’à me pomponner.
*
Comment peut-il être aussi barbant ? Deux heures que je l’écoute débiter ses âneries sans broncher. Mon précepteur n’est certes pas des plus captivants mais si vous ajoutez à cela un sujet assommant… « Apprentissage des règles de bienséance d’une future reine devant sa belle-famille. » Avec un chapitre entier et interminable sur le comportement à adopter pour entretenir de bonnes relations avec sa belle-mère. J’ai bien essayé au début de lui dire que me dispenser cet enseignement n’était pas utile puisque je n’avais pas l’intention de me marier. À quoi bon apprendre comment se laisser humilier par la famille de mon époux si je n’en ai pas ? Mon raisonnement était pourtant logique mais il l’a ignoré, prétendant que j’étais encore bien jeune et que l’amour me changerait. Je rigole encore de sa phrase. Comme si, à la cour, on se mariait par amour ! Et puis, comment je pourrais tomber amoureuse d’un cadet imbu de lui-même, pédant et j’en passe ? Non, non, le mariage ce n’est pas pour moi.
Un brouhaha dans le couloir interrompt mon début d’endormissement. La porte de mon petit salon s’ouvre à la volée et madame Delaigle sursaute. Pour une fois, je pourrais presque être heureuse de voir ma marâtre débarquer. Même si je suis certaine que c’est pour m’annoncer une nouvelle désagréable, car elle a son petit sourire satisfait.
— Princesse Bianca, vous êtes conviée au souper que j’organise. Vous serez très heureuse d’apprendre que nous aurons la joie de recevoir, entre autres, les princes des royaumes Pacas et Norpas. Pour des raisons diplomatiques, ce souper se fera demain soir.
Hors de question d’assister à ce repas ! Je vais encore me retrouver exclue et seule avec un ramassis d’idiots post-pubères pendant que le roi refait le monde avec leur père. En plus, la nuit précédente risque d’être agitée et je suis incapable de faire deux nuits quasiment blanches d’affilée.
— Majesté, c’eût été pour moi une véritable joie de participer à ce souper mais, malheureusement, je suis engagée par ailleurs.
— Je ne pourrai tolérer votre absence et le roi m’approuvera.
Puisque mon père lui-même la soutiendra, me défiler devient impossible.
— Très bien, je viendrai… Majesté.
Avec un sourire plus que satisfait, ma « délicieuse marâtre » me salue d’un signe de tête et tourne les talons. Si je n’avais pas appris à me contrôler, je taperais du pied de rage comme une enfant gâtée. Je suis dépitée et en colère. Le prince de Norpas est un idiot et celui de Pacas un obsédé de la pire espèce. Sympathique soirée en perspective.
L’annonce de ces futures réjouissances a l’avantage de me libérer de monsieur Mortagne. Sans même que je le suggère, le brave homme prend congé pour que j’organise mes préparatifs. De retour dans ma chambre, et en réfléchissant un peu, je reconnais qu’il a raison sur ce point. Si tout est planifié maintenant, je pourrai profiter un peu plus de mon lit demain.
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