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Boston : Affaires à terme · Lou Jazz & Cherylin A. Nash

Lire Boston : Affaires à terme en ligne gratuitement Chapitre 1

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— Dis aux parents que je suis trop occupée. Parle-leur de génie créatif et des chiffres que ça apportera à mon compte en banque. Ils trouveront le prétexte parfait pour m’excuser.

— Et que fais-tu du fait que ma frangine me manque ?

Je soupire dans le combiné de mon antique téléphone. April a le don de savoir comment me faire culpabiliser. Elle est ma demi-sœur. Deux ans nous séparent, et elle est la plus âgée. Les Taylor m’ont adoptée parce qu’ils n’ont pas pu avoir de second enfant. Chaque année à partir du moment où j’ai mis les voiles, ils insistent pour que je participe à l’action caritative que ma mère organise en faveur du club de passionnés de pinscher nain. Ce n’est pas une blague. Depuis qu’April et moi avons quitté la maison, notre mère s’est trouvé un autre hobby et trois nouveaux petits à travers ces chiens.

— Cat ? Ce sera sympa, et puis j’aurai une alliée pour dire plein de méchancetés. Sans toi, je vais passer pour une fille dépressive qui profite du bar pour les consommations gratuites.

— Mais tu profites toujours des boissons gratuites.

Ma taquinerie fait mouche et April rigole.

— S’il te plaît ?

Je jette un regard à mon travail en cours. D’accord, j’ai peut-être été un peu dure. Après tout, April est l’une des seules personnes qui m’est proche. Mon entourage est limité et c’est totalement voulu. Il n’y a rien que j’aime moins que de devoir jouer de paraître ou chasser mon naturel. Ça nous promet sans doute quelques petites disputes lors de cet évènement, mais tout le monde s’en remettra.

Au moment où je prends la décision de m’y rendre, je vois April renverser son verre sur sa robe tachetée rose dans mes pensées.

Je lui réponds :

— C’est d’accord, je serai là et ne porte pas la tenue que tu as réservée pour l’occasion. Ça fera tache.

— Tu plaisantes, Cat ? C’est une robe qui vient de chez...

— Ne la mets pas, crois-moi. Fais-toi plaisir avec autre chose.

— Je te dis au week-end prochain alors ?

— On dirait bien.

— Super ! J’ai hâte d’y être.

— Prends soin de toi, on se voit bientôt.

Nous mettons fin à la conversation et je repose le Brondi vintage à sa place. Quand je suis à l’atelier, j’adore en profiter pour recevoir mes appels sur cet appareil. Et, étant donné que peu de personnes ont le numéro de cette ligne, je suis rarement dérangée. J’aime particulièrement le calme quand je suis dans une période créative. La première chose que je fais en retrouvant cette pièce, c’est laisser mon téléphone mobile à l’extérieur. Ici, il n’y a rien qui soit de près ou de loin en lien avec notre monde connecté.

En plein cœur du South Boston, c’est presque un trésor. C’est ainsi que j’ai toujours voulu mon atelier. Tout du moins, quand j’y suis vraiment seule. Il arrive que dans le calme, ma disponibilité et mes sensibilités soient particulièrement appréciées des autres.

Mes yeux quittent le guéridon où se trouve le téléphone fixe. Ils découvrent la silhouette fine et athlétique de Mikaela. Elle se tient debout dans son tailleur sombre. Ses bras sont croisés par-dessus sa veste ouverte et son chemisier cobalt. Bien qu’elle ne soit plus de ce monde, je peux dire qu’elle a les iris les plus bleus que je connaisse. C’est aussi une belle femme, charismatique, brune, avec un visage aux courbes gracieuses et un sourire généreux. Elle est bien loin des revenants qui ont hanté mon enfance et mes cauchemars. J’oserai même dire que ses apparitions ne me gênent pas. En tout cas, quand c’est ici, dans cette pièce qui me sert d’atelier, qu’elle me trouve.

Mikaela, si c’est son véritable nom, est encore discrète sur la raison de sa présence et de son contact. Ça m’est assez inhabituel. Même si la plupart du temps je ne peux rien faire de concret, un moment de discussion semble apaiser les âmes tourmentées qui croisent mon chemin. Certains ont un message à passer, d’autres ont peur des vivants. Il y a autant d’histoires que de personnalités, mais il y a une chose que je sais avec certitude : les esprits qui arrivent à communiquer avec moi comme Mikaela le fait, comptent parmi ceux qui possèdent une omniscience fascinante. Ceux-là connaissent d’une manière singulière une partie de ce qui nous attend à l’avenir. Ils peuvent nous aiguiller, d'une démarche consciente et involontaire, vers le meilleur comme le pire. J’appelle ça une muse.

Quand nos regards se croisent, je soupire de façon discrète avant de lui adresser un signe de la main pour lui souhaiter la bienvenue. Je m’en retourne sans plus de préambule à mon établi. L’un de mes moulages est en train de sécher, coincé entre les pinces d’un étau. J’ai hâte de me consacrer aux finitions.

Je demande calmement et à voix basse :

— C’est encore une nuit sans paix de l’autre côté ?

— La nuit n’existe pas là où je me trouve.

J’acquiesce de la tête sans la regarder. Ce genre d’information me met toujours mal à l’aise. Je ne suis pas sûre de vouloir tout savoir. Surtout, j’ai remarqué que les âmes se fatiguent lorsqu’ils comprennent que je ne leur accorde pas un intérêt particulier. Il n’y a rien de pire que de se retrouver avec un esprit dans son ombre. Pour rien au monde, je n’ai envie que ça m’arrive à nouveau. D’ailleurs, quand je les trouve trop encombrants, je les fais fuir.

Mon enfance, puis mon adolescence sont deux périodes qui m’ont appris à tenir mes distances avec ce qu’impose mon don. Je continue à croire que ça en est un, même s’il me contrarie parfois. Mes aptitudes à deviner l’avenir ou à percevoir les morts de différentes façons m’ont valu beaucoup de problèmes. Ajouté à cela que je n’ai pas un caractère à mentir ou à arranger la réalité pour qu’elle plaise aux autres, et me voilà ici à préférer travailler dans mon atelier en compagnie de Mikaela, devant ma nouvelle création. Il n’y a rien que je déteste plus que l’excès d’intellectualité, ou que l’on me regarde comme si j’avais perdu la raison. Dans le premier cas parce que je sais que le monde a une dimension invisible et insaisissable qui n’est pas incohérente, le second c'est que ça me rappelle un passé traumatisant et médiatisé.

La nuit tombe sur Boston. Les larges baies vitrées sans rideau offrent un nouveau paysage à ma vue. Le soir, j’ai l’impression délicieuse que tout ce qui existe là dehors disparaît. Je ne pourrais l’expliquer, mais ça m’apporte quelque chose qui fait que je me sens bien.

Clic ! La radio s'allume. Une touche vient d’être enfoncée. Mikaela attire mon attention et croise mon regard aussitôt. Elle fait jouer ma station favorite sur l’appareil qui est un vestige des années quatre-vingt-dix. Les deux enceintes du poste rectangulaire et massif se mettent à vibrer sur les notes d’AC/DC. C’est assez rare qu’un esprit puisse agir sur notre monde. J’en suis même surprise, mais je ne le montre pas. Après tout, ça reste une bien petite chose.

J’esquisse un sourire en demandant patiemment :

— Il y a quelque chose dont tu voudrais me parler ?

Je m’occupe avec habileté d’assembler quelques pièces qui seront fixées pour enjoliver le moulage en attendant qu’elle me réponde. Mikaela se déplace jusque dans mon dos. Une aura froide pèse sur mon épaule. Ce n’est ni plaisant ni désagréable. J’imagine qu’elle observe ce que je fais. Il m’est déjà arrivé d’avoir une vraie compagnie artistique, de peintres et divers sculpteurs d’un autre temps en quête d’un moyen de libérer un dernier élan créatif. Je mentirais si je n’avouais pas m’en être servie dans un intérêt personnel. C’est ainsi, avec l’aide de ces visionnaires, que j’ai réalisé les pièces qui m’ont valu le plus grand succès. Je me réjouis toujours de ces présences exigeantes.

La voix douce de Mikaela demande dans mon dos :

— Si je te livrais une information, un message important pour quelqu’un que tu ne connais pas, est-ce que tu le prendrais au sérieux ?

— Ça dépend. C’est un message important pour l’un de tes proches ou plutôt quelque chose d’inachevé ?

Sa main gauche apparaît dans mon champ de vision. Elle désigne une teinte particulière avec son index en direction de mon nuancier. Tout en m’indiquant quelle couleur utiliser, elle murmure :

— C’est quelque chose de bien plus conséquent, pour le passé et l’avenir.

Piquée par la curiosité, je tourne la tête en sa direction. Est-ce que depuis trois semaines elle m’étudie pour savoir si je suis à la hauteur ? Persuadée que cette fois ça a un lien sérieux avec sa présence, je me résous à lui demander :

— Quel est ce message ?

— Il viendra à toi si tant est que tu te montres réceptive.

— Je ne comprends pas. Est-ce que tu peux être un peu plus claire ?

Voilà qu’elle disparaît. Génial ! J’essaie de me rendre utile et elle décide de me laisser là avec...

— Bonsoir, mon artiste préférée.

— Zélie ? Ton repas d’affaires a été écourté ?

Dans l’encadrement de porte, je découvre ma petite-amie. Ça fait légèrement plus de deux ans que nous sommes ensemble et que nous habitons cet appartement confortable sur Dorchester Street.

— Je suis ravie de te voir aussi, me dit-elle. Tu parlais avec quelqu’un ?

Je m’éloigne, après lui avoir donné un baiser, pour réduire le son de la radio. Quand je fais face à la belle brune qui m’observe patiemment, je me contente de lui offrir un sourire. Zélie pose une main sur le chambranle de la porte dans une posture charmante. Sa robe du soir épouse ses courbes à merveille.

En lisant sur mon visage, elle reprend la parole :

— Oh, c’était ce genre de personne. Et... est-ce qu’on est seules maintenant ?

— Absolument.

Je la retrouve, en évitant soigneusement de placer mes doigts sales sur sa taille. Si c’est ça le message qui doit se présenter à moi, j'aimerais bien que ça arrive plus souvent. Les lèvres de ma belle femme d’affaires saisissent et capturent les miennes avec une intention que j’adore particulièrement. Zélie est une personne de caractère. Elle sait ce qu’elle veut et sans doute use-t-elle de ses charmes pour continuer de me séduire et me conduire comme elle le désire dans ce que nous vivons. J’apprécie aussi son tempérament joueur, passionné des challenges, mais surtout, j’aime qu’elle croie en moi. Jamais elle n’a remis en doute ce que je pouvais ressentir. La confiance que je lui accorde et le naturel avec lequel j’agis avec elle sont deux éléments qui font que je me sens bien à ses côtés.

Quand elle quitte lentement mes lèvres, elle caresse le coin de ma bouche de son pouce. Son regard est saisissant lorsqu’il trouve le mien. Je peux lire sur son visage qu’elle va me demander quelque chose de spécial. Aussi, je tourne la tête légèrement pour l’inviter à parler. Elle repousse ses longs cheveux bruns et lisses derrière son épaule et me dit plus sérieusement :

— Ne chasse pas les esprits, ou quoi que ce soit, qui viennent à ta rencontre ce soir. Il y a eu un changement de dernière minute et je dois organiser le repas à la maison. Je ne tiens pas à ce que mon nouvel investisseur pense que j’ai une conduite à risque.

— À risque.

Je répète ses mots. Si j’ai bien compris qu’elle me demande d’éviter de fumer un peu d’herbe dans mon atelier cette nuit, ses précédentes paroles sont une vraie douche froide.

— Ne fais pas cette tête, Cat. Tu sais parfaitement ce que je voulais dire.

— Sois rassurée, ma créativité, mes fantômes et moi serons discrets jusqu’à l'aurore. Je dois finir ce projet avant l’action caritative de ma mère.

— April t’a appelée ?

— Oui.

— Tu vas aller à Brighton ?

Contrariée, je m’installe devant mon établi. Je réponds aussi calmement que possible :

— Le week-end prochain.

— On en reparle, je dois vraiment préparer ce dîner.

— Bien sûr.

Je détourne les yeux pour me plonger dans mon travail. Naturellement, je sens le poids du regard de Zélie depuis la porte. Après de longues secondes, elle fait quelques pas pour m'embrasser le sommet du crâne. La tension qui tentait de me nouer s’envole partiellement par ce simple geste. Laisser la frustration me gagner maintenant n’aidera pas ma concentration ce soir, au contraire.

Quand elle s’éloigne, un bruit significatif réapparaît. Clic ! Je redresse la tête, peu surprise de retrouver Mikaela. Je fais rapidement le lien entre ce qu’il vient de se passer et notre dernière discussion avant de lui dire :

— Me montrer réceptive, hein ? Le message est bien délivré.

— Qu’est-ce qui te plaît chez cette femme, Cat ?

Mikaela se place face à moi comme chaque fois qu’elle veut faire la conversation.

— Pardon ?

— Qu’est-ce qui t’a plu chez Zélie ?

— Sa détermination.

— Elle est ambitieuse, pas déterminée.

— Hey ! Mais pourquoi est-ce qu’on a cette discussion ? Je ne vais tout de même pas débattre de ça avec toi.

Un sourire illumine son visage. Elle me dit alors avec une certaine fierté mêlée d’une nostalgie perceptible :

— Mon message devra être remis à quelqu’un qui l'est vraiment.

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