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Boudicca, la reine du crépuscule · Mélissa Roche
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49 après J.C.
Boudicca, princesse du peuple brigante, arrêta son char une fois parvenue au sommet de la colline. Un mois de voyage l’avait amenée au seuil de son destin. Sa longue chevelure rousse soulevée par les vents, le visage sévère, elle observait cette terre qui allait devenir la sienne. Devant elle s’étendait le pays des Icéniens : un mélange de plaines fertiles et de forêts denses et humides bordant le littoral oriental de l’île d’Albion. Seuls quelques reliefs érodés rompaient la plate monotonie de ce territoire. En apercevant les nombreuses fermes et hameaux dispersés dans le paysage, elle songea aux raids effectués par son père dans sa jeunesse. Ses beaux yeux, d’un vert si intense que des bardes s’en étaient inspiré pour composer des chansons, se plissèrent de dépit. Aujourd’hui, ces anciens ennemis ne prenaient même plus la peine de s’entourer de palissades. Ils se croyaient à l’abri grâce à leur alliance avec les envahisseurs romains. Ne se rendaient-ils pas compte que cette protection illusoire allait leur coûter leur âme ? La jeune guerrière, de tout juste vingt ans, soupira en entendant ses camarades approcher de sa position.
À elles trois, elles formaient un étrange cortège. La fille du roi des Brigantes pétrie de responsabilités, Eirlys, une artisane insouciante et Moïra, une vate aux visions mystérieuses. Oui, un bien singulier trio, aussi mal assorti que loyal. Boudicca n’aurait pas voulu d’autres compagnes à ses côtés. Elles avaient grandi ensemble, même si Moïra les devançait d’une dizaine d’années, et rien ne les avait jamais séparées, ni leurs conditions sociales ni leurs caractères disparates. Elle était heureuse de leur présence, elle se serait sentie très seule sans leur soutien. Pourtant, la vate entretenait des doutes sur le bien-fondé de la décision des druides qui avait présidé ce voyage sans retour. À vrai dire, elle aussi.
— Nous campons ici, annonça Boudicca en sautant à terre.
Sans un mot de plus, elle déharnacha Sidh, sa belle jument au crin noir, et la bouchonna avant de la laisser paître. Dans son dos, Eirlys creusait déjà la terre meuble pour installer le foyer. Seule Moïra demeurait immobile, le visage tourné vers le paysage en contrebas. Entre ses lèvres pincées, elle marmonnait d’un ton aigre des propos inaudibles.
— Je n’aime pas ça, finit-elle par soupirer. Le vent me susurre d’étranges avertissements.
Boudicca souffla. Ce n’était pas la première fois que la prêtresse se plaignait. Ni la dernière, probablement. La guerrière botta en touche, peu désireuse d’argumenter.
— Quand un druide t’ordonne de te marier, tu ne discutes pas, tu demandes seulement avec qui.
Moïra cracha par terre. Heureusement, elles n’étaient que toutes les trois, un observateur se serait offusqué de ce manque de respect flagrant. Comme souvent, Boudicca tenta d’apaiser sa compagne. Peu importait ses sentiments après tout, son rôle consistait à assurer la cohésion des tribus.
— Au moins, Ayden ne m’a pas menacée, plaida-t-elle. Il paraît que le druide qui s’est présenté devant Prasutagus jouait avec son long couteau en lui annonçant la nouvelle.
— Pourquoi t’aurait-il menacée ? Tu es la parfaite femme celte : courageuse et fidèle à nos traditions.
— À t’entendre, on pourrait croire que ce n’est pas une bonne chose. Un jour, il faudra que tu renonces à ta rancœur. Il y a pire destin que de devenir une vate.
À la fois devins et guérisseurs, les vates représentaient le troisième ordre celte, le seul ouvert aux femmes. Avec les druides et les bardes, ils assuraient le lien entre ce monde et celui des dieux. Un statut prestigieux que Moïra n’avait jamais souhaité. Elle avait été élevée par sa grand-mère et celle-ci lui avait transmis sa connaissance des plantes de la forêt. Les gens s’adressaient à elle quand il n’y avait pas de prêtre disponible, ou lorsque le prix de leur intervention dépassait les moyens du patient.
Moïra aurait volontiers suivi ses pas, malheureusement pour elle, son don de clairvoyance s’était manifesté avec ses premières règles. À partir de là, son chemin fut tracé. Elle s’en serait accommodée, si elle ne s’était confrontée à l’arrogance des druides, toujours prompts à rappeler leur suprématie sur les autres ordres et sur leur société elle-même.
— Il y en a de meilleurs également, s’agaça la prêtresse. Mais ce n’est pas la cause de mon trouble.
— Tu perçois une traîtrise de la part des Icéniens ? s’inquiéta Eirlys.
Tout en sachant manier la lance, elle n’avait rien d’une combattante et préférait mille fois forger les magnifiques bijoux dont elle avait le secret. Son père n’avait d’ailleurs pas apprécié son désir de suivre Boudicca. Il avait d’autres projets la concernant, mais n’avait pu s’opposer à son départ. Chez les Celtes, les liens d’amitié comptaient presque autant que ceux du sang. Quoi qu’il en soit, Eirlys détestait les conflits et la nervosité de la vate commençait à la contaminer.
— Non, la détrompa Moïra. Bien que leur roi ait entériné l’exil des druides sur ses terres, il leur obéit toujours, surtout quand l’un d’entre eux juge l’affaire assez importante pour braver l’interdit. Les Icéniens sont peut-être lâches, mais pas fous. Prasutagus sait qu’il doit engendrer un héritier sans quoi les Romains s’empareront de son territoire. Quel meilleur choix pour ce faire que notre chère Boudicca ? Néanmoins…
Elle se tut, incapable de trouver les mots justes pour traduire ses intuitions. Boudicca essaya de conserver son calme, cependant, sa colère d’être promise au souverain d’une tribu qu’elle méprisait ne lui facilitait pas la tâche.
— Néanmoins… ? relança-t-elle de sa voix la plus neutre.
— Je ne sais pas. Un orage plane au-dessus de nos têtes. Je me doute de ce que les druides espèrent obtenir avec ce mariage…
— Préserver la pureté de notre culture et empêcher la conquête de notre île, compléta Boudicca. Il paraît que ceux du continent ont déjà tourné le dos à une bonne partie de nos coutumes pour se vautrer dans le luxe romain.
Moïra cracha une nouvelle fois par terre, dédaigneuse.
— Ils veulent surtout sauver leur peau. Les sacrifices humains tels qu’ils les pratiquent ne plaisent pas à la grande Rome qui compte bien y mettre un terme.
— Pourtant il faut bien que quelqu’un transmette nos doléances aux dieux, se plaignit Eirlys.
— Je ne le nie pas, grogna Moïra. Mais, à mon avis, cela va au-delà de cette simple incompréhension. Les druides doivent pressentir la fin de leur hégémonie, et pour la prévenir, ils sont prêts à vendre notre princesse ici présente.
Boudicca se mordit durement la langue pour ne pas répliquer. Vendue, elle ? Certainement pas ! Elle serait l’aiguillon qui rappellerait aux Icéniens quel sang coulait dans leurs veines. Elle deviendrait le contre-chant des sirènes romaines. Mais pas pour les druides, pour eux tous. Pour que leur culture et leurs dieux ne disparaissent pas de la surface de la Terre.
— Pardonne-moi, ma sœur, si je t’ai mise en colère, tempéra Moïra, toujours aussi perspicace. Je m’inquiète juste pour toi. Notre civilisation approche de son crépuscule, je crains que tu ne sois emportée dans le chaos qui précédera notre chute.
Malgré elle, Boudicca frissonna. Elle avait beau s’être habituée aux paroles énigmatiques de son amie, celles-ci la perturbaient immanquablement.
— Une prophétie ? s’enquit-elle tout de même.
— Pas vraiment, avoua Moïra. Les déesses attendent un événement particulier. Il y aura du sang, de la souffrance et à la fin… à la fin… non, le message demeure flou. Je pense que l’avenir se trouve entre nos mains.
Ne pas se mettre en colère contre la messagère, se morigéna Boudicca. Elle respira longuement, caressa la poignée de son épée et finalement, se força à sourire.
— Eh bien, tout n’est pas perdu dans ce cas. Les miennes sont assurées et fortes. Demain, nous arriverons à Avel Iceni, là où siège Prasutagus. Dans une semaine, je serai mariée. À ce moment-là, ma voix comptera et les Romains ne seront plus les seuls à chuchoter à l’oreille de mon époux. Tu verras, mon amie, parfois une unique personne peut changer la face du monde.
— Je l’espère, Boudicca. Crois-moi, je l’espère.
Pourtant, Moïra sentit la chair de poule courir sur son échine. Elle devrait rester vigilante dans les années à venir. La tempête approchait, sa propre conviction à ce sujet l’effrayait. Elle ne pouvait reprocher à Boudicca sa volonté de résister à l’inéluctable. C’était aussi pour cette raison qu’elle accompagnait son amie. Un jour viendrait où celle-ci aurait besoin de ses talents de vate et, ce jour-là, Moïra ne lui ferait pas défaut. En attendant…
— Eirlys, dis-moi qu’il reste du ragoût de ce matin. J’ignore comment tu t’y prends, mais tu parviens toujours à émerveiller mes papilles.
Soulagées par le changement de sujet, les deux cadettes du trio se détendirent enfin.
— Chacune sa magie, Moïra, se rengorgea Eirlys. Tu sais parler aux âmes et moi aux estomacs sur pattes comme vous deux. Allez asseyez-vous et profitez du moment présent.
Demain viendra bien assez tôt pour s’en inquiéter maintenant, ajouta-t-elle intérieurement.
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