Lire Brocoli Rose en ligne gratuitement Chapitre 1
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Plat du jour : Pâtes au saumon fumé et brocoli
Préparation : 10 minutes
Cuisson : 10 minutes
Ingrédients (pour deux personnes) :
- 250 g de pâtes fraîches
- Deux tranches de saumon fumé
- 300 g de brocoli
- 30 cl de crème de soja
- Parmesan
- Poivre
Préparation :
Défaire le brocoli en petits bouquets, éplucher la tige et la couper en quatre ou six dans le sens de la longueur, rincer les morceaux à l’eau claire et les pocher trois minutes à l’eau bouillante, les égoutter.
Couper le saumon en lamelles.
Cuire les pâtes dans de l’eau bouillante salée. Les égoutter.
Dans une casserole, mélanger la crème et le poivre. Ajouter les pâtes.
Dans chaque assiette, disposez les pâtes, le saumon en lamelles et le brocoli.
Servir avec du parmesan à volonté.
Debout près de sa valise dans la file qui menait au contrôle de sécurité, Françoise Maribel observait la rame parme du Thalys dans laquelle elle allait prendre place. Elle n’était pas retournée dans sa Belgique natale depuis sept mois, soit depuis le jour où elle avait décidé de s’installer quelque temps à Paris, ville de gastronomie et de littérature. Elle se rendit compte qu’elle était émue. Ce qu’elle avait à faire à Liège n’avait pourtant rien de réjouissant : Sidonie, si cruelle Sidonie, l’avait mise en demeure par courrier recommandé de « la débarrasser » de ses dernières affaires sous peine de les « mettre à la benne » — cela avait été ses expressions. Il y avait dans le lot ses manuscrits corrigés à la main, ses notes et ses recherches, les exemplaires d’auteure de ses publications. Comment son ex avait-elle pu la menacer de jeter ces merveilles alors que d’ici quelques décennies les bibliothèques du monde entier se les arracheraient ? C’était criminel.
Françoise avait bien conscience d’exagérer un peu mais le comportement de celle qui ne serait jamais plus que la Félonne (avec une majuscule !) demeurait inadmissible, tout cela parce qu’elle avait eu le malheur — malheur ? — de succomber prestement au sourire d’une chanteuse de rock fraîche émoulue de la scène alternative liégeoise. Elles étaient si nombreuses à déposer les armes devant sa notoriété, si pleutres à combattre, si midinettes, si coquettes ! Comment résister ? D’ordinaire, Françoise y parvenait vaillamment après de courts flirts, convaincue que son charme naturel n’y était pour rien devant son aura littéraire et que le meilleur était dans l’idée que l’on se faisait de la suite. Mais, ce soir-là… La jeune femme avait insisté ; Françoise et Sidonie étaient en froid comme de plus en plus souvent — une histoire de linge mal plié, cette fois — ; et le bar où se déroulait ce vernissage était misérablement chauffé. La chose avait à peine duré une heure, sur le canapé défraîchi et grinçant d’une colocation d’étudiantes désargentées ; et s’était révélée très décevante comme Françoise Maribel l’aurait gagé avant même d’avoir commencé.
Alors qu’advenait cette piètre culbute, une âme bien intentionnée avait averti Sidonie que Françoise avait embrassé publiquement une jeunesse et l’avait talonnée en ricanant. Sidonie attendait son retour au bercail l’œil noir et les bras noués autour du ventre comme dans n’importe quelle mauvaise série télévisée. La conversation qui s’en était ensuivie avait été glaciale plus que violente, Françoise trouvant tout à fait inconvenant de s’excuser pour quelque chose qui avait si peu d’importance que l’on pouvait légitimement se demander si elle avait réellement eu lieu. La Félonne n’avait pas été de cet avis.
— Pardonne-moi, avait-elle avancé, mais je croyais la fidélité inscrite dans notre contrat.
— Notre contrat ? Et moi qui espérais qu’il s’agissait entre nous d’amour. Tu me déçois, Sidonie.
— Je te déçois ?
— Oui, parfaitement ! Tu me déçois, avait insisté Françoise, convaincue de se tirer d’affaire alors que, à l’évidence, elle s’enfonçait un peu plus. Comment peux-tu comparer cette gamine qui n’en voulait qu’à ma gloire et nos quinze ans de vie commune ? Franchement, cela ne valait pas une bonne gaufre !
— Épargne-moi les détails… Je vais sans doute te consterner davantage mais je te laisse vingt-quatre heures pour quitter ma maison.
— « Ta », maison ? s’était indignée Françoise sans prendre la mesure de la sanction.
— Oui, « ma » maison. Ce soir, tu dors dans le canapé ; dès l’aube, tu emballes tes affaires.
Elle l’avait plantée là, revenant juste le temps de lui jeter à la figure son pyjama et ses mules.
— Mais ! Sidonie…
Françoise était trop interloquée pour avoir trouvé autre chose à dire. Elle s’était allongée tout habillée et endormie sans plus s’inquiéter du lendemain. À son réveil, elle avait découvert deux valises et un sac au pied du canapé avec ce mot :
« Prends le nécessaire et laisse-moi une adresse où sera livré le restant, à tes frais évidemment. »
N’était-ce pas un peu sec ? Cela l’était et Françoise Maribel peinait à comprendre ce qui lui arrivait. Elle avait appelé à la rescousse Mensje, son amie d’enfance. Face au récit des événements, celle-ci s’était montrée plus circonspecte que d’ordinaire.
— Écoute, Choupinette — c’était ainsi qu’elle la nommait depuis toujours —, fais ce qu’elle dit. Dans quelques jours, on y verra plus clair.
— Mais elle ne peut pas me virer comme ça ! s’indigna la grande dame de la littérature froissée. Je suis chez moi ici. Non ?
— Non. C’est toi-même qui as refusé le mariage quand elle te l’a proposé pour préserver vos biens. Elle est propriétaire de la maison ; vous n’êtes pas liées juridiquement.
— Et nos quinze ans de vie commune alors, cela ne vaut rien ?
Des sanglots s’étaient mêlés à sa voix. À l’autre bout du fil, Mensje ne savait comment dire à son amie que, très vraisemblablement, Sidonie s’était posé la même question après avoir appris son infidélité. Françoise agissait toujours de son point de vue sans s’inquiéter de la réaction d’autrui considérant que l’amour qu’on lui portait compenserait forcément ceux de ses actes qui pouvaient le blesser. Elle accentuait le trait avec une sorte d’infantilisme qui la rendait touchante, jusqu’à un certain point. Mensje comprenait tout à fait qu’elle avait, en l’espèce, dépassé la limite. Elle savait également qu’il allait être très compliqué de le lui faire admettre. Mieux valait parer au plus pressé.
— Choupinette ? s’inquiéta-t-elle face au silence qui emplissait désormais le combiné.
— Oui…
— Emballe tes affaires les plus importantes. Je t’envoie une voiture dans deux heures. Cela ira ?
— Mais je ne veux pas partir !
— C’est pourtant ce que tu vas faire. Notre appartement à Liège est libre ces prochaines semaines ; tu peux t’y installer et venir à Bruges ce week-end. On parlera tranquillement de tout ça. Tu as toujours les clés ?
La conversation avait un peu plus duré. Françoise avait fini par s’exécuter. L’arrivée de la voiture mandée par Mensje avait accéléré les choses. Elle avait, bien sûr, oublié l’essentiel mais Sidonie avait fait livrer ses effets les plus personnels dans l’appartement cossu du quai Godefroidl Kurthr moins de trois jours plus tard, un mot indiquant que les livres, documents, bibelots et meubles lui appartenant étaient à enlever dans les meilleurs délais. Françoise n’avait rien fait pour les récupérer en dépit des relances de la Félonne. Et voilà pourquoi elle se retrouvait à embarquer dans ce train pour sauver de la « benne » trente ans de travail d’écriture !
Fort heureusement, Mensje, toujours là quand il le fallait, serait présente. Son inconditionnelle hétérosexualité n’avait jamais compromis leur relation ; peut-être même l’avait-elle inscrite dans le temps, l’amitié s’accordant mal de désirs larvés non assouvis. Cette qualité — si tant est que cela pût en être une —, le mari et la progéniture qui allaient avec, semblaient conférer à Mensje un sens de l’organisation matérielle que Françoise lui enviait (ou presque tant le quotidien ne l’intéressait pas). Il n’était en rien prouvé que son orientation sexuelle fût en cause ; c’était même un cliché que de le penser. Sa maternité, par contre, l’y aidait certainement tant l’éducation et le soin dus aux enfants ne supportaient guère d’inconséquences. C’était d’ailleurs là un de ses arguments dès que la vie plaçait Françoise dans une situation impossible ; la vie, bien sûr, considérant qu’il était toujours agréable d’imputer à un tiers ce dont on était entièrement responsable.
— Pouvez-vous, s’il vous plaît, ouvrir votre valise ? demanda d’un ton poli l’agent de sécurité qui lui barrait le passage.
Françoise Maribel, toute à ses pensées, sursauta.
— Ma valise ?
— Oui madame, votre valise.
— Vous ne pensez tout ce même pas que je suis de ces terroristes qui…
Elle avait élevé la voix. Des visages s’étaient tournés vers elle.
— C’est pour votre sécurité, madame.
— Vous fouillez ma valise pour ma sécurité ?
— Oui madame.
— Et que se passe-t-il si je refuse ? brava-t-elle.
— Vous ne montez pas dans ce train.
L’homme était resté très calme, habitué qu’il était de ces défenseurs de la liberté individuelle qui jouaient les offensés avant de se plier aux consignes une fois mis devant les conséquences pratiques de leurs beaux principes.
— Vous avez le droit de m’en empêcher ?
— Oui madame.
Françoise l’aurait volontiers planté là mais elle ne pouvait renoncer à ce voyage qui, décidément, n’avait aucun caractère d’agrément. Elle souleva sa valise pour la poser sur la petite table et l’ouvrit, résolue à ne pas céder trop gentiment.
— Voyez monsieur, ceci est un paquet de serviettes hygiéniques. Je ne suis pas ménopausée. Cela vous étonne ?
Il ne répondit pas.
— Et ceci est un vibromasseur. Je ne m’en sépare jamais quand je pars en vacances. Les hommes bandent si mou, de nos jours ; il faut bien que nous prenions nos précautions. Je vous l’actionne ; je ne voudrais pas que vous croyiez que cet objet est factice et recèle un engin de guerre.
Elle joignit le geste à la parole.
— Quant à cela… continua-t-elle en fouillant elle-même son bagage, ce sont…
— Des caramels bretons au beurre salé des fois que votre gourmandise ne soit pas satisfaite par le godemiché.
Françoise regarda l’agent de sécurité, bouche bée. Comment avait-il osé ?
— Vous pouvez fermer votre valise, madame, avait-il conclu en lui tournant le dos pour se diriger vers un autre voyageur.
Ce que elle, l’air contrarié de celles qui perdaient au jeu de la provocation gratuite. Elle était ensuite montée dans le train, convaincue qu’elle allait vivre l’une des pires journées de son existence si l’on excluait toutes les pires déjà passées — ce qui n’était pas rien.
Elle s’installa à sa place sans un regard ni un bonjour pour la femme assise à celle d’à côté. Elle hésitait sur la manière dont elle allait occuper son temps. Elle avait emporté avec elles les premières épreuves de son prochain livre Le Brocoli, roi des crucifères. Son éditeur trouvait le titre trop savant et pas assez explicite. Pour l’instant, Françoise Maribel résistait mais elle devrait un jour ou l’autre lâcher l’affaire pour quelque chose de plus racoleur. Le lecteur était devenu cossard. Il lui fallait des mots simples, des idées qui le confortaient dans sa petitesse intellectuelle. Sans doute que cela n’était pas bien nouveau. Françoise, pourtant, ne comprenait pas l’indolence, inéluctable prélude à la bêtise. Cette pensée lui rappela une phrase de Madeleine de Puisieux « Un esprit paresseux est comme un faux orage qui ne produit que des éclairs. » ; que c’était joliment dit ! L’éclair se fit alors tonnerre et le coup de sifflet du chef de gare retentit.
Françoise ferma les yeux. Son téléphone vibra dans la poche de sa veste. Elle le laissa faire, décidée à vivre, elle aussi, la paresse du monde. Sa résolution ne tint que le temps que la rame passât le périphérique non loin de la porte de la Chapelle. Elle exécrait rester inactive. Son portable lui indiquait qu’elle était dans le train — ce qui était une information somme toute assez essentielle. Elle le remit dans sa poche sans être plus avancée sur la manière dont elle allait meubler ces deux heures et quart de voyage vers l’enfer. Mensje aurait été ravie d’entendre comment son amie Françoise envisageait les choses, elle qui avait sacrifié un week-end avec ses enfants pour l’aider à régler définitivement ses affaires sentimentales. Elle avait pris l’initiative de leur allouer les services de déménageurs espérant que Sidonie leur épargnerait une confrontation qui ne pourrait qu’être désagréable pour toutes.
Sidonie y avait pensé, aussi. Elle avait chargé un couple d’amis d’attendre dans le garage où elle avait stocké au fil du temps les cartons et meubles de son ex. Elle n’avait pas envie de la voir ni de lui parler ; cela aurait pu être une bonne chose, pourtant, ces deux-là n’ayant jamais eu le courage de s’affronter de visu pour s’expliquer vraiment. Leur relation de quinze ans s’était donc éteinte sur le seul argument de cette couchette, argument qui était sans doute le dernier valable ; n’était-il pas le plus convenable ? Pour Sidonie, à coup sûr, et personne ne pouvait lui reprocher d’avoir saisi l’opportunité de mettre fin à une attache qui la faisait souffrir depuis trop longtemps sans qu’elle n’eût été capable d’en exprimer les raisons. Ces non-dits n’avaient pas rendu service à Françoise qui avait tiré des circonstances une conviction plus forte encore qu’elle était le centre du monde et que toute personne s’opposant à ses désirs devait disparaître de sa vue. Mais Sidonie s’en moquait, de Françoise ! Sa vanité, même si elle était une posture qui ne faisait guère illusion, lui était devenue insupportable. L’argument suffisait.
Le couple d’amis qu’elle avait mandé avait pour consigne de récupérer l’argent de la location du garage sur les sept mois qui venaient de s’écouler et de vérifier que Françoise emportait bien tout. Devait-il également lui rapporter ce qu’il ressentirait au contact de cette grande dame de la littérature bafouée dont, par ailleurs, il admirait la carrière ? Non, surtout pas. La Félonne n’avait souhaité ni commentaire ni photo volée. Les deux garçons en avaient pris quand même, mais des déménageurs, bien sûr, les cartons de Françoise ne présentant à leurs yeux aucun intérêt sauf quand ils étaient assez lourds pour donner à leurs biceps l’inégalable expression plastique de leur puissance. Le chargement se déroula sans événement particulier. Mensje leur remit le chèque demandé et le camion partit en direction de Paris où un autre garde-meuble attendait les affaires de Françoise. Tout avait été bouclé en moins de deux heures. Les deux femmes allaient pouvoir savourer leur amitié.
∴
Le retour de Françoise Maribel sur Paris lui fut plus agréable que l’aller. Elle avait pris un train en début d’après-midi. Il était presque vide et aucun contrôle de sécurité n’avait contrarié son installation. Elle était allée se chercher un thé au bar puis avait ouvert son ordinateur sans craindre d’en inonder le clavier. Elle avait envie d’écrire un billet pour son blogue, celui qu’elle tenait depuis son emménagement à Paris. Elle l’avait intitulé « C’est de la bonne ; c’est de la Belge » ; cela n’avait vraiment rien de très original, au moins à son goût, mais elle avait trouvé ça drôle. Elle s’était rendu compte à l’usage que peu d’internautes avaient compris l’allusion ; c’était aussi désespérant que le reste de leur inculture sans que la grande dame de la littérature élitiste ne se résolût à revenir à la rédaction à la plume sur des feuilles de papier grossier que seuls des moines dévoués seraient en mesure de reproduire.
Ah ! les sirènes de la technologie moderne et du contact direct avec le lecteur. Comment ne pas y succomber même si l’on avait conscience de donner de la confiture aux cochons ? Entre ses qualités intellectuelles et le culte des plaisirs narcissiques, Françoise était partagée là où des observateurs attentifs avaient déjà remarqué que les seconds l’emportaient sur les premiers.
« Un Thalys sinon rien !
« Ça y est. C’est fait. Ma vie avec la Félonne, c’est fini, fini, fini ! Et grand bien m’en fasse. Elle m’a traitée comme une malpropre, allant jusqu’à me menacer de mettre mes manuscrits « à la benne » ! Vous imaginez, lectrices ? « À la benne » ! J’aurais d’ailleurs dû vous inviter à ce dernier règlement de comptes ; je sais votre ténacité à défendre mon travail.
« Il n’y a finalement eu ni sang ni larmes. La Félonne n’était pas là ; elle a envoyé des sbires assez insignifiants, de ces petits pédés qui se croient obligés de roucouler devant le premier biceps venu, en l’espèce ceux des déménageurs. Être une poule, c’est une identité de genre, pas une posture de circonstances. M, comme à son habitude, a été extraordinaire. Elle m’a épargné tout ce qui aurait pu être scabreux et nous avons passé un week-end somme toute délicieux dans cette bonne ville de Liège.
« Liège. Sept mois que je n’y étais pas retournée. Je n’en ai pas été si émue, peut-être parce que la perspective de voir la Félonne me stressait. Elle aura été lâche jusqu’au bout. Je suis libre désormais ! Je suis en route pour rejoindre Paris que j’aime, et vous, mes lectrices adorées. Je suis libre ! Il faut que j’organise une petite soirée littéraire afin que l’on se cajole autour d’un thé et de quelques chats. Je vous tiens au courant.
« Prenez soin de vous et de la littérature ! »
Françoise recula dans son siège pour relire ses dernières phrases ; ce fut l’instant que choisit une jeune femme pour venir la déranger ; elle guettait depuis de longues minutes, voyait l’heure tourner, craignait que son livre ne fût pas dédicacé avant l’arrivée au terminus, sans vouloir interrompre un moment d’écriture.
— Excusez-moi, s’aventura-t-elle, prudente. Vous êtes Françoise Maribel, la grande écrivaine ?
Françoise adorait ce type d’accroche ; son sentiment d’être dérangée s’y estompait comme un caramel (au beurre salé) qui fond en bouche.
— Oui, susurra-t-elle.
— Je lisais votre dernier roman quand je vous ai reconnue. Je… Puis-je vous demander une dédicace ?
Françoise tendit la main. La jeune femme y déposa le livre. Elle voulut lui donner un stylo-bille qu’elle avait préparé mais la grande dame de la littérature obligeante avait déjà la tête dans son sac en quête de son plume jetable qui valait tous les Mont-Blanc. Le temps semblait une éternité, surtout à la lectrice intrépide. Enfin, Françoise trouva ce qu’elle cherchait.
— Votre prénom ?
— Gisèle.
— L’as de trèfle qui pique mon cœur ? sourit Françoise qui savait se tenir au courant de ce que les jeunes écoutaient comme musique tout en faisant des répliques d’une rare force de séduction — au moins l’espérait-elle.
Si elle avait connu la référence, Gisèle aurait pu lui faire remarquer que ce n’était pas le bon prénom, que le morceau remontait à 1991 et que les jeunes de ce temps-là avaient déjà bien vieilli. Pour sa part, elle n’était, à cette date, pas née. Elle le tut non qu’elle voulait ménager la grande dame de la littérature avertie qui l’émerveillait mais, vraiment, elle ignorait tout de cet as de pique. Elle sourit poliment. Peut-être avait-elle rougi un peu, aussi ? Françoise le pensa. Sa liberté recouvrée avait besoin de chair tendre et cette petite serait parfaite dans le rôle. Comme ça, dans ce train ? Non ! Françoise, en amour comme dans ses livres, cultivait les jolies phrases, les longs développements et les suspens intenables. Cette jeune personne avait un sourire charmant, des yeux qui pétillaient de vie. Elle lui demandait avant tout de la faire rêver ; c’était, en ces temps difficiles pour son désir et sa libido, déjà beaucoup.
Elle commença par soigner sa dédicace — un art que d’aucuns galvaudaient en écrivant toujours la même phrase, ce qui constituait une injure à la littérature.
« À Gisèle,
« Gageons que ce train qui roule si vite ne nous mène pas en bateau même si un peu de roulis n’est jamais désagréable.
« Au plaisir de vous retrouver sur la terre ferme,
« Que ma plume vous cajole. »
Date et lieu (pour la traçabilité), et signature, bien sûr.
« Que ma plume vous cajole » ? N’était-ce pas un peu familier ? Françoise Maribel devait l’avouer, c’était depuis son premier roman — La péribole des saphiques — son unique formule de politesse ; c’était compliqué, une formule de politesse, souvent très impersonnel. Elle avait opté pour quelque chose d’un peu provocant ; ses lectrices adoraient ! Quant au reste de son texte ; elle aimait déjà la façon dont cette jeune femme en rougirait. Elle glissa dans le livre sa carte contenant son courriel professionnel et l’adresse de son blogue puis le rendit à sa propriétaire.
— Je devrais organiser une soirée littéraire d’ici deux ou trois semaines pour fêter ma liberté recouvrée. Je compte sur vous.
— Je fais un aller-retour à Paris pour des raisons familiales. Je rentre demain à Liège.
— Ah ? récrimina Françoise qui ne put totalement dissimuler son légitime désappointement. Vous manquerez à l’assistance.
Mais pourquoi dire une chose pareille ? Françoise l’ignorait ; ce genre de réplique lui venait naturellement, comme si sa vie était, à l’instar de ses livres, une intrigue de romance. Ne pouvait-elle pas, pour une fois, être sincère, avouer sa solitude, son sentiment que le monde négligeait son talent autant que ses atours, sa souffrance à tant d’injustice ? Et puis quoi encore ? Françoise Maribel, la grande dame de la littérature célébrissime auteure de vingt-quatre romans — dont deux consacrés par le Fémina et le Prix des libraires —, deux essais, deux biographies, des poèmes, des nouvelles et de nombreuses autres petites choses, membre du jury du Goncourt et pressentie pour intégrer l’Académie royale — dès qu’elle déciderait de rentrer vivre en Belgique, ce qui ne serait pas sitôt — avait sa dignité ; elle aimait aussi que ses lectrices crussent que l’écriture et la notoriété rendaient heureux.
— Je suis désolée…, tenta de se défendre Gisèle qui ne comprenait pas l’empressement de son idole.
Celle-ci haussa sobrement les épaules et la laissa partir, rengainant son stylo en plastique comme on remet en place une paire de bas de soie. « Pauvre petite, songea-t-elle en s’enfonçant dans le fauteuil inconfortable du Thalys. Encore une qui néglige l’essentiel. »
Quelle suffisance que cette pensée-là ! Françoise en ressentit une honte toute passagère, habituée à ses propres débordements doctes qu’elle cultivait avec passion. Cela faisait partie de son personnage, de ce que le Tout-Paris attendait d’elle. Elle tentait, ce nonobstant, de garder un peu d’humilité, au moins quand elle était seule dans sa cuisine, son lit ou sa salle de bains, persuadée qu’elle ne valait pas mieux que les autres ni qu’elle était plus désirable que la moyenne. Cela la plongeait inéluctablement dans une mélancolie aussi insupportable à vivre que la suffisance. Parfois, elle songeait qu’un peu d’authenticité ne pourrait pas nuire à son image… Alors, elle convoquait un magazine féminin pour dire quelque chose de vrai qu’elle écrivait au préalable afin d’être certaine que cela fût correctement exprimé.
Les conséquences étaient à chaque fois sans appel. On la plaignait, certes, mais aucun amour particulier ou notoriété supplémentaire ne surgissaient de l’épreuve. Les affres de son existence n’étaient pas suffisantes pour attirer le voyeurisme : ni tentative de suicide, ni consommation d’alcool ou de stupéfiants, ni enfant albinos, ni amours sulfureuses, ni affection létale. Françoise Maribel n’avait que la tristesse d’une vie sans amante à proposer, quelques rhumes et l’ennui cher à celles et ceux qui aimaient l’agitation par-dessus tout. Ces interviews faisaient quelques ventes, d’après son éditeur, mais beaucoup moins qu’un passage pédant bien préparé dans une émission de radio ou une soirée mondaine. Elle s’y obligeait trois fois par an, jamais plus. Le reste du temps, elle écrivait, travaillait à ses différents engagements littéraires, soutenait discrètement les causes qui étaient les siennes — le féminisme et l’agriculture urbaine —, faisait une petite heure de sport et une autre de cuisine par jour, alimentait son blogue et organisait des rencontres intimes avec ses lectrices, ce qu’elle aimait à s’en damner !
Et la vaisselle ? La grande dame de la littérature domestique faisait-elle la vaisselle ? Elle l’avait déclaré il y a huit ans avec force détails sur le choix de ses éponges dans une interview-fleuve où elle parlait aussi d’aspirateur dont elle ne supportait pas le bruit, de lessives où elle triait avec application le blanc de la couleur, de recettes de grand-mère pour détartrer les toilettes et de ces vitres dont le nettoyage appelait la pluie. La journaliste avait eu l’air perplexe. Elle avait néanmoins publié. Les retours avaient été catastrophiques, notamment ce microbillet Twitter d’un critique célèbre : « Françoise Maribel fait caca comme tout le monde ! On préfère quand elle écrit. Pas toujours. »
Elle s’en était remise, comme à chaque fois, après quelques semaines de bouderie médiatique — cela faisait partie de son personnage — et un déjeuner avec le critique en guise d’excuses convenues.
— Mais pourquoi éprouvez-vous le besoin de nous dire que vous êtes comme tout le monde ? l’avait-il interrogée au milieu de son entrecôte béarnaise.
— Mais parce que je suis comme tout le monde !
— Je ne peux y croire.
— Pourquoi ?
— Parce que si vous êtes comme tout le monde, je suis un grand écrivain et chacun sait que c’est faux.
Elle avait rougi à la sentence et repris contenance en mettant en bouche une petite fourchetée de tartare de saumon. Une femme s’était alors avancée pour un autographe. Elle avait signé.
— Vous voyez ? remarqua le critique.
Elle avait souri ; cette part de la conversation était close.
La suite te tente ?
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