Chapitre 1 — Genèse
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Le Dernier Calice T1 · Mélissa Roche
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Au début, il n’y avait rien d’autre que le Néant. Puis, ils furent là, les Quatre. Deux masculins et deux féminines. Deux pour la Lumière et la Création, deux pour l’Obscurité et le Chaos. Ils naquirent conscients d’eux-mêmes et de leur puissance. Aussitôt, le blond Ahos, créa le temps. En réponse, Emesis le Ténébreux, le détruisit par l’inertie. À leur suite, la belle Ahenna imagina la matière. Que l’évanescente Daneïs contra immédiatement avec son antimatière. C’était dans leur nature de s’opposer ainsi. Ils étaient les Gardiens de l’Équilibre.
Des éons durant, l’univers fructifia sous leur houlette. À chaque confrontation, il se complexifiait un peu plus. Et les Dieux y gagnaient en pouvoir. Étendant toujours plus loin les limites de la réalité au gré de leurs fantasmes. Des étoiles naissaient et explosaient dans un cycle éternel, toujours renouvelé. Les forces primaires s’harmonisaient grâce à leurs influences. Et tous étaient heureux d’être ce qu’ils étaient, d’exister.
Au fil des siècles, Ahos commença à voir en Emesis un rival saccageant ses efforts, ruinant ses chefs-d’œuvre. Il développa, alors, une haine féroce pour l’obscurité, pour le désordre. Ce qui n’était jusque-là qu’un affrontement fraternel se transforma en guerre ouverte. Emesis, à l’âme joueuse, entra bien volontiers dans la danse. Il combattit avec plus d’opiniâtreté encore les manifestations de la Lumière, s’amusant du chaos qu’il laissait dans son sillage. Les deux Déesses, quant à elles, se méfièrent de ce revirement. N’était-ce pas là une offense à l’Équilibre qui les avait vus naître ? Ahos, par son intolérance, et Emesis, par son inconséquence, ne mettaient-ils pas en danger l’univers ?
Pressée par Ahos, mis à mal par l’imprévisibilité de son adversaire, Ahenna dut se résoudre à participer au combat. Le Dieu de la Lumière ne s’arrêta pas là dans sa folie. Il se persuada que la Déesse devait l’épouser pour que leurs puissances se fondent en une seule. Il pensait ainsi obtenir une victoire finale et définitive sur ses ennemis. Pour Ahenna, il n’était qu’un frère, pas même sympathique, qui plus est. L’idée de devenir sienne lui était insoutenable.
Une autre ère passa ainsi, entre une guerre inepte et des avances repoussées. Ahenna était épuisée, exaspérée, elle avait besoin d’un refuge loin de tout cela. Et étrangement, c’est Daneïs, la Déesse de l’Ombre qui le lui offrit. Il advint que cette dernière approchât sa rivale prétendue suite à leur dernier affrontement. Une chose inhabituelle s’était produite. Au début, tout se passait normalement : Ahenna fit naître une étoile d’un bleu étincelant, Daneïs la réduisit à néant et c’est là que l’événement eut lieu.
Dans le fracas apocalyptique, un éclat attira le regard de la Déesse des Ténèbres. Elle scruta attentivement l’espace pour se rendre compte que sa Némésis s’était servie de sa puissance pour créer un élément nouveau et magnifique. D’un jaune inédit, et d’une pureté telle qu’il nourrissait son âme.
— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, je n’avais jamais essayé avant.
— C’est beau…
— Oui
— Nous avons créé cela ensemble, n’est-ce pas ?
— Oui.
— J’aimerais que nous recommencions.
— Oui.
Et c’est ce qu’elles firent pendant des millénaires, dissipant ainsi l’amertume de la Déesse blonde. Leur combat redevint un jeu et l’univers sortit de l’ornière dans lequel il s’était embourbé. L’or fut leur première création commune, il y en eut bien d’autres. Bientôt, Ahos s’offusqua de cette amitié naissante qui le répugnait profondément. Jaloux, il accentua la pression qu’il exerçait sur sa sœur. Il multiplia ses injonctions, la harcelant sans cesse. Piqué dans son orgueil, il tenta même de la contraindre par la force, sans, heureusement, y parvenir.
C’est en voyant Ahenna pétrie d’angoisse que la brune Daneïs lui proposa une coopération plus ambitieuse. Sur un coup de tête, elle entraîna son amie dans un coin reculé de l’univers. Elles y trouvèrent un soleil jaune, ni trop petit, ni trop gros, ni trop chaud, ni trop froid. Des masses informes dansaient follement sur son orbite.
— Bien trop nombreuses, décréta la Lumineuse.
— Qu’à cela ne tienne, lui répondit l’Obscure. Je crois que je peux en mettre en pièces quelques-unes.
— Pas trop non plus, il faut garder une certaine masse.
Daneïs pulvérisa et Ahenna se servit des éclats pour élaborer lunes et ceintures d’astéroïdes. Elles riaient en modelant ce système solaire, en lui donnant forme et cohésion. Parfois, la brune en faisait un peu trop, mais son amie arrivait toujours à en tirer parti. Elles revenaient sur ce projet aussi souvent et aussi longtemps que possible, tout en conservant leur secret. C’était leur havre de sérénité dans un univers de plus en plus violent et cruel.
Elles finirent par concentrer leurs efforts sur une seule planète, la quatrième en partant du soleil. Comme toujours, dans ces cas-là, c’est la Déesse de la Création qui prenait la décision, et son savoir fascinait sa consœur.
— Pourquoi celle-ci ?
— Pour son équilibre entre Lumière et Ténèbres, entre l’emprise de la lune et celle du soleil.
— J’aime beaucoup.
— J’étais certaine que cela te siérait.
— Que veux-tu que je fasse ?
— Allume un brasier destructeur en son cœur.
— Mais…, s’inquiéta la brune.
— Fais-moi confiance, il sera circonscrit par une couche rocheuse.
Là encore, Daneïs obéit, subjuguée par l’aura de sa complice. En vérité, elle se surprenait souvent à l’observer à la dérobée. Elle admirait l’éclat doré de la chevelure luxuriante de l’autre Déesse avec un plaisir coupable. Parfois, l’envie incongrue d’y glisser les doigts la hantait. Au point qu’elle devait faire exploser un volcan ou deux pour se calmer. Elle n’y pouvait rien, Ahenna était l’archétype de la beauté.
Son obsession grandissante ne l’empêcha pas de remarquer un autre phénomène surprenant : la planète changeait. En dehors de leur intervention. Ce qui n’était encore jamais arrivé. Depuis le début de l’univers, c’était la première fois qu’une chose évoluait sans que leurs mains n’en soient les instigatrices. Elles avaient créé la vie. Ou, en tout cas, une certaine forme de vie.
Emportées par la joie, elles dansèrent sur ce monde inédit, elles s’enlacèrent. Et pour la première fois, leurs lèvres se trouvèrent pour un tendre baiser. Aucune des deux ne reconnut l’élan qui avait présidé à ce geste, et elles s’en moquèrent éperdument. Elles étaient heureuses, à nouveau. Comme aux premiers jours de la Création, quand tout était encore neuf et beau.
Elles réitérèrent ces expériences, tant avec la vie qu’avec les baisers. Leur complicité devenait toujours plus grande, leur affection toujours plus profonde. Avec le temps, elles découvrirent le secret de la Vie : une alchimie fragile entre lumière et ténèbres, grandeur et petitesse. La vie existe, car elle porte la mort en son sein. Car elle accepte sa dualité paradoxale. L’herbe poussa sur la terre, les poissons nagèrent dans les mers et les océans, et bientôt, les animaux foulèrent les plaines et les montagnes. Les Déesses se complaisaient dans leur bonheur. Cela était bien et bon.
Pendant un temps, elles arrivèrent à tenir leurs frères à distance de leur paradis, tout en donnant le change dans le reste de l’univers. Entre chaque défi, plus ou moins puéril, plus ou moins feint, elles se retrouvaient sur cette planète devenue bleue et verte. Elles parlaient de leur vision des choses, de leurs rêves, mais également de leurs tourments les plus secrets. Un matin, n’y tenant plus, Daneïs avoua à sa compagne la vérité.
— Je t’aime Ahenna. Depuis ce jour où tu créas l’or, tu as pris possession de mon cœur. Ton âme m’appelle au firmament, elle fait chanter la mienne tel un diapason. J’aimerais que nos essences ne fassent qu’une, que nous nous mêlions dans une sarabande enfiévrée.
La blonde ne lui répondit que par un baiser plus passionné qu’à l’accoutumée. À moitié incarnées, à moitié Puissances, elles inventèrent un nouveau concept : elles firent l’amour avec la fougue de leur divinité. Pour toutes deux, ce fut magique. Elles se découvrirent d’une manière invraisemblable, sans limite ni frontière. Leurs sens se décuplaient, leurs perceptions s’affinaient. Jamais union ne dura si longtemps et avec tant de force. Ni ne fut aussi féconde.
Quand leur frénésie se calma, plusieurs siècles plus tard, ce fut pour constater qu’une race étonnante avait vu le jour. Issus de leur amour charnel, ils ne ressemblaient à nul autre. Marchant sur deux pattes et dépourvus de pilosité, ils paraissaient bien frêles à côté des espèces plus anciennes. Ils n’avaient même pas de défenses ou d’armes naturelles. En revanche, ils possédaient une qualité inattendue, inédite. Aberrante. Ils pensaient, ils réfléchissaient, et ils en avaient conscience…
Curieuses, les Déesses en arrivèrent à contacter certains d’entre eux par le biais de leurs rêves. Il y en avait des bons et des mauvais, des égoïstes et des altruistes, des placides et des colériques. En fait, leur esprit ressemblait beaucoup à celui d’un Dieu, en plus primitif.
C’est ainsi que les Hommes apprirent l’existence des Dieux. Ils en conçurent une certaine crainte, mais aussi l’espoir, un peu fou, de les rejoindre un jour. Ils se mirent alors à leur adresser prières et offrandes, aux Quatre indifféremment. Des temples furent édifiés et autour d’eux, le tissu social s’organisa. Les premiers royaumes virent alors le jour, exubérants et fertiles.
L’honnêteté des Déesses les conduisit à leur perte. Car Ahos finit par entendre les suppliques qui lui étaient adressées à travers l’espace intersidéral. D’abord excédé par le dérangement, il mena ensuite une enquête sur l’origine des interférences. Malheureusement, il trouva la planète des Déesses, que les humains avaient baptisée Ahïs en l’honneur de leurs créatrices.
Le Dieu de la Lumière entra dans une rage insensée devant ce qu’il considérait être la pire des trahisons. Sa femme l’avait trompé, elle l’avait déshonoré. Rendu à moitié fou par sa fureur, il songea à commettre le blasphème suprême en détruisant lui-même cette abomination qu’était la Vie.
Mais juste avant qu’il ne libère sa colère vengeresse, il perçut un changement en lui. En effet, les prières de ces humains pathétiques lui apportaient un surcroît de pouvoir. Alors, grâce à son intelligence maligne, il comprit. Il avait enfin trouvé un moyen de vaincre sans avoir à s’approprier l’essence d’Ahenna.
Encore fallait-il s’assurer d’avoir à son service plus d’âmes que les autres. De plus, il ne pouvait pas non plus laisser le crime de la Déesse de la Lumière impuni. Tandis qu’il espionnait les amantes infâmes s’adonnant au vice, une idée lui vint. Un plan machiavélique qui germa en une fraction de seconde. Il attendit le départ de la catin brune pour accoster sa compagne.
— Et bien, commença-t-il gaiement, c’est une chose superbe que tu as créée là.
— Ahos…
La peur était bien visible dans les yeux argentés de la Déesse et le Dieu s’empressa de la rassurer. Il ne voulait pas user de la force contre elle, sa précédente mésaventure lui ayant servi de leçon. La ruse serait son instrument.
— Du calme, ma sœur, je ne suis pas en colère. Au contraire, je suis satisfait, les hommes sont fabuleux.
— Oui, ils portent en eux un tel potentiel, s’émerveilla-t-elle naïvement. Et cet art qu’ils pratiquent… Ils arrivent à dupliquer le réel et à le magnifier. C’est extraordinaire.
— Exactement ! Et ces prières, ces vœux… C’est stupéfiant.
— Oui nous… J’ai remarqué également, c’est assez amusant. Mais ce n’est rien à côté de…
Ahos grinça intérieurement des dents à la mention avortée du « nous », mais il prit sur lui et préserva sa façade avenante. Le temps d’amorcer le sort qui emprisonnerait Ahenna à tout jamais. Complètement concentrée sur la joie que lui procurait son œuvre, la Lumineuse ne se rendit pas compte de la montée de pouvoir. Ce qui ne fut pas le cas de Daneïs qui vogua, avec une hâte impuissante, à travers les étoiles.
Elle arriva trop tard. Ahos avait déjà posé sa main sur la poitrine d’Ahenna. Cette dernière s’évanouit tel un nuage de poussière chassé par le vent. Ahos exulta. Il partit d’un rire sauvage, en regardant l’air désespéré de la fille du Chaos. Il rit encore plus fort quand celle-ci appela son frère à l’aide sans recevoir de réponses.
— Où est-elle, hurla-t-elle, éplorée. Qu’as-tu fait d’elle ?
— Son âme est dans un Calice que tu ne retrouveras jamais. Elle est hors de ta portée. Et vous avez perdu la guerre ton frère et toi. Avec l’appui de ces humains, je vous détruirai à tout jamais et seulement alors, je la libérerai, afin qu’elle puisse contempler ton cadavre de ses yeux.
— Je trouverai un moyen de la sauver. Toute geôle possède sa clé.
— Cherche tant que tu le souhaites, pauvre Déesse de pacotille, mais à la fin, c’est moi qui gagnerai. Tu verras.
Il disparut ensuite, pour réapparaître devant un pauvre pécheur qu’il désigna comme le chef suprême de l’Empire de la Lumière. Il lui confia une partie de son pouvoir pour asseoir sa domination sur ses frères, et ainsi fût-il fait. Ahos lui chuchota à l’oreille des rêves de conquêtes. Il éduqua insidieusement son homme de paille pour en faire un foudre de guerre. La première dynastie des Ahosans entama ainsi son long chemin semé de massacres et de victoires sanglantes.
Emesis finit par entendre les sanglots de sa sœur. Il n’osa d’abord pas interrompre un chagrin si intense. Alors, il visita lui aussi cet étrange corps céleste. La Vie lui plaisait beaucoup, surtout la mort. Il voyait cela comme un joyeux désordre à encourager absolument. Quand enfin, il retrouva Daneïs, il lui promit son aide en échange d’un pacte encore tenu secret à ce jour. La Déesse dévastée accepta.
C’est ainsi que la quête du Calice débuta. Elle dure encore…
Le Livre Sacré de Daneïs
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