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Lire Calumet en ligne gratuitement Chapitre 1
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Enthousiasme. Soif de connaissance. Zèle. La professeure Jaxon Lavigne jeta un coup d’œil à sa classe et ne vit rien de tout cela. Le semestre avait commencé depuis une semaine et la plupart des étudiants présents, une fois diplômés, seraient libres non seulement pour le printemps prochain, mais pour le reste de leur vie. Encore fallait-il qu’ils décrochent leur diplôme. Les moins motivés devraient regarder la réalité en face, c’est-à-dire repousser l’obtention de leur diplôme à la fin mai ou se retrouver dans sa classe pendant l’été.
Elle posa sa craie et se retourna après avoir écrit les instructions sur le tableau.
— Petit rappel à toutes et tous : il y aura des devoirs hebdomadaires, et non, ils ne représentent pas quatre-vingts pour cent de votre note. Votre examen de mi-session et votre examen final compteront suffisamment pour sortir du trou que certains d’entre vous ont déjà commencé à creuser. Alors je vous suggère d’y aller mollo sur votre consommation d’alcool et de vous mettre à lire.
Ils étaient assez éveillés pour rire et pour lever la tête de leurs divers appareils électroniques afin de poser des questions. Ces étudiants de quatrième année avaient perdu la timidité que la plupart des premières années avaient au tout début, ce qui rendait l’expérience plus agréable pour elle en tant que professeure. C’était la raison pour laquelle elle était devenue enseignante. Elle avait contracté le virus au lycée quand elle était assise dans la classe de Mlle Landry, enchantée par le monde nouveau que celle-ci lui faisait découvrir. Tous les livres qu’elle avait lus et dans lesquels elle s’était évadée renfermaient des histoires qu’elle voulait partager avec ses étudiants. Elle espérait à chaque fois qu’ils seraient eux aussi pleins d’enthousiasme.
— C’est l’heure, dit-elle en regardant l’horloge près de la porte. N’oubliez pas votre devoir. Et rappelez-vous que vous pouvez venir me parler si nécessaire. D’ailleurs, ce serait bien que vous en profitiez plus qu’au semestre dernier où je n’ai vu personne. Sinon, cela veut dire que vous savez déjà tout. N’hésitez donc pas à passer me voir. Mais ça ne veut pas dire non plus que je suis prête à écouter vos suppliques si vous n’avez pas fait le travail. Et inutile de plaider pour que j’ajuste vos notes lors des examens. Je préfère que ce soit clair dès maintenant.
— Tu es toujours une dure à cuire, commenta le professeur Robert Butler, qui attendait devant sa classe.
Il continua en secouant la tête tandis qu’elle prenait son sac.
— Si quelqu’un cherche les étudiants les plus séduisants du campus, c’est ici qu’on devrait l’envoyer. Les professeurs sexy attirent tous les étudiants sexy.
— Tu as toujours été aussi comique ? rétorqua Jax, en levant la main pour lui donner une pichenette.
Il bougea trop vite pour qu’elle puisse le toucher. Ils étaient liés depuis l’âge de huit ans. Elle se souvenait encore de ce petit nouveau qui portait les baskets les plus blanches qu’elle ait jamais vues. Depuis lors, Bert était son meilleur ami et l’avait suivie depuis leur petite ville de Louisiane, d’abord jusqu’à LSU, l’université de l’État, où elle avait bénéficié d’une bourse pour jouer au softball. Il l’avait ensuite accompagnée jusqu’à UCLA, à Los Angeles, où elle avait obtenu sa maîtrise et son doctorat. Cela semblait remonter à une éternité. Et pourtant ils étaient toujours à UCLA, mais maintenant comme professeurs. Bert avait décroché son doctorat en mathématiques un an avant qu’elle ne termine sa thèse. Elle était contente de le voir tous les jours.
— Tu sais que tu es une superstar. La plupart de ces filles s’asseyent là et parlent de Billy Shakespeare uniquement pour pouvoir te déshabiller du regard.
Bert remonta ses lunettes sur son nez, plus par habitude que pour les ajuster.
— Billy Shakespeare ? rétorqua Jax en riant avant de sortir. Heureusement que tu es doué en maths, mon pote.
Il faisait beau et chaud, mais sans commune mesure avec les étés au pays où l’humidité à elle seule donnait envie de déménager en Antarctique.
— Quels sont tes grands projets pour ce soir ? s’enquit Bert.
Il avait du succès professionnellement, mais sa vie amoureuse était moins brillante et il se tournait souvent vers elle pour avoir de la compagnie.
— Il y a une projection d’Orgueil et Préjugés dans un ciné près de chez moi, proposa-t-il.
— Je vais voir avec Margot, mais ça devrait être bon.
Ils marchèrent jusqu’au quatrième bâtiment où elle le laissa entrer en premier. Son bureau était au deuxième étage, alors que le chef de département avait le sien au premier. Le Professeur Ian Hadley avait une bonne soixantaine d’années, mais il aimait toujours autant enseigner. Il appréciait particulièrement l’équipe qu’il avait constituée. Jaxon était simplement heureuse d’en faire partie.
— S’il te plaît, plaida Bert, promets-moi que Margot ne va pas essayer de m’organiser un nouveau rencard. J’aime vraiment ta nana, mais son goût en matière d’hommes est réellement horrible. Non que ça me dérange de sortir avec des acteurs qui sont mignons, mais le dernier type voulait juste peigner mes poils de torse.
— Tu as des poils sur la poitrine ? le taquina Jax, ce qui lui valut une claque sur le bras. Et je suis d’accord avec toi, Margot n’a aucun goût en ce qui concerne les mecs. Franchement, c’est étonnant…
— Eh bien, j’ai besoin qu’elle commence à affiner son talent. Tu t’es trouvé quelqu’un de merveilleux alors que moi, je suis un aimant pour les cinglés en tout genre.
— Allez, si j’avais des poils sur la poitrine, j’aimerais certainement qu’on les peigne.
— Tu n’as pas de poils sur la poitrine ? Je suis choqué, Professeure Lavigne.
— Tais-toi. Va plutôt tenir compagnie à Viola et bavarder avec elle lorsque je serai en entretien avec mes étudiants.
Son assistante, Viola Morehouse, lui envoya un baiser quand elle entra et fit de même pour Bert.
— Je suis sûre qu’ils vont me dégotter quelques grand-mères malades qui auront besoin de leur présence, du coup je ne pourrai pas leur reprocher leur paresse à la fin du semestre.
— Je me suis fait avoir lors de ma première année ici, dit Bert en secouant la tête.
Il se laissa tomber sur la chaise en face de son bureau.
— L’imagination des jeunes. C’est divertissant, mais aussi ennuyeux.
Jaxon alluma la cafetière que Margot lui avait offerte et prépara deux tasses.
— Tu vas bientôt récupérer ta voiture ? poursuivit-elle. Acheter une nouvelle bagnole n’est pas un péché, tu sais.
— Mais j’aime ma voiture, rétorqua Bert.
Il avait dû faire appel à Jaxon toute la semaine pour se rendre à l’université, obligeant celle-ci à démarrer sa journée plus tôt que d’habitude.
— C’est une amélioration par rapport à la caisse violette que tu avais au lycée, mais pas de beaucoup. Je peux t’accompagner si les vendeurs te font peur, tu sais. Si tu te débarrassais de ton tas de boue et des protections de poche pour tes stylos, tu pourrais certainement te trouver quelqu’un qui n’a pas d’obsession bizarre.
— Pourquoi sommes-nous amis, déjà ? demanda Bert.
— Parce que tu m’aimes et que je n’ai aucune envie de peigner tes poils de torse inexistants.
Ils éclatèrent de rire tandis qu’elle rassemblait toutes les copies dont elle avait besoin avant de rentrer chez elle. L’heure suivante s’écoula en un clin d’œil en bavardage avec Bert.
— Tu as besoin de te changer ? demanda Jax.
— J’aimerais me doucher rapidement. Ensuite, je prendrai un Uber jusque chez toi.
Il joua une fois encore avec ses lunettes et elle passa son bras autour de ses épaules.
— Et si on louait le film et qu’on cuisinait quelque chose pour Margot ? proposa-t-elle. On pourra passer une soirée romantique chez moi à corriger des copies en regardant le génie de Jane Austen.
Elle l’embrassa sur le côté de la tête et le poussa vers la porte.
— Ça me paraît encore mieux. Tu as toujours de la bonne gnôle.
— Super. Viola, autre chose cet après-midi ?
— Non, mais tu as sept rendez-vous demain matin. Je leur ai déjà dit que tu n’étais pas à la recherche d’une petite amie ni d’un petit ami ni de quelqu’un pour avoir ton bébé en échange d’une bonne note.
— Je suis certaine qu’aucun d’entre eux n’est intéressé par ça, alors arrête de menacer les gens.
— Ma grande, réveille-toi. Margot m’a écrit un scénario en ce qui te concerne et je suis certaine que je n’aimerai pas ce qui va m’arriver si je ne le suis pas à la lettre.
— Si tu as fini tes élucubrations, je te verrai demain matin. Essaie de bien te comporter pour que je n’aie pas à payer ta caution.
Elle poussa Bert doucement pour le faire avancer et se dit que Margot pourrait à nouveau tenter de lui organiser un rencard. Il devait bien exister un homme sain d’esprit capable d’apprécier Bert pour ce qu’il était, protections de poche incluses.
— Passe une bonne soirée, patronne, dit-elle à Viola en riant.
Tandis qu’ils se dirigeaient vers son pick-up, elle remercia l’univers. Il n’y avait rien de mieux que la vie qu’elle s’était bâtie, peu importait ce que sa famille pensait d’elle. Leur désapprobation de son « style de vie », un mot que sa mère prononçait toujours avec les guillemets nécessaires, était indiscutable. C’était la raison pour laquelle elle n’était pas restée au pays après le lycée et qu’elle avait construit sa propre famille. Quand on était heureuse, on pouvait oublier facilement tout ce qui faisait souffrir.
— Vide ton esprit de toutes ces conneries avant de te mettre dans un sale état, murmura-t-elle pour elle-même en déverrouillant sa portière.
Le passé était le passé, voilà. On ne pouvait pas le changer. Essayer, c’était comme se frapper la tête avec une brique : il n’y avait rien de bon à en attendre.
***
Iris Long Gravois tapa dans ses mains pour attirer l’attention de toutes. La réunion des anciens élèves n’était pas si éloignée et elles avaient beaucoup de choses à planifier si elles voulaient que cet événement soit une réussite. Leur présidente de promotion était partie pour un avenir meilleur et n’avait jamais remis les pieds à Chackbay. Du coup, cette année, elle s’était retrouvée, avec les autres membres de l’association des élèves, à devoir tout organiser. Ce n’était pas ce qu’elle préférait comme tâche, mais avec son travail au lycée, elle était l’une des coordinatrices par défaut. Les autres pensaient qu’elle possédait déjà toutes les informations.
— Avons-nous une liste à jour de tout le monde depuis la dernière fois ? demanda-t-elle à son amie, Nancy Lyons.
— Tout le monde, y compris les conjoints des trois personnes qui sont décédées. Vous pouvez le croire, vous, que nous en avons perdu autant en seulement seize ans ?
Nancy secoua la tête en remettant la liste à Iris.
— Adeline et moi avons pris les devants et préparé les invitations à poster, continua-t-elle en mentionnant sa fille. Si tout le monde est d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de changement à faire, nous les enverrons aujourd’hui.
— Merci de vous en être chargées toutes les deux, dit Iris.
Elle cocha le point « invitations », afin de passer à la suite.
— Le conseil d’administration nous a encore une fois autorisées à utiliser le gymnase du lycée. J’en ai parlé moi-même au directeur. Ce sera comme si nous revivions le bal de promo.
— Espérons que ce ne sera pas le cas, dit Molly Speller, ce qui les fit toutes rire. Je n’ai aucune envie de retourner au lycée. C’était une époque brutale. Oui, brutale. La bibine était dégueulasse. Et avec ma hanche qui me cause des soucis, je n’ai aucune envie de faire l’amour à l’arrière d’une voiture. Plus jamais ça ! J’ai honte de dire que j’ai même bu du Boone’s Farm.
— Tout n’a pas été mauvais, dit doucement Iris.
Les années de lycée étaient une période que la plupart des gens, à part le capitaine de l’équipe de football ou les pom-pom girls, préféraient oublier. Iris, elle, avait été heureuse pendant ces années. Après avoir fini ses études secondaires, elle avait perdu quelque chose d’essentiel, qu’elle n’avait jamais vraiment récupéré. Elle n’était pas insatisfaite de sa vie, mais « Et si ? » était une question qu’elle se posait plus souvent qu’elle ne le souhaitait.
— Iris, ma fille, il faut que tu arrêtes d’idéaliser ce qui était en fait une époque merdique. Aucune d’entre nous ne pouvait, légalement, ni boire ni conduire ni acheter de vibromasseur, dit Molly. Je n’y retournerais jamais. Après avoir eu des enfants et m’être mariée, je sais que je ne peux pas me passer de certains petits plaisirs. Si le vin était interdit demain, eh bien, je deviendrais trafiquante. L’autre point sur lequel nous avons été stupides, c’est d’avoir souhaité qu’on nous traite comme des adultes et ensuite d’avoir nos propres enfants. Tu te souviens qu’on a dit qu’on les élèverait différemment ?
Tori Hopkins fut celle qui rit le plus fort. Elle hocha la tête.
— Oh, mon Dieu, oui, mais ensuite quand tu les as, tu te demandes comment tu peux y survivre sans que les services sociaux se pointent chez toi quotidiennement. J’ai tellement menacé les enfants de leur tanner le cuir avec une badine que je devrais me retrouver avec des arbres complètement dénudés ! Et maintenant qu’ils sont adolescents, je dois me retenir tous les jours de commettre un meurtre.
— Je donnerais n’importe quoi pour rentrer à la maison, aller dans ma chambre et manger des cochonneries, dit Claire Guidry. Je regrette l’époque où ma seule responsabilité était de faire mes devoirs et de ramasser mes vêtements sales sur le plancher. C’est toi qui as commencé tôt avec les enfants, alors tu sais ce que je veux dire, Iris.
Iris sourit en pensant à ses activités extrascolaires, puis se renfrogna à l’évocation de ces ragots anciens, qui n’avaient jamais vraiment disparu.
— Je voulais une famille, mais je n’ai pas commencé si tôt que cela.
Elle était en fait enceinte lors de la remise des diplômes, mais l’avait bien caché.
— Si ça ne vous dérange pas, revenons à ce que nous devons faire. Vous pourrez toutes idéaliser vos vies sans enfants plus tard.
— Mais le gymnase, encore une fois ? Il n’y a pas un autre endroit où nous pouvons aller ? demanda Claire.
— C’est le seul lieu que nous avons pu obtenir avec notre petit budget. En plus, les décorations de la dernière réunion sont dans le grenier du lycée, répondit Iris.
Décidément, grommela-t-elle, à chaque fois, il fallait que ces femmes s’obstinent !
— Les participants se comportent toujours comme des indigents quand on organise ce truc, alors ça ne peut jamais être très élaboré. À croire qu’ils reçoivent encore de l’argent de poche de leurs parents et qu’ils économisent pour quelque chose de spécial !
— Pensez-vous que notre meneuse intrépide reviendra un jour pour nous aider ? demanda Molly. Organiser les réunions de promo, c’est l’une des choses qu’on devait promettre quand on se présentait comme déléguée de classe. D’ailleurs, je suis sûre que tu aimerais la revoir, Iris.
— Est-ce que quelqu’un l’a appelée ? interrogea Tori.
Iris avait du mal à supporter la fausse sincérité dans leurs voix. Elle savait qu’aucune d’entre elles n’aurait le courage d’appeler Jaxon pour lui demander de revenir. Elle ne l’avait pas revue depuis la remise de diplôme et se souvenait avec intensité des moments qu’elles avaient passés ensemble. Comme elle lui manquait ! S’il y avait un moyen de revenir à ces années, elle le ferait, ne serait-ce que pour passer un autre après-midi avec Jaxon Lavigne. Elle n’avait pas eu de contact avec Jax après son départ, ce qui ne l’avait pas vraiment étonnée. Pas après la manière dont ça s’était terminé entre elles. Et, de toute façon, elle était à blâmer.
— Tu l’as fait ? lui demanda Tori. Vous étiez proches à l’époque. Vous avez sûrement gardé le contact.
Tori était toujours la meneuse du groupe et pas une de ses personnes préférées. La ville de Chackbay, en Louisiane, n’était pas si grande, et tous les habitants se connaissaient à peu près. On y naissait, on grandissait, on avait sa propre famille, puis on mourait et on était enterré avec tous les ancêtres qui reposaient là depuis des siècles. Ça se passait comme ça depuis toujours et il était inutile d’essayer de changer ce cycle.
Certains tiraient du réconfort de ce voisinage et de cette intimité partagée, mais il était difficile de garder des secrets quand on vivait dans un bocal. Afin d’éviter les regards indiscrets, Iris avait fait de son mieux pour cacher à tous ceux qu’elle connaissait cette partie d’elle-même qu’elle chérissait. Certains secrets, cependant, ne pouvaient guère se dissimuler au grand jour.
— Je n’ai pas parlé à Jaxon depuis qu’elle est partie à l’université. Sa mère m’a donné son adresse et nous avons envoyé une invitation tous les cinq ans, mais elle n’a jamais répondu, dit Iris, sans rien ajouter de peur de montrer son émotion.
— Jaxon devrait avoir honte d’être restée éloignée si longtemps, commenta Claire en secouant la tête une nouvelle fois, exprimant ce qu’elles pensaient probablement toutes. Son père a des problèmes de santé et elle ne devrait pas se tenir comme ça à l’écart de sa mère.
Elles voyaient toutes Gene et Eve Lavigne à l’église le dimanche. Ils ne semblaient jamais heureux. Gene avait toujours une posture rigide qu’il avait perfectionnée à l’armée et Eve un rictus désapprobateur qui ne la rendait pas vraiment accessible.
— Tu ne sais pas ce qui se passe dans les familles, alors essaie de ne pas juger, dit Iris. Ce n’est pas comme si l’une d’entre nous avait donné à Jaxon une bonne raison de revenir.
Les derniers jours avant le départ de Jaxon pour LSU, Iris et elle auraient dû se consacrer à la prochaine étape de leur vie. Les choses avaient rapidement mal tourné et Jaxon avait pris tout ça en pleine figure.
— Allez, Iris, ne sois pas si gentille. Il y a une ambiance complètement foireuse dans cette famille, et tu le sais, dit Tori. Le frère aîné de Jaxon, Roy, est le seul à être à peu près normal, et je suis généreuse. Et dans le même ordre d’idée, avez-vous lu la dernière en faisant la queue à l’épicerie ? Je doute que ce soit vrai, mais le National Enquirer a rapporté que notre Jaxon sort avec Margot Drake.
— C’est une blague ? demanda Molly.
— Ils n’ont pas mentionné son nom, mais la femme sur la photo avec Margot ressemble comme deux gouttes d’eau à Jaxon. Je suppose que toutes ces rumeurs sur elle au lycée n’étaient pas des conneries après tout.
Nancy jeta un coup d’œil en direction d’Iris et lui adressa un léger sourire.
— Mesdames, terminons ça et nous pourrons déjeuner. Qu’allons-nous faire pour la musique ?
Iris fut reconnaissante à Nancy d’essayer de les remettre sur les rails. Elle n’était pas sûre de savoir qui avait décidé de planifier ces réunions tous les cinq ans, mais l’avalanche de souvenirs la frappait toujours de la même manière. Elle pensait à Jaxon presque tous les jours, au moins brièvement, mais elle faisait de son mieux pour enfouir ces pensées sous ses responsabilités quotidiennes et sa famille.
— Au fait, avec Tori, nous sommes tombées sur la pauvre Donna Foret, celle qui s’est retrouvée enceinte pendant notre dernière année, dit Molly.
— Vous vous souvenez tous d’elle, continua Tori. Elle a fini par épouser le toxico de notre classe, à une époque où aucune d’entre nous ne savait ce qu’était un toxico. Il l’a laissée en plan avec trois gamins quelque part au Texas.
Tori semblait toujours être au courant de tous les potins, surtout lorsqu’ils décrivaient quelqu’un d’autre sous un mauvais jour. Elle poursuivit :
— Ses pauvres parents ont dû aller la chercher. Elle est de retour depuis un an maintenant.
— Je pensais que nous parlions de musique, dit Nancy.
— C’est ce que nous faisons, si tu nous laisses finir, répondit Molly, en lui faisant un signe négligent de la main. Elle était à peine rentrée qu’elle a commencé à se lancer dans une relation par correspondance.
Iris hocha la tête et se cala sur sa chaise. Quand le comité se lançait dans les ragots, il y en avait toujours pour un moment.
— J’ai presque peur de demander avec qui ?
— Tu te souviens de ce gamin bizarre qui a été condamné à perpétuité quand on était en troisième année au lycée ? demanda Molly.
— Timmy Chapelle ?
Iris n’arrivait toujours pas à croire qu’un de leurs camarades de classe avait battu un homme à mort dans le Marais du Diable. Deux des trois agresseurs étaient dans leur classe.
— Oui, c’est lui. Je l’aurais choisi comme le plus susceptible d’aller en prison, dit Molly presque trop joyeusement. Tori et moi déjeunions ce week-end et nous sommes tombées sur Donna. Elle nous a dit qu’elle pouvait se débrouiller pour que l’orchestre du pénitencier d’Angola joue à notre réunion. Vous imaginez ?
— Et vous avez dit… ? demanda Nancy.
— Non, bien sûr, répondit Tori, comme si Nancy était folle de penser autrement. Tu imagines la réputation que nous aurions eue si nous avions donné notre accord ? Selon Donna, Timmy est dans l’orchestre et, si nous étions d’accord, il pourrait assister à la réunion sous bonne garde. C’est une idée tellement dingue que je n’arrive même pas à l’envisager.
— On va engager un DJ comme d’habitude, alors, proposa Iris. Si c’est tout, je dois me remettre au travail.
Elle avait essayé de se convaincre que c’était une bonne idée, mais cette réunion lui rappela les pièges que le passé avait mis sur son chemin. Elle n’avait jamais eu de chance et tombait généralement dans chacun d’entre eux.
— Alors, tu te charges d’appeler Jaxon ? demanda Molly, en la dévisageant.
— Envoyons les invitations et voyons comment ça se passe.
Comme toujours, elle supposait que Jax l’ignorerait et, d’une certaine manière, ce n’était peut-être pas si mal. Elle n’aurait aucun moyen de cacher ses erreurs si Jaxon revenait.
***
Margot Drake repoussa sa chevelure d’un mouvement de tête et quitta le plateau principal de la sitcom dans laquelle elle jouait un personnage récurrent. Elle entra dans ce qui était censé être sa chambre à coucher pour les téléspectateurs. Les scénaristes, elle en était convaincue, la détestaient puisque la nouvelle saison avait introduit une romance entre elle et l’un de ses partenaires. Peu importait qu’elle ne supporte pas M. Mains Baladeuses. Certes, l’alchimie à l’écran était importante, mais, dans ce cas précis, la seule façon de faire fonctionner l’intrigue était qu’elle organise son meurtre.
— C’est quoi cette connerie ? murmura-t-elle en secouant les mains pour évacuer la tension qu’elle ressentait.
— Tu vas bien ? lui demanda Judith Bradford.
Judith était l’une des productrices et s’était battue pour lui obtenir ce rôle. Ils étaient maintenant au début de la troisième saison et la série était un énorme succès. Le travail de Judith consistait à dorloter les sept acteurs.
— Les scénaristes me détestent, soupira Margot. Est-ce qu’il fallait vraiment que ce soit Britt Anderson, entre tous ? Si je dois l’embrasser, je risque d’être malade.
— Les scénaristes ne te détestent pas, mais les fans voulaient que Britt et toi ayez une relation romantique. Je sais que tu ne peux pas le supporter, mais, devant la caméra, vous faites des étincelles quand vous êtes ensemble. D’après les chefs, l’alchimie est indéniable, donc tu peux comprendre pourquoi ils veulent cette évolution.
Margot se dirigea vers le stand de café, regrettant que ce ne soit pas un distributeur de vodka.
— J’aurais pensé que Britney serait un meilleur choix. Les goûts ne se discutent pas, mais, elle, elle aime réellement Britt, presque autant qu’il s’aime lui-même. Nous savons tous que c’est impossible, mais Britney y arrive presque. Cela laisserait Shauna libre pour moi, dit-elle en battant des cils en direction de Judith.
— La série est le point d’ancrage de nos jeudis soirs et l’indice d’écoute est au top. La chaîne ne voudra rien faire qui menace ce résultat. Tu es la chérie de l’Amérique et ils veulent te garder sur ce piédestal. Tu ne caches pas ta sexualité, mais tu as été assez intelligente pour tomber amoureuse de quelqu’un qui n’est pas célèbre.
— Ça dépend à qui tu demandes sur le campus quand il s’agit de l’« aura de star » de Jaxon.
Margot rit, prépara deux tasses, puis en tendit une à Judith avant de continuer :
— D’après mon expérience, personne ne te mettra plus sur un piédestal qu’une femme qui t’aime. Jaxon a été un peu lente au départ, mais elle a fini par s’y mettre, et maintenant elle est la plus grande romantique du monde.
Judith la suivit jusqu’à la salle de pause et s’assit à côté d’elle.
— Je suis d’accord avec toi, mais tu sais mieux que quiconque que les réseaux télévisés sont dirigés par de vieux hommes blancs qui, collectivement, sont des connards. Comment va Jaxon ces jours-ci ?
— Juste quand je pense que ça ne peut pas être mieux, eh bien, c’est mieux. Il y a encore des parties d’elle qu’elle me cache, je le sais, mais c’est vraiment merveilleux de la retrouver le soir.
Son téléphone sonna tandis qu’elle souriait à Judith.
— Salut, bébé.
— Hé, tu passes une bonne journée ?
Le bruit en fond sonore derrière Jaxon ressemblait à des gens qui s’amusaient dehors. Cela ne la dérangeait pas que Judith reste dans le coin pour la conversation, mais elle baissa cependant la voix.
— Maintenant que tu m’appelles, oui. Tu as terminé pour aujourd’hui ?
— J’ai fini de rencontrer les étudiants et je discutais avec Bert et Viola. Tu m’as manqué aujourd’hui.
— C’est bon à entendre. On risque d’être en retard, alors tu peux trouver quelque chose pour t’occuper ? demanda Margot en riant. Assure-toi juste que ce n’est pas avec une de tes étudiantes en manque d’attention.
— J’ai déjà l’étudiante que je veux, donc pas d’inquiétude. Bert nous a invitées à aller au cinéma d’art et d’essai près de chez lui ce soir. Ils ont mis Orgueil et Préjugés à l’affiche, mais j’ai pensé que nous pourrions rester à la maison et cuisiner quelque chose.
— Le film m’intéresse, mais je préférerais plutôt qu’on y aille demain soir. Dis à Bert que nous l’emmènerons ensuite dîner dans un endroit chic pour son sacrifice. Et je pense avoir rencontré quelqu’un qui pourrait lui plaire.
— Il faut déjà qu’il te raconte l’histoire du dernier gars, alors ne te vexe pas s’il refuse ta proposition. Comment se passe ta vie amoureuse à la télé ?
Le vrombissement du pick-up de Jaxon fit sourire Margot.
— Pas aussi bien que ma vraie vie amoureuse. Je n’ai pas réussi à convaincre Judith qu’embrasser Britt sur le plateau donnerait l’impression que je vais vomir, mais les hauts responsables ont confondu cela avec de l’alchimie.
— S’il essaie autre chose que ce qui est prévu dans le scénario, rappelle-lui que je serai heureuse de lui arracher les couilles, dit Jaxon d’un ton sérieux. Ton père m’a appris comment faire.
— Tu devras te précipiter pour y arriver avant moi, chérie. Bon, je ne veux plus parler de ça. Assure-toi que, si tu fais des grillades, tu en gardes pour moi. Avec un peu de chance, je serai à la maison d’ici…
Judith leva ses doigts.
— À neuf heures, compléta Margot.
— Appelle-moi quand tu seras en route et je te mettrai un morceau sur le gril. Tu veux que je vienne te chercher ?
— Ça ne te dérange pas ?
Margot était sûre des sentiments de Jaxon envers elle, mais cela ne l’empêchait pas d’adorer les petites attentions.
— Je dis à Bert que nous repoussons à demain la soirée prévue et j’arrive. Je ne vais pas subir une fouille au corps à l’entrée du studio, n’est-ce pas ?
— Non, mais ça pourrait être une possibilité quand je t’emmènerai dans ma loge.
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