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Capture-moi · Charlie Moon

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J’enfile mes gants, attache mon casque et enfourche ma Triumph Bonneville. Je lui fais signe de la main et démarre en lui lançant un dernier regard. Elle me sourit et me regarde partir par la fenêtre de la salle à la manger.

Voilà quatre semaines que nous ne nous sommes pas vues. Je lui rapporte les clefs de ce qui a été notre nid d’amour pendant ces cinq dernières années. Je me sens soulagée mais mon cœur est lourd. Cette fois ça y est, nous nous séparons. Je ne pensais pas que ce jour arriverait, malgré toutes nos disputes et nos discussions pour essayer de nous retrouver. Je devais penser qu’au fond, nous étions invincibles, que notre amour serait plus fort et durerait toute notre vie. Mais voilà, le temps a eu raison de nous et de nos sentiments.

Nous allions fêter nos neuf ans de vie commune cette année, et j’avoue que tout n’a pas toujours été sombre. Notre rencontre avait été incroyable, un vrai coup de foudre ! Très vite, nous ne pouvions plus nous passer l’une de l’autre, et chaque seconde sans elle me paraissait une éternité. Nous avons vécu ensemble au bout d’un mois seulement de notre histoire. Il fallait absolument assouvir ce besoin constant d’être ensemble et de ne faire qu’une. La fusion, la passion, c’était ce qui nous définissait. Nous étions vraiment complémentaires : elle sérieuse, moi dissipée, elle débrouillarde, moi vite dépassée... Elle était le feu, j’étais l’eau pour la tempérer. Nous avions rapidement trouvé notre équilibre malgré nos différences, et notre bonheur avait été immédiat. Nous sortions beaucoup et j’aimais la couvrir de cadeaux et d’attentions diverses. Mon but était de lui faire plaisir à chaque seconde et de simplement la voir heureuse. Elle me rendait ce bonheur grâce à ses sourires, ses regards amoureux et remplis de désir, et ses doux mots qu’elle me glissait au creux de l’oreille et qui me rendaient dingue à chaque fois ! Nos parents avaient très vite accepté notre situation et notre mode de vie. L’avenir était devant nous.

Alice était barmaid et avait réussi à moduler ses horaires peu de temps après notre rencontre pour passer un maximum de temps ensemble. Ce que j’avais trouvé adorable à l’époque. J’étais à mon compte, en tant que photographe professionnelle depuis deux ans et, à ma grande surprise, je m’étais rapidement fait connaître. Ce qui m’avait permis de vivre de ma passion quasiment tout de suite. Nous avions un cercle d’amis régulier, avec qui nous partagions nos sorties, nos week-ends et aussi quelques vacances.

Les cinq premières années de notre histoire n’ont été que pur bonheur. Et puis, Alice a voulu ouvrir son propre bar et devenir sa propre patronne. Je pense que c’est à partir de ce moment-là que tout a basculé. Très enthousiaste à l’idée que mon amoureuse ait un projet qui lui tienne à cœur, je l’ai tout de suite encouragée à se lancer. J’avais conscience des difficultés à venir. Il lui faudrait un investissement personnel énorme, et notre relation en serait inévitablement impactée. Mais peu m’importait, ses yeux brillaient tellement lorsqu’elle en parlait que je ne pouvais que la soutenir.

Les six premiers mois ont été difficiles à gérer. On ne se voyait plus beaucoup. Alice était très investie et passait quasiment toutes ses journées et ses week-ends à essayer de transformer l’entrepôt désaffecté fraîchement acquis, en un bar discothèque homo incontournable ! Elle savait ce qu’elle voulait et était intraitable avec les ouvriers et, pire encore, avec nos amis qui venaient gentiment nous prêter main-forte les week-ends. La solidité de nos liens a été mise à rude épreuve, et je ne compte plus le nombre de verres qu’elle leur a offerts par la suite pour se faire pardonner.

Le succès a vite été au rendez-vous et le Rainbow est devenu rapidement le lieu à ne pas manquer dans la région. Chacune gagnant plutôt bien sa vie, nous avions pu acheter une petite maison aux portes de la ville avec vue sur l’océan. Elle avait un bonus exquis : je possédais enfin mon propre studio photo ! Nos soirées étaient rythmées par les horaires qu’Alice choisissait. Avec la bande, nous nous retrouvions le plus souvent possible sur la piste de danse, ou autour du bar à refaire le monde grâce aux cocktails démentiels que ma moitié nous concoctait.

Et puis, mon activité me laissant de moins en moins de temps libre, il m’était depuis un an difficile de la retrouver là-bas, quelques soirs en semaine et tous les week-ends, comme je le faisais les premières années. Il m’arrivait d’y faire un saut le vendredi ou le samedi soir, mais entre les séances photos et le travail au labo qui devait s’enchaîner, je commençais sérieusement à ne plus pouvoir tenir le rythme. Des séparations, des déménagements, et des désirs de fonder une famille, avaient eu raison de notre cercle d’amis. Il s’était considérablement réduit, et je me retrouvais de plus en plus souvent seule au coin du bar, à attendre que mon amoureuse ait fini son service.

Les soirées et les nuits en solitaire ont fini par arriver. L’affaire tournait bien, les serveuses remplissaient parfaitement leur job, Alice ne faisait plus que superviser. Je lui demandais régulièrement de se dégager du temps pour nous retrouver, ne serait-ce qu’un soir ou deux par semaine, et quelques week-ends par-ci par-là, mais elle me répondait qu’elle avait des responsabilités et qu’elle ne pouvait pas laisser les autres gérer à sa place. Selon elle, son absence, ne serait-ce qu’un soir, aurait eu une répercussion certaine sur son affaire. Mais elle me fit malgré tout la promesse d’y réfléchir. En y repensant, je me dis qu’elle cherchait tout simplement une bonne excuse pour ne pas être avec moi. Nous ne faisions plus que nous croiser, lorsqu’elle rentrait prendre une douche ou venait chercher quelques vêtements propres. Elle avait agrémenté son bureau d’un canapé et, visiblement, il était devenu son nouveau lit. Lorsque nous avions un peu de temps pour discuter, cela se terminait toujours par des reproches et une dispute. Elle partait en claquant la porte, et je fondais en larmes en me demandant où tout cela finirait par nous mener.

Et puis un jour, j’ai su. J’ai su que notre histoire était terminée et que nous devions vivre notre vie chacune de notre côté. Bizarrement, ce jour-là, nous ne nous sommes pas disputées. Notre conversation a été plus fluide que jamais, et il nous a paru évident que nos chemins devaient se séparer. Elle m’a remerciée d’avoir fait le premier pas de la fin de notre histoire, et s’est excusée de ne pas avoir eu le courage d’assumer et de m’avouer que ses sentiments n’étaient plus les mêmes depuis plusieurs mois. J’ai décidé de tout lui laisser et de quitter la maison, qui avait été plus son coup de cœur que le mien. Nous nous quittions donc, d’un commun accord, avec malgré tout un goût d’inachevé.

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