🧪 Aperçu desktop en essai — visible uniquement dans ton navigateur · désactiver
Ton livre sur Lez Fix ?
📖 Extrait gratuit — Chapitre 1
Ce livre vous plaît ? 🌐 Site officiel Acheter sur Amazon

Carton Rose · Cy JUNG

Lire Carton Rose en ligne gratuitement Chapitre 1

Vues : 3 054 vues

L’autoradio crachait son lot quotidien de nouvelles déprimantes. Annick, concentrée sur le trafic dense à cette heure matinale, n’écoutait que d’une oreille distraite. Le chemin qui la menait de Bagneux au laboratoire n’aurait dû lui prendre qu’une dizaine de minutes si seulement la N20 n’avait pas été désespérément bouchée. À chaque carrefour, la jeune femme redoublait d’attention, paniquée à l’idée de voir un chauffard débouler de nulle part. Ces Parisiens étaient décidément de piètres conducteurs, toujours prêts à griller un feu, à entreprendre une manœuvre périlleuse pour gagner quelques mètres qu’ils reperdaient aussitôt.

L’image de la petite départementale à flanc de coteaux qu’elle empruntait il y a dix jours encore passa devant ses yeux lourds de sommeil. Annick sentit la nostalgie l’envahir. Comment avait-elle pu déserter son Beaujolais natal et accepter cette promotion, loin de sa famille, de ses amis et de ses vignes chéries ?

L’embardée sauvage d’un coursier en scooter la tira vivement de sa mélancolie. Un kilomètre à parcourir et elle pourrait enfin garer sa Twingo dans le parking. Là, elle serait en sécurité, protégée de ces bandits roulants par les grilles d’enceinte du laboratoire de recherche. Huit heures durant, elle allait manipuler ses éprouvettes et ses galettes de culture en quête de la molécule miracle qui sauverait des vies. Si elle n’était pas tant passionnée par son métier, elle sortirait de sa voiture, lance-roquettes au poing, intrépide justicière des embouteillages urbains. Il lui fallait garder son calme, passer la première et, en douceur, se glisser dans la file compacte des véhicules souhaitant quitter la nationale au prochain feu tricolore.

Au poste de garde, le vigile en tenue l’accueillit d’un signe amical et actionna le mécanisme d’ouverture de la barrière. C’était son premier sourire de la journée. Elle le lui rendit avec plaisir et roula doucement en direction de la place qu’on lui avait désignée — la 72 — puis s’y gara.

Elle attrapa le sac à main posé sur le siège du passager, y prit son nécessaire à maquillage et, d’un geste sûr, rectifia le contour de ses lèvres. Elle fit rouler sa tête dans le champ du miroir intégré au pare-soleil, estompant du bout du doigt les mauvais reliefs de son fard à joues. D’une main ferme, elle donna du volume à sa longue chevelure blond vénitien et vérifia la mise de son fard à paupières. Tout semblait parfait.

Elle ouvrit la portière, balança vers l’extérieur ses jambes gainées de Lycra et se mit debout. Le fond de l’air était frais. Un timide soleil tentait une percée à travers les brumes polluées de la banlieue sud. Son talon ripa sur le sol de goudron ruiné par les intempéries et l’escarpin havane quitta son pied gauche. Annick le renfila, pestant intérieurement contre cette atteinte passagère à la perfection de sa toilette. Du bout de ses ongles courts discrètement vernis, elle contrôla l’invisibilité de sa culotte Sloggi puis, enfin, ajusta sa veste jacquard à col arrondi sur sa jupe de mailles. L’ensemble formait un coordonné harmonieux, fait de beiges et de bruns, dans des matières souples mais d’une impeccable tenue.

Elle claqua la porte, actionna le verrouillage centralisé et se dirigea d’un pas alerte vers l’entrée des artistes. Dans son sillage, un léger parfum de vanille adoucissait les âcres vapeurs d’échappement. Ses cheveux flottaient sur ses épaules. Sa silhouette, dans ce décor industriel, scintillait des feux de la jeunesse et de l’élégance.

Le sas franchi, elle emprunta directement le couloir qui menait à la zone S, comme « Sensible ». Son pas résonnait en rythme sur le carrelage gris perle impeccablement lustré. Annick fit un sourire à la caméra de surveillance, persuadée que, de l’autre côté de la fibre optique, un homme suivait attentivement les ondulations gracieuses de son corps sculpté par des heures d’aérobic.

Elle introduisit sa carte magnétique dans la serrure électronique de la lourde porte protégeant des regards indiscrets les travaux secrets de la recherche moléculaire. Aussitôt, sa secrétaire l’accueillit.

— Bonjour Mlle Pusillane.

— Bonjour Raymonde, répondit-elle sur un ton d’extrême gentillesse. Je vous l’ai dit, appelez-moi Annick. Cela me fera plaisir.

— Excusez-moi, votre prédécesseur était un ours. Je ne suis pas encore habituée.

La précédant dans l’étroit local qui servait d’antichambre au vaste bureau de la cheffe de département, la fidèle secrétaire lui tendit une tasse de thé.

— Vous être merveilleuse ! s’exclama Annick, subjuguée depuis son arrivée par le dévouement de sa collaboratrice.

Comme chaque matin, elle avait non seulement droit à sa ration de Darjeeling brûlant délicatement sucré d’un comprimé d’aspartame, mais également à un bouquet de fleurs coupées qui égayait joliment le décor confortable mais austère de son bureau.

— N’oubliez pas la réunion de 10 heures, lui rappela Raymonde.

— Oui, merci. Mlle Nituche est arrivée ?

— Je ne crois pas. Hier, elle est restée tard. Elle m’a remis ce dossier pour vous.

Annick s’empara de l’épais document et s’y plongea, avide de savoir si l’expérience menée ces derniers jours avait porté ses fruits. À trois reprises en moins d’une demi-heure, elle fut interrompue dans sa lecture par la sonnerie du téléphone. En dépit de l’irréprochable filtrage de sa secrétaire, Annick ne pouvait échapper aux pesantes questions matérielles que sa tâche de direction lui imposait. Elle aurait préféré en être dispensée et se consacrer entièrement à son métier de biochimiste. Malheureusement, la bonne organisation de son service était une condition essentielle à la qualité du travail fourni.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle prit soin ce matin de s’intéresser au contrôle des extincteurs, à la signature d’une commande de détergent et à la comptabilité des enfants de son personnel en âge de participer à l’arbre de Noël de l’entreprise. Pourtant, le rapport de Mlle Nituche était une vraie bombe. Avec un peu de chance, Annick verrait son intuition couronnée de succès. Grâce aux ordres donnés il y a peine quatre jours, une culture bactérienne ouvrait une intéressante phase d’expérimentation. Ce premier succès la comblait et, forte de l’assurance qu’il lui conférait, elle se rendit dans la salle de réunion où l’attendait son équipe.

∴

Éreintée, Annick s’écroula sur le canapé neuf. Le jour déclinait. Le poids de ce vendredi riche en rebondissements lui écrasait les épaules. Un bain la détendrait. Elle était trop lasse pour bouger, encore absorbée par les clichés pris au microscope électronique qui avaient apporté un cuisant démenti à ses espoirs de gloire rapide. Elle avait eu beau envisager sous tous les angles les conclusions de Mlle Nituche, elle n’avait pu élucider par quel mystère cette maudite culture s’était éteinte aussi vite qu’elle avait prospéré.

La jeune femme attrapa la télécommande du téléviseur en quête d’un programme en mesure de lui changer les idées. Le spectacle était navrant de bêtise, achevant de la plonger dans une torpeur proche de la tristesse. Le week-end qui s’annonçait n’augurait rien de palpitant. Une fois le laboratoire quitté, sa solitude lui sautait au visage, l’immergeant dans une langueur qui tranchait cruellement avec la vitalité de sa vie professionnelle.

Elle fit sauter ses escarpins et écarquilla les orteils à l’intérieur de ses collants.

— Et merde ! grogna-t-elle.

C’était le bouquet ! Un ongle mal limé avait formé une échelle sur trois bons centimètres.

Rageuse, Annick se leva, retira le vêtement filé et le jeta au fond de la poubelle de la cuisine. Prise d’un mauvais pressentiment, elle courut jusqu’à la chambre et examina son stock. L’évidence lui arracha une grimace : dès le lendemain, elle devra dégotter une boutique capable de satisfaire sa passion pour ces précieux écrins qui donnaient une telle classe à ses jambes. La perspective de ce shopping apaisa son courroux. Cela lui ferait le plus grand bien et, qui sait, peut-être que cette capitale saura combler sa coquetterie ? Réjouie, elle se résolut à faire couler un bain.

Plongée dans la mousse, elle laissa courir ses mains sur la peau épilée de ses mollets. De ce côté-là, c’était nickel mais son maillot avait grand besoin d’être rafraîchi. Son pubis foisonnant lui paraissait disproportionné, trop luxuriante toison qui dissimulait l’épiderme délicat dont elle adorait la tendre couleur. Plus loin entre ses cuisses, le duvet, durci par des coupes à répétition, avait la consistance de la barbe d’un marin. Le dégoût la gagna. Elle aimait les lignes parfaites, les courbes lisses et fermes, les chairs lippues dégagées de leur écorce villeuse.

Elle quitta la baignoire et s’attela, un miroir grossissant entre les jambes, à la délicate opération dépilatoire. De la base des fesses jusqu’en haut de l’échancrure de la vulve, elle rasa le moindre poil jusqu’au bulbe, imposant à son corps des contorsions qui auraient mérité l’ovation d’une spectatrice. Faute d’applaudissements, elle se contenta de son propre sourire à la vue de son sexe libéré de tout rempart. D’un coup de ciseau précis, elle tailla son pubis afin qu’aucun épi rebelle ne gâchât la perspective puis acheva la coupe en donnant à son bas-ventre un aspect de haie alignée au cordeau.

Elle replongea dans la mousse, ordonnant à ses mains de vérifier dans le détail la qualité de son ouvrage. Elle se rinça, s’enroula dans un peignoir d’éponge moelleuse et flatta son épiderme d’une crème odorante qui donnait à sa peau un velouté proche de la perfection. Il n’y avait pas à dire, son corps était superbe. Il n’était ni trop maigre, ni trop gros, juste de ce qu’il fallait de chair et de muscle pour galber chaque face.

Nue devant la glace de la penderie, Annick cherchait dans son image le détail qui expliquerait sa timidité et sa pudeur à le montrer. Elle se savait séduisante mais, quand une fille lui faisait des avances, elle craignait tant de la décevoir une fois la parure vestimentaire tombée qu’elle fuyait avant même de tenter le moindre rapprochement. Elle devait se l’avouer, sa frousse était pathologique. Jamais elle n’avait osé franchir le pas et son expérience sexuelle se limitait, en dépit de ses 30 ans, à quelques baisers et à une nuit de frêles caresses à travers le tissu d’un pyjama de soie.

Bien sûr, elle avait été amoureuse. Combien de fois avait-elle rêvé, le sexe humide, de telle ou telle qui serait venue étancher sa soif de découverte du plaisir ? Elle ne comptait plus et elle avait beau soigner ses tenues, rivaliser de jupes moulantes et de décolletés plongeants, choisir avec application les vêtements qui servaient au mieux sa silhouette, passer des heures à modeler son corps et à l’honorer des dernières recettes de beauté, elle craignait encore de déplaire, de ne pas être à la hauteur de la promesse que son image pouvait donner. Son assurance professionnelle et sociale s’évanouissait dans les vapeurs de son désir. Où était-elle celle qui viendrait butiner la fleur et cueillir l’essence de sa virginité ?

Annick en avait les larmes aux yeux. Plus elle se pomponnait, plus elle sentait qu’il lui serait difficile de vaincre son inhibition. Elle avait trop souffert de s’inventer des maîtresses imaginaires afin de donner le change à celles qui s’offraient à elle. Elle s’était promis, sur la route qui l’emmenait vers son nouvel univers francilien, de rompre avec ce passé trop chaste pour être supportable.

Depuis son arrivée, elle n’avait rien fait en ce sens et ce vendredi soir, la vulve impeccablement rasée, elle savait que si elle ne bougeait pas, c’en serait fini à jamais de ses prétentions charnelles. N’écoutant que son courage, elle choisit dans sa vaste garde-robe un tailleur-jupe de la marque qui assure. Son élégance la ravit. Sans autre accessoire que son sac à main et ses clés de voiture, elle partit à l’assaut de Paris.

∴

Dès la porte d’Orléans franchie, l’agitation nocturne estompa son angoisse. Elle fila droit en direction du Châtelet puis bifurqua vers l’Opéra. Là, elle se gara et marcha tranquillement jusqu’à la rue des Petits Champs où se situait la devanture bleutée d’un bar dont, même dans le Beaujolais, on connaissait l’existence.

Au moment de pousser la porte, sa belle assurance prit du plomb dans l’aile. Derrière le comptoir, une matrone décatie la déshabilla de pied en cap, le regard dédaigneux de celles qui ont tout vu, tout entendu et à qui on ne la fait pas. Esquivant la fusillade d’un sourire, Annick fit quelques pas en direction du fond de la salle. Dans son dos, elle sentait les prunelles des consommatrices caresser la chute de ses reins. Une boisson forte s’imposait. Elle s’assit sur un tabouret haut et commanda un gin-tonic.

La serveuse lui donna son verre qu’elle sirota du bout des lèvres afin de ne pas attaquer la mince couche de rouge. Il ne lui fallut pas plus d’un quart d’heure pour le boire en entier et constater que l’ambiance était à mourir d’ennui. Si au moins elle fumait ou se rongeait les ongles, cela lui aurait donné une certaine contenance. Il n’en était rien. Elle commanda alors un autre cocktail. L’alcool, petit à petit, la détendait. Une envie pressante la gagnait. Elle sentit que l’heure était venue de faire une traversée remarquée du bar jusqu’aux toilettes.

Elle y arriva sans encombre et s’y réfugia, heureuse de trouver en cet endroit intime un peu de repos. En ressortant, elle remarqua une table où était disposée une masse impressionnante de prospectus. Elle en prit un de chaque et regagna sa place. Toute à l’étude de sa pêche miraculeuse, elle ne remarqua pas le couple qui s’installait sur les tabourets voisins du sien.

— Bonsoir. Vous aimez le foot ?

Annick sursauta. Elle dévisagea la femme qui venait de l’interrompre dans sa lecture d’un flyer présentant les activités de la Fédération des associations sportives gaies et lesbiennes.

— Je… Bonsoir, bredouilla-t-elle. Je ne sais pas. C’est un sport d’hommes.

Son interlocutrice éclata de rire.

— Ne croyez pas ça ! rétorqua-t-elle. Beaucoup de filles y jouent et il n’y a pas que des garçons manqués !

— Ah ?

Annick était sceptique.

Sa voisine ne s’y arrêta pas et poursuivit.

— Laissez-moi me présenter : Catherine. Et voici mon amie, Julie. Je suis l’entraîneuse des Elles en cage, l’équipe de foot féminin.

L’allure masculine de cette femme étayait le scepticisme initial d’Annick. Sa compagne, en revanche, était tout à fait craquante.

— Votre amie joue également ? s’enquit-elle, prête à renoncer à son préjugé.

— Elle préfère la boxe française mais ne rechigne pas, de temps à autre, à taper dans un ballon.

Annick écarquilla les yeux. Comment une si jolie fille pouvait-elle risquer sa beauté et sa féminité dans un sport aussi viril ? Les deux jeunes femmes firent mine de ne pas remarquer sa surprise.

— Et vous, vous êtes sportive ?

— J’ai fait beaucoup d’aérobic.

— Cela ne vous dirait pas de changer ? Je cherche de nouvelles joueuses afin de démarrer la saison avec du sang neuf.

À l’idée de se retrouver en bermuda et maillot flottants, des chaussettes rayées et des crampons sous les pieds plantés dans le gazon boueux d’un terrain de foot, Annick blêmit. Si elle insistait, cette Catherine allait finir par l’exaspérer.

— Vous savez, enchaîna-t-elle d’une voix chaleureuse, le foot est une manière comme une autre de se dépenser. Le plus, avec un sport d’équipe, c’est la solidarité, l’esprit de camaraderie.

Cet argument lui fit aussitôt tendre l’oreille. Elle qui ne connaissait personne dans cette ville immense et froide, c’était peut-être là une bonne occasion de se faire des amies.

— Ce n’est pas trop violent ?

— Ce n’est pas du rugby ni du hand ! Je ne nie pas qu’il y ait parfois des chocs entre joueuses, mais rien de comparable avec ce que l’on voit à la télé. On est là pour s’amuser, pas pour se battre.

Elle était si convaincante.

— Je n’ai jamais joué, se ravisa Annick, et je ne connais pas les règles de ce sport.

— Ne vous inquiétez pas. Vous ne serez pas la seule débutante. Voilà ce que je vous propose : demain, nous organisons un petit tournoi de rentrée. Enfilez un short et joignez-vous à nous. Cela n’engage à rien.

La proposition était alléchante. Annick sentit la panique la gagner. Comment allait-elle s’habiller ? Le boxer-short de Platini était hors de question et ses tenues de sport étaient constituées d’une jolie collection de caleçons bariolés et de paires de chaussures souples de gym en salle.

— C’est que… s’excusa-t-elle poliment. J’avais prévu de faire des courses. Je viens d’emménager à Bagneux et il y a tout à faire dans l’appartement.

— Les spectatrices sont les bienvenues, même un petit quart d’heure. Venez, cela me fera plaisir.

Décidément, cette femme savait ce qu’elle voulait. Il était impossible de résister à sa gentillesse et à son envie de faire partager son amour du football. Annick sentait fondre dans les vapeurs de gin ses défenses d’ordinaire si imperméables.

— J’essaierai, je vous promets.

Catherine lui donna ses coordonnées et lui expliqua comment se rendre au terrain de jeu, dans le 20e arrondissement. En la quittant, elle et Julie lui serrèrent amicalement la main non sans lui enjoindre de ne pas manquer à sa promesse.

Annick était prise au piège. Elle était partagée entre la possibilité de faire des connaissances et la crainte d’être ridicule au milieu de ces inconnues.

« Justement, songea-t-elle, je n’ai rien à perdre. Personne ne sait ma timidité et qu’importe mon manque d’expérience. Si je me plante, la ville est assez grande pour m’offrir une autre chance. »

Forte de cette toute fraîche conviction, elle attrapa son sac, paya ses consommations et prit le chemin du retour. Au volant de son auto violette, elle repensa au sourire de Catherine. C’était décidé. Demain, elle serait fidèle à la parole donnée.

∴

Grâce aux indications de l’entraîneuse, Annick trouva rapidement le stade où avait lieu le tournoi. Comme chaque fois qu’elle se rendait intra-muros, elle eut un mal fou à se garer et ce contretemps acheva de nourrir son angoisse. Au loin, elle entendait les cris joyeux d’une foule en liesse. Un coup de sifflet strident lui indiqua la direction du terrain caché à sa vue par l’imposante masse d’un gymnase. Le coin du bâtiment franchi, elle aperçut la pelouse entourée d’une barrière de bois blanc. Une vingtaine de personnes se disputaient un ballon fugace dans l’espoir rarement atteint de marquer le but de la victoire.

Accoudées à la rambarde, des filles, en tenue de ville, suivaient le cours du match, applaudissant et vociférant au gré de l’intensité des phases de jeu. À proximité des bancs de touche, un amas de sacs de sport et de joueuses au repos accentuait la bonhomie générale qui se dégageait de ce spectacle sportif amateur.

Annick s’approcha sur la pointe des pieds, prenant garde de ne pas planter ses talons dans la terre trop meuble. Elle aurait dû mettre des chaussures plates. Elle en avait bien quelques paires, mais aucune n’aurait pu s’accorder avec sa jupe vert anglais surmontée d’un gilet assorti. Ses fins souliers rendaient sa démarche aventureuse et la jeune femme espérait que cette instabilité passagère échapperait aux protagonistes du tournoi.

Elle arriva enfin à hauteur de la barrière et s’y accouda, loin de la ligne médiane, presque au niveau du point de penalty. Elle repéra Catherine, sifflet en bouche, invectivant les joueuses réfractaires à l’application des règles. Dans les buts en face d’elle, la gardienne donnait également de la voix.

— Reculez ! beuglait-elle à l’attention de ses équipières. Éliane ! Tu n’es pas là pour faire bronzette !

Les filles, visiblement, n’entendaient rien. Balle au pied, une joueuse en tee-shirt rouge filait droit vers le but.

— Mais putain ! Rappliquez ! éructait-elle.

La gardienne avait le visage rouge de colère. Une grande brune cavalait derrière la porteuse du ballon et finit par la rejoindre à quelques mètres des filets. Essoufflée par sa course, elle manqua son tacle et faucha son adversaire. Le sifflet arrêta le jeu.

— Penalty ! cria l’arbitre.

— Y a pas péno, rouscailla furibarde la gardienne, illustrant son propos de grands gestes véhéments. La rouge n’était pas dans la surface et elle a fait exprès de tomber.

— Val, ça suffit. Si tu continues, je te colle un carton.

Catherine avait réussi à couper net l’emportement de cette virago de gardienne. Au premier coup d’œil, Annick avait jaugé le personnage et elle se délectait de la voir, penaude, obligée de ravaler sa hargne et de se soumettre à l’autorité de l’arbitre. Seule dans sa cage immense, elle fixait le ballon que la fille en rouge n’allait pas manquer de glisser au fond des filets. La joueuse prit son élan et shoota.

Le tir était franc. Val plongea, balançant dans le ciel son corps épais avec une légèreté impressionnante. De ses deux mains, elle attrapa la balle. Le bruit du cuir sur ses gants fit frémir Annick. Quel arrêt ! Des applaudissements nourris fusèrent. La gardienne fit un petit tour d’honneur, le poing levé en signe de victoire.

Cinq minutes plus tard, l’arbitre siffla la fin de la partie et se dirigea à petites foulées vers sa nouvelle recrue.

— Hello Annick ! l’interpella-t-elle joyeusement. C’est sympa d’être venue.

— Bonjour.

Catherine se pencha par-dessus la balustrade et déposa une bise sur sa joue. Sa sueur se mêla au fond de teint pour former un limon désagréable. Annick était décontenancée. Était-ce cela la camaraderie dont elle lui avait parlé, le langage de charretier de la gardienne et les bises trempées de sudation ?

— Tu m’accordes un petit quart d'heure ? l’interrogea Catherine. Je fonce sous la douche et après, on ira boire le pot de l’amitié. Ne bouge pas d’ici, je te prends au passage.

Annick aurait voulu se défiler, trouver une excuse valable mais déjà, l’entraîneuse courait vers le vestiaire. La jeune femme se sentait si cruche, accoudée à sa barrière en tenue de VRP sexy. Pourquoi était-elle incapable de simplement enfiler un jean et une paire de mocassins ? Se souvenant de son arrivée périlleuse, elle décida de rejoindre l’allée goudronnée avant le retour des sportives.

Elle patienta le temps indiqué puis, enfin, les filles sortirent par grappes des vestiaires, aussitôt rejointes par les spectatrices. Nonchalamment, la petite troupe se dirigea vers la sortie, dévisageant au passage cette midinette qui faisait tapisserie sur le bord du chemin. À son tour, Catherine arriva. Elle lui prit amicalement le bras et l’entraîna dans le flot humain.

Les conversations étaient animées, sans autres égards pour la nouvelle venue que des regards furtifs et interrogateurs. Elles atteignirent ainsi le gymnase et gagnèrent par une porte dérobée une salle où un buffet avait été dressé. Toutes se précipitèrent. Catherine lâcha le bras d’Annick.

— Que veux-tu boire ? Coca ? Jus de fruit ? s’enquit-elle, toujours aussi prévenante.

— Coca light, merci.

Catherine disparut dans le magma humain agglutiné devant le buffet. Quelqu’une tapota l’épaule d’Annick. Elle fit volte-face.

— C’est toi la nouvelle ? grogna la gardienne.

— Oui, je m’appelle Annick.

Elle lui tendit une paume timide.

— Il faudra que tu changes de pompes ! gouailla Val en ignorant la main tendue.

Elle tourna les talons, écrasant au passage le tendre escarpin de la semelle meurtrière de ses Docs montantes. Annick était écarlate. La honte était plus forte que la douleur. Les larmes voilaient ses prunelles. Julie s’était approchée.

— Cela ne va pas ? s’alarma-t-elle.

— Une poussière dans l’œil, couina Annick, soucieuse de ne pas se focaliser sur cet incident en définitive mineur.

— Laisse-moi voir ça, ordonna doucement Julie.

Forcément, elle ne vit rien et l’arrivée de Catherine, verres en main, mit un terme définitif à l’anicroche. La coach l’abreuva de savantes explications sur l’équipe, les entraînements, les futurs Eurogames. Sa passion était telle qu’elle était communicative et Annick quitta la place en promettant de se joindre à l’équipe dès le mardi suivant.

Carton Rose

La suite te tente ?

Tu viens de lire l'extrait gratuit de « Carton Rose ». Découvre la suite de l'histoire sur la fiche du livre.

Commentaires (0)

Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.

Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.

Ouvrir dans un nouvel onglet ↗

📅
Quand as-tu lu ce livre ?

Même approximatif, ça nous aide à avoir des statistiques plus justes.

Installer LezFix sur iPhone/iPad