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📖 Extrait gratuit — Cigarettes et vin à La femme de l'ombre
Chapitre 1 — Cigarettes et vin
  1. Cigarettes et vin
  2. 🔒 Effrontée
  3. 🔒 La femme de l'ombre
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Ce qu'il reste d'elles · Mélina DICCI

Lire Ce qu'il reste d'elles en ligne gratuitement Cigarettes et vin

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Une mer magnifique scintille sous la lueur de la lune. La nuit, bercée par les vagues incessantes, s’alourdit d’une chaleur moite, traversée par les vents du Sud. Au loin, les montagnes s’illuminent sous les feux de la ville. L’odeur de cigarette enfume la terrasse, le vin enrobe son esprit de lenteur, de douceur illusoire. Son regard porté sur l’horizon, elle se résigne et reprend un verre. Le dernier avant d’aller s’allonger péniblement dans son lit, seule. Le dernier pour s’écrouler dans un sommeil sans rêves. Pitié, sans aucun rêve. Drapée dans une robe de chambre en soie bleue, pieds nus, elle déambule jusqu’au salon, gigantesque et luxueux, avec son canapé cuir véritable et son rétroprojecteur accroché aux parois. Les baies vitrées courent le long de la façade, exposant l’intérieur à l’immensité des ténèbres. Quelques tableaux de maîtres veillent dans la pénombre, suspendus aux murs de pierre apparente. Une villa à cinq millions d’euros, perchée sur la baie des Anges. Autrefois havre de paix. Aujourd’hui, prison dorée. La nuit, jadis propice aux songes agréables, se mue en calvaire inévitable qu’elle doit noyer dans l’alcool. Les jours la forcent à plonger dans un coma dangereux, assommée par les antidépresseurs. Toutes les journées se ressemblent et avec elles les semaines. Dans le noir, Emma attrape la bouteille de vin posée sur le comptoir de la cuisine. La lumière de son ordinateur portable éclaire son visage fatigué. Ses yeux bleus, cernés, s’attardent une seconde sur l’enveloppe clignotant près de sa boîte mail, avant de sombrer dans le rouge vif de son grand cru de deux-mille-neuf. Encore une cigarette. Il est presque trois heures. Du moins, elle le croit.

D’un geste lent, elle libère ses longs cheveux châtain foncé, les laissant retomber sur son dos amaigri. Huit mois, six kilos de moins. Son doigt appuie sur la barre d’entrée, revenant sur son fond d’écran principal. Un acte anodin, pourtant si douloureux pour elle. Désormais, face à elle, l’image que lui renvoie l’appareil la transperce. Celle d’une époque heureuse, remplie d’insouciance, de légèreté. Pendue à son cou, sourire aux lèvres, les yeux pétillants de bonheur, une jeune femme. Une photographie prise au Grand Canyon lors d’un de leurs nombreux voyages. Un moment hors du temps, tout comme ces huit dernières années. Une pause dans le tumulte de son existence. Mais la paix qu’Emma pensait avoir trouvée a fini par s’en aller, emportant avec elle la lumière. Il y a un an, Ciara part, la quittant sans se retourner, épuisée de vivre à ses côtés. Du moins, ce sera la seule explication qu’elle donnera à Emma avant de disparaître. Aussitôt, elle reprend ses sales habitudes, se remet à fumer, à boire trop, beaucoup trop, dort peu, ne mange plus. Très vite, elle ne supporte plus son propre reflet, n’y voyant qu’une étrangère faible, anéantie. Elle, la grande Emma Valdonni, oscarisée, adulée, reconnue comme l’une des meilleures actrices de sa génération, voilà qu’elle chute durement, se fracassant contre la réalité. Et même à l’écart des plateaux de production depuis près de huit ans, la presse ne tarde pas à faire les choux gras de son état, étalant ainsi son mal-être à ceux avides de potins dégradants. La pire des publicités que de terminer en couverture d’un magazine à scandale. De supplications en tentatives désespérées, rien ne fera revenir Ciara. La jeune peintre, si amoureuse qu’elle était, lui tourne le dos définitivement, allant vivre son existence loin de ses bras. Son départ vide la maison de son aura et Emma de ses énergies, de ses mots, transformant son quotidien en cauchemar. Elle n’écoute plus personne, ni sa mère ni le peu d’amis qu’il lui reste. Elle se ferme totalement au monde et à ceux qui l’aiment, survivant prostrée la plupart du temps dans sa bâtisse grandiose.

Comme chaque soir, lorsque la pression devient trop forte, Emma s’habille pour sortir. Elle ira terminer la nuit dans une boîte de la ville, accoudée à un comptoir au milieu du bruit et des effluves d’alcool. Avalant d’une traite le fond de son vin, elle récupère ses clés et rejoint le garage. Elle quitte la propriété à bord de sa Chevrolet blanche. Ivre. Pas assez pour tituber. Juste assez pour oublier. Les routes défilent sous ses phares, fantomatiques.

Elle roule vite. Trop vite. L’adrénaline à peine suffisante pour la maintenir en vie. Serpentant entre les montagnes, le bolide descend le long de la côte. Une main sur le volant, l’autre prise par une cigarette. Le centre-ville endormi se dessine. Ici, un seul bar garde ses lumières allumées. Normalement, il n’accueille plus de client. Mais l’agent de sécurité ne rechigne jamais à laisser entrer cette femme pour qui il a le béguin.

Frein à main, elle sort de sa voiture, puis s’avance jusqu’à la porte.

— Bonsoir, madame, lance l’homme à la carrure impressionnante, planté devant l’établissement.

Aucune réponse, Emma se tait et pénètre dans les lieux. L’endroit se vide lentement, la jeunesse rentre se coucher. Elle s’installe au bar et commande un whisky. Froide, elle ne vient ici que pour se soûler encore plus. La musique rock ronronne dans ses oreilles, la fureur de la fête ne l’atteint plus.

— Tu peux nous remettre trois bières ?

Emma détourne à peine les yeux sur la cliente postée près d’elle. Une trentaine d’années, tee-shirt blanc, jean serré et bottines, cette blonde aux iris noisette lui adresse un sourire franc et chaleureux.

— Mauvaise journée ? questionne l’inconnue.

Un nouveau regard dans sa direction permet à Emma de la détailler. Tatouages sur les bras, bracelets de pierres, particulièrement séduisante.

— Mauvaise année, répond finalement Emma.

La jeune femme plisse légèrement les paupières.

— On ne s’est pas déjà vues quelque part ?

Le rire cynique d’Emma résonne.

— Si vous êtes allée au cinéma ces quinze dernières années, vous avez dû me voir souvent.

— Je vois, vous êtes une actrice célèbre !

Emma tourne la tête dans sa direction, lui dévoilant son visage. L’étrangère se pince la lèvre.

— Qu’est-ce qui rend une femme comme vous aussi triste ?

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis triste ? ricane Emma.

— Je suis médium, plaisante-t-elle.

— Quelle chance j’ai ! Tomber sur la seule médium du coin.

— Je ne suis pas du coin. Je suis en voyage de noces, explique son interlocutrice.

— Félicitations, réplique Emma d’une voix blanche.

— Vous savez que le whisky n’est pas recommandé en cas de chagrin d’amour ?

— Un chagrin d’amour ? Vous êtes douée, marmonne la comédienne.

— Je pense que vous devriez rentrer chez vous et je ne sais pas… lire un peu ?

La suggestion force Emma à fixer l’inconnue.

— Comment ça, lire un peu ?

— J’en sais rien, la lecture fait du bien à l’âme. Je sais de quoi je parle, j’écris des romans. Alors, allez lire, ça pourrait bien vous aider, vous aussi !

Un dernier clin d’œil avant de récupérer ses boissons et disparaître dans la foule. D’abord figée sur place, Emma reste un moment à contempler le fond de son verre. En temps normal, elle aurait commandé une nouvelle tournée, mais la fatigue l’étreint plus fort cette nuit. Elle règle sa consommation, puis quitte les lieux. Une fois à bord de son véhicule, elle repense à sa rencontre. Étonnée par la remarque faite par l’étrangère du bar, Emma rentre chez elle avec ces mots en boucle dans son esprit. À peine arrivée, l’espace vide et silencieux l’accable. Douleur dans la poitrine, une crise d’angoisse semble poindre. Malgré l’alcool ingurgité, Emma se rend dans la salle de bains et avale deux pilules tirées d’un flacon jaune. Son reflet dans le miroir l’effraie, les tremblements de ses membres la glacent.

Dans ce calme apparent, ses idées s’embrouillent, lui brûlant chaque recoin de son cerveau. Tel un automate, elle rejoint le salon. Presque cinq heures du matin, l’horizon commence à adopter les couleurs du soleil. Immobile sur le comptoir de la cuisine, son ordinateur continue d’indiquer qu’elle a reçu un courriel. Arrivé il y a deux semaines, Emma ne l’a pas ouvert. Elle sait parfaitement ce qu’il contient et elle ne veut pas en entendre parler. Jusqu’à ce soir. L’étrange rencontre au bar, et son injonction intrigante lui auront donné envie de se lancer. Prenant une grande inspiration, elle s’approche doucement et s’assoit sur une chaise haute. Le mail provient d’une certaine Julia Da Costa. Emma connaît son nom principalement en raison de sa présence fréquente dans l’industrie du cinéma ces dernières années. Cette scénariste et réalisatrice rivalise de talent, devenant en moins de deux ans, une des plus prisées du milieu. Aucun doute sur le contenu de cette communication. Derrière l’enveloppe blanc et rouge se cache assurément un script. Audacieux choix que celui de Julia, en souhaitant faire revenir Emma Valdonni devant la caméra. Néanmoins, l’actrice s’interroge sur sa légitimité. À quarante-quatre ans et après plus de huit ans loin des projecteurs, est-elle en mesure d’assumer un rôle ? Le veut-elle simplement ? Fébrile, elle clique sur la ligne en gras de sa boîte de réception. Étourdie, elle découvre l’objet de cette tentative d’échange.

Chère Emma, j’ai bien conscience de votre désir de rester en retrait et j’admire votre décision. J’aimerais vous dire également que cette situation ne m’affecte pas, cependant, j’ai un petit problème… Depuis que j’ai posé les premières lignes de ce scénario, je ne fais que penser à vous. Ce rôle, je l’ai écrit pour vous, et aucune autre ne saurait mieux que vous camper avec justesse mon personnage principal. J’ignore si vous aurez mon message, ni même si vous accepterez de lire mon script, mais je tente… Je ne peux tout simplement pas passer à côté de cette occasion, je ne pourrais plus me regarder en face. Car si par bonheur vous venez à me dire oui, vous ferez de moi la réalisatrice la plus convoitée, et surtout, la plus reconnaissante. Je n’ai pas réussi à joindre votre agent, je vous demande pardon pour mes manières cavalières pour vous aborder, mais comprenez-moi… Toute ma vie est faite de fascination pour vous, j’ai construit ma carrière sur votre modèle. J’irai vous chercher jusqu’au bout du monde, juste pour que vous parcouriez quelques lignes.

En vous souhaitant une bonne lecture…

Julia.

— Quelle audace, ça vaut au moins un oscar tout ça…

Flattée par les paroles de Julia, et poussée par sa curiosité, Emma ouvre le document attaché. Aussitôt, des dizaines de pages s’affichent. Voilà huit ans qu’elle n’a pas reçu de proposition, à sa demande, mais cette jeune femme ambitieuse et déterminée l’intrigue. Elle parcourt les premières lignes, puis soupire.

— Une histoire d’amour…

Encore quelques mots, et très vite, Emma réalise qu’elle a dévalé la première page.

— Heureusement que je n’ai pas sommeil, dit-elle en souriant timidement.

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