Chapitre 0 — Chapitre 1
- Chapitre 1
- 🔒 Chapitre 2
C'était un vendredi · Gaëlle Cathy
Lire C'était un vendredi en ligne gratuitement Chapitre 1
Vues : 1 865 vues
— Justine ? Je t’attends, figure-toi.
— Deux secondes.
Justine changea un réglage sur son objectif et photographia une nouvelle fois les colonnes basaltiques, notamment du mont Oave, le point culminant de l’île d’Ua Pou dans l’archipel des Marquises.
Lani posa ses mains sur ses hanches, mais sourit.
— Ce n’est pas comme si tu ne les avais pas vues cent mille fois ces aiguilles. Puis on les aperçoit tous les jours du village.
— Hey, moi je n’ai pas passé toute ma vie au paradis, je te signale.
Il leva un doigt.
— Toute ma vie moins trois ans d’études dans ta métropole.
— Ma métropole ?
Il sourit et admira tout autour de lui ce magnifique paysage qu’il connaissait par cœur, mais dont jamais il ne se lasserait. Il contempla encore les quatre colonnes basaltiques dominant les montagnes et cet océan infini qui les entourait.
Il regarda de nouveau Justine.
— N’empêche, t’as vraiment l’air d’une touriste, toute blanche avec ton appareil photo au cou.
Elle rit.
— Toute blanche ?
— Eh bien ouais, par rapport à moi.
Elle haussa les épaules et le pointa du doigt.
— Hé, tu peux parler avec tes jumelles autour du cou.
Il leva un doigt comme il en avait souvent l’habitude.
— Ah non, moi c’est différent. Je suis natif. C’est mon devoir d’espionner les touristes pour m’assurer qu’ils respectent mon paradis.
D’un geste de la main, elle lui signifia d’arrêter de dire des bêtises. Le clic d’une nouvelle photo résonna tandis que Lani saisissait ses jumelles. Ils observaient la magnificence de cette petite île de la Polynésie française. Depuis les hauteurs de la Croix, ils distinguaient les aiguilles, plusieurs baies de l’île avec leur plage digne des plus belles cartes postales. Ils apercevaient même Hakahau, leur village considéré comme le plus important de l’île.
Elle fronça les sourcils quand il toucha une de ses mèches.
— Tu veux bien arrêter avec mes cheveux ? Achète-toi une perruque, bon sang.
Il sourit.
— Non, mais tu as vu, on dirait qu’ils ont encore blondi depuis hier.
Sa main sur le visage de son ami, elle le poussa en arrière et il rit en récupérant ses jumelles.
— Et ouais, tu verras, bientôt je serai aussi bronzée que toi et blonde comme une Suédoise.
Ils rirent. Ses longs cheveux, à l’origine brun clair, tendaient effectivement à s’éclaircir sous les rayons du soleil, donnant l’impression de mèches blondes ici et là.
— N’empêche, tu n’auras jamais mes tatouages.
Elle le regarda de haut en bas et détailla ses tatouages qu’elle connaissait pourtant par cœur. Les dessins drapaient pratiquement toute la peau de ses bras.
— Ça y est, maintenant que tu as attaqué les jambes avec ta croix marquise et ton ma’o niho, tu te la pètes ?
Lani sourit fièrement, montrant son impressionnant tatouage, mélange de plusieurs symboles englobant entièrement son mollet droit.
— Eh bien ouais, on n’est pas des chochottes, nous les mecs, pas comme vous avec vos petits tatouages tout fins, tout dissimulés.
— Va dire ça à Vaena.
Il pencha la tête de gauche à droite, considérant le fait qu’elle avait sans doute raison. Toutefois plus esthétique pour une femme, fleurs, boucles qui se suivaient et s’entrelaçaient, il partait tout de même de son dos, descendait sur sa hanche et continuait jusqu’à la cheville. Elle en arborait un sur l’autre côté de son corps également, des côtes jusqu’à son bassin.
Justine en possédait un au même endroit, côté gauche, de l’arrière de son sein et retombant très bas sur son bassin. À l’inverse de son amie, avec des lignes plus épaisses, constituées principalement de geckos mêlés à d’autres symboles comme l’Enata des îles Marquisiennes, celui de Justine se composait de trois lignes disposées en quinconce, un mélange plus ou moins large de noir et de motifs traditionnels délicats. Chacune des lignes commençait et se terminait façon coquille, symbole fondamental en Polynésie. Un tatouage étendu à différents degrés sur son corps, élégant et aéré, ce qui correspondait bien aux tatouages souvent plus subtils, plus esthétiques, pourtant tout aussi symboliques, qu’arboraient la plupart des femmes.
— Quand tu auras ceux de Semeio, on reparlera de ta virilité, déclara-t-elle avec un petit rire en voyant son visage.
Il secoua la tête vigoureusement.
— T’es folle ! Semeio c’est un guerrier. Les tatouages sur le visage désignaient les guerriers à la base. Moi tu me connais ; l’amour pas la guerre. Et puis tu as vu ma belle gueule ? C’est mon point fort, pas moyen que je la couvre.
Justine se retint de rire et ils partagèrent un large sourire. Elle lui poussa l’épaule. Elle baissa ensuite la tête sur son appareil photo tandis que Lani regarda à travers ses jumelles.
— Hey ! C’est pas la fille du soir ?
Justine se rapprocha, se tenant à sa hauteur. Lani était un petit gabarit selon les standards masculins, longiligne et petit, avec un mètre soixante-neuf. Justine, elle, comptait un centimètre de plus. Il lui prêta ses jumelles en lui indiquant la direction.
— Oui, on dirait bien. Et tu pourrais arrêter de l’appeler comme ça.
— C’est toi qui l’as appelée ainsi, je te signale.
— Une fois, précisa-t-elle, le doigt levé.
— En même temps, ça lui va bien. On la voit quasiment chaque soir depuis la plage, marcher vers le quai, nous regarder deux minutes puis s’en aller.
Justine ne parla pas tout de suite, continuant d’observer à travers les jumelles. Elle soupira au bout d’un moment.
— J’aimerais bien qu’elle vienne un soir. Je crois qu’elle nous écoute jouer.
— C’est une fille de la ville, elle n’ose pas. N’empêche, elle est là depuis au moins un mois et je ne l’ai vue nulle part ailleurs.
— Elle loge sans doute en chambre d’hôte à Hakamoui. En tout cas, elle ne séjourne pas à la pension Pukuee.
Il la fixa, un sourcil dressé.
— Quoi ? J’ai croisé Jérôme hier.
— Et tu lui as demandé s’il n’accueillait pas une jolie brunette dont tu ne sais rien, mais qui t’intéresse, malgré tes affirmations.
— Mais non, elle ne m’intéresse pas. J’aimerais simplement savoir ce qu’elle fait, qui elle est. Enfin, on ne la voit jamais, si elle travaillait pour une agence de voyages ou un truc dans le genre, on la verrait au village et elle serait déjà repartie. Ça m’intrigue, je n’y peux rien, je suis curieuse, tu le sais. Hey ! Peut-être qu’elle loge chez Doris ? Je lui demanderai, ou à André si je les croise ce matin pour le chargement.
— En parlant de chargement, on pourrait peut-être accélérer, non ? Il serait dommage que Tahiti manque de nos beaux fruits et légumes parce que tu tergiverses sur une totale inconnue qui, soi-disant, ne t’intéresse pas.
— Et notre miel ! N’oublie pas notre miel, il fait son trou. Et je ne tergiverse pas, d’abord.
Il secoua la tête et ils poursuivirent leur descente vers le village, quand elle se tourna d’un coup vers son ami.
— Ça y est, je sais ! C’est une écrivaine. Tu sais, le genre introverti. Elle est sûrement là pour retrouver l’inspiration, au calme et au paradis, t’en penses quoi ?
Il la regarda du coin de l’œil.
Elle grimaça.
— OK, peut-être qu’elle m’intéresse… un peu.
Il sourit et ils continuèrent de marcher.
***
Justine riait aux éclats avec ses amis Eeva, Semeio, Lani et Kevin tandis qu’un jeune homme posa ses baguettes et se rassit à côté de son tambour faatete.
— C’était quoi ça, Kai ? se moqua Lani.
— Hey, j’aimerais bien vous y voir, vous, jouer de vos guitares avec la main cassée.
Ils s’esclaffèrent et sa petite amie Eeva lui déposa un bisou sur la joue.
— Deux doigts fêlés, mon chéri.
— C’est pareil, répondit-il, vexé sans vraiment l’être.
Il piocha dans le paquet de chips. Justine reprit sa guitare folk Fender pour continuer le petit bœuf auquel ils s’adonnaient presque chaque soir sur la plage du village. Une douce lumière les éclairait, le tout accompagné, bien sûr, de bières, de chips, mais surtout des bons fruits produits sur leur belle île.
Semeio saisit sa guitare classique. Lani les accompagnait de son tambour Tariparau.
Justine s’arrêta un instant plus tard. Kai lui tendit le paquet de chips.
— Je vais manger un pamplemousse plutôt.
— C’est celle qui en a le moins besoin qui mange léger, souligna-t-il avec un grand sourire.
Eeva lui tapa sur l’épaule.
— Dis tout de suite que moi je suis grosse ?
Le groupe rit du regard de Kai.
— Non, non pas du tout. Tu es… parfaite. Justine, elle est trop… mince. Tu vois ?
— Mouais, c’est ça.
Lani mit un léger coup de coude à Justine.
— La fille du soir.
— Je t’ai déjà dit, ne l’appelle pas comme ça.
Justine observa la silhouette de la jeune femme qui semblait les scruter de loin, avant de continuer son chemin.
— Bon OK, la fille du quai ?
Justine le regarda de travers.
— Eh bien quoi ? Elle va sur le quai, là.
Justine se racla la gorge.
— Jenyfer.
— Quoi ?
Justine tripota sa guitare nonchalamment.
— Elle s’appelle Jenyfer.
Il rit.
— Je savais qu’elle t’intéressait.
— Mais non.
— Mais si, affirma Eeva.
— Comment connais-tu son nom ?
— J’ai croisé Doris… par hasard ce matin. Et le sujet s’est présenté.
— Tiens donc. Doris respecte bien la vie privée de ses clients normalement, tu as dû vraiment insister.
— Roh, tu parles, son nom et son âge, c’est pas la mer à boire.
— Tu as demandé son âge aussi ?
Lani s’esclaffa.
Justine évita le regard de ses amis en fixant le sien sur la jeune femme qui s’éloignait.
— Alors, quel âge ?
— Vingt-neuf.
— Vingt-neuf, toi vingt-sept, vous êtes bonnes à marier.
Elle posa ses poings sur ses hanches tandis que Lani se marrait avec leurs amis. Justine ne put s’empêcher de sourire.
— Pourquoi ne vas-tu pas la voir ? Tu ne passes pas par quatre chemins d’ordinaire.
— Pourquoi veux-tu que j’aille la voir ? Je suis juste intriguée de savoir ce qu’elle fait ici, c’est tout. Elle est là depuis bientôt trois mois et nous ne la voyons quasiment jamais.
— Trois mois ?
Justine grinça des dents.
— Tu t’es grillée toute seule là, déclara Kevin.
— Tu as dû bien la questionner Doris pour obtenir autant de détails.
Justine haussa les épaules.
Lani regarda vers le chemin. Jenyfer se trouvait déjà loin.
— N’empêche, c’est vrai que c’est bizarre. Ça fait quoi ? Un mois, un mois et demi à tout casser qu’elle passe de temps à autre.
Eeva hocha la tête.
— Qu’en pense Doris ? Elle est comment à la pension ?
— Plutôt réservée. Quelle surprise !
Justine leva les yeux au ciel puis ajouta :
— Mais sinon polie, agréable. Cela dit, ils ne la voient pas souvent non plus. Elle prend juste le petit déjeuner là-bas puis s’en va pour la journée, parfois au contraire elle ne quitte pas son bungalow. Elle l’a d’abord loué pour un mois, puis renouvelé pour deux.
Perplexes un court instant, la musique, les discussions et le petit pique-nique reprirent leurs droits. Seule Justine continuait de regarder en direction des quais, toujours intriguée.
Curieuse de la suite ?
Continue à lire ou découvre où acheter « C'était un vendredi » en entier.
Voir où lire la suite →
Commentaires (0)
Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.