Chapitre 1 — 1 - Alice Delmare
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Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis que notre minibus avait quitté la Suisse. Autant d’heures où je n’avais pas décroché le moindre mot. De la banquette arrière, mon regard désabusé fixait le paysage qui défilait à travers la vitre. En réalité, il n’y avait strictement rien d’intéressant à y observer. Il faisait nuit noire, nous roulions sur une autoroute déserte, entourée de champs à perte de vue, et la fine bruine qui tombait depuis quelques minutes n’embellissait en rien cet austère panorama. Seuls les phares des rares voitures en sens inverse troublaient parfois l’obscurité. Je les guettais, m’accrochant à ces lumières furtives. Une manière d’empêcher mon esprit fatigué de ressasser en boucle les derniers événements. Comme d’autres judokates de mon club, je venais en effet de participer à un important tournoi international à Zurich. Et dire qu’il ne s’était pas déroulé tout à fait comme prévu relevait du doux euphémisme.
Ce matin pourtant, je m’étais réveillée en pleine forme, totalement prête à en découdre sur le tatami. Même l’habituel stress qui m’envahissait avant chaque compétition n’avait pas réussi à perturber mon sommeil. Physiquement comme mentalement tous les voyants étaient au vert, alors quand nous avions quitté l’hôtel pour rejoindre le complexe sportif, j’étais relativement sereine. Après tout, à cet instant, j’avais encore toutes les raisons de l’être…
Surtout que depuis quelque temps, j’enchaînais régulièrement les podiums. La confiance en mon judo et ma capacité à gagner ainsi retrouvée, je commençais même à croire que mon petit côté chat noir s’était enfin volatilisé. Au cours des derniers mois, et jusqu’à hier, je n’avais en effet contracté ni blessures ni grippes terrassantes ou gastros carabinées. En soi, un vrai miracle. En outre, j’avais aussi habilement évité tous types de mésaventures fâcheuses, moi qui avais d’habitude coutume de les collectionner. En attestait le lourd passif d’impondérables divers et variés récoltés tout au long de ma – pourtant jeune – carrière sportive.
Impondérable Numéro Un : la balance défectueuse. Mon propre pèse-personne, ce fourbe, m’avait un jour fait croire, la veille d’un championnat, que j’étais au poids dans ma catégorie des -52 kg. En réalité, il me restait plus d’un kilo à perdre. Résultat, deux heures de footing en mode Bibendum juste avant la pesée officielle. Et le traître avait terminé à la poubelle le soir même.
Impondérable Numéro Deux : les bagages égarés à l’aéroport. Les soutes étant pleines, une dizaine de valises avaient été sélectionnées par les bagagistes pour embarquer à bord du prochain vol. Mon sac de compétition en faisait évidemment partie. Sauf qu’en raison d’un mouvement de grève, l’avion suivant n’avait jamais décollé. Résultat, j’avais combattu avec un kimono trop large et passé mon week-end à mendier des sous-vêtements propres.
Impondérable Numéro Trois : la panne de réveil le jour du changement d’heure. Ce matin-là, mon portable s’était senti l’âme d’un révolutionnaire. Pour je ne sais quelle obscure raison, il avait tout simplement refusé de troquer l’heure d’été pour l’heure d’hiver. Résultat, j’avais raté mon train et déboulé à mon tournoi aussi essoufflée qu’un hippopotame asthmatique.
La liste de mes déconvenues était encore longue, mais je m’arrêterai là. Vous l’aurez compris, j’étais du genre « serial poisseuse ». Excepté que justement, aucune péripétie de ce type ne m’était récemment arrivée. J’aurais dû me douter que cette chance, ou du moins cette absence de malchance, ne durerait pas. On ne reniait pas sa nature profonde, chat noir j’étais née, chat noir je resterais.
Le pire, c’était que cette compétition en Suisse avait malgré tout débuté sous les meilleurs auspices. Déjà, grâce à un régime parfaitement géré, la traditionnelle pesée la veille au soir n’avait été qu’une simple formalité. Afin d’être au poids, je n’avais eu besoin de perdre qu’un peu plus de deux kilos. Soit pas grand-chose en comparaison de certains précédents régimes bien plus drastiques.
Puis, ce matin, le bon échauffement effectué avec Laura (une -57 kg), ma partenaire d’entraînement et également meilleure amie, m’avait permis de remporter rapidement mon premier combat. Dans la foulée, aidée par un tirage au sort favorable, j’avais successivement gagné mes matchs sans trop d’encombres. Était ensuite arrivée la demi-finale et là, tout était parti en vrille. Littéralement.
Environ une minute après le début de ce combat face à une Allemande, sur une technique magnifiquement exécutée de mon adversaire, je m’étais retrouvée les quatre fers en l’air. Mais au lieu de retomber sur le dos, synonyme de défaite, j’avais tenté une contorsion désespérée en me vrillant pour échapper à l’impact. J’avais juste oublié que j’étais judokate. Pas gymnaste. Mon corps et ma souplesse légendaire, eux, n’avaient pas omis ce léger détail. Je m’étais éclatée au sol, mon épaule droite en première ligne.
Inutile de faire durer le suspense, celle-ci n’avait pas du tout apprécié ma pitoyable tentative de conversion à la gym. Elle s’était même tout de suite rebellée. Il m’avait à peine fallu une seconde pour comprendre que mon épaule s’était fait la malle en se déboîtant de son emplacement d’origine. Et que j’étais incapable de me relever.
Arrivé en urgence, mon entraîneur avait bien tenté de réduire la luxation en me tirant sur le bras, mais même en forçant avec un pied sur mes côtes, la petite fugueuse avait refusé de retourner à sa place. Tout du long, Laura m’avait tenu la main, essayant vaillamment de détourner mon attention des efforts infructueux (et accessoirement douloureux) de mon coach.
— Ne regarde pas, Alice ! Essaye de te détendre, me répétait-elle.
En guise de réponse, je lui avais broyé les doigts. La douleur était tout simplement insoutenable. D’habitude dure au mal, je n’avais cette fois pas pu retenir quelques larmes. De souffrance bien sûr, mais aussi de rage. Je savais que les conséquences de cette énième blessure seraient nombreuses. La première étant qu’il allait falloir lui annoncer la nouvelle de cet échec en Suisse. J’anticipais déjà sa frustration, et elle me remplissait de désespoir.
Au bout de vingt minutes, les pompiers avaient débarqué pour m’emmener vers l’hôpital le plus proche. Deux doses de morphine et une anesthésie plus tard, mon épaule récalcitrante avait été remise au bon endroit. À mon réveil, la douleur avait disparu (ô joie !), et je portais un coude au corps pour maintenir mon bras.
À moitié dans le cirage et particulièrement abattue, j’avais attendu sur le lit qu’un médecin m’autorise à quitter l’hôpital. Je commençais à m’impatienter quand un interne au sourire étincelant était entré dans la chambre, mes radios à la main. En me les donnant, il m’avait précisé (presque enthousiaste !) qu’il n’avait jamais observé de luxation aussi importante chez un patient :
— Vous ne vous êtes vraiment pas raté, mademoiselle Delmare ! Voyez sur ces radios, normalement votre tête humérale aurait dû être là, mais vous, elle était ici. Soit totalement en dehors de sa cavité d’origine ! J’en ai même pris des photos pour les montrer à mes collègues d’internat sur Facebook.
Espèce de blaireau, avais-je immédiatement songé, avant d’ironiser :
— Que voulez-vous, je déteste faire les choses à moitié…
***
Dans le minibus, la plupart des autres filles dormaient ou écoutaient de la musique. Il était bientôt minuit, la pluie s’était intensifiée et mes pensées demeuraient toujours aussi moroses. Un vague regard au GPS m’indiqua que nous arriverions à Paris, notre destination, dans moins de deux heures. Laura, assise à mes côtés au fond du véhicule, me donna un coup de coude, me sortant ainsi de ma mélancolie. Elle me désigna le tapis noir recouvrant le plancher du minibus qui, de nouveau, émettait sous nos pieds des vibrations intempestives. Il ne s’agissait pas d’un tapis connecté. Non, mon téléphone était planqué dessous. Volontairement.
— Tu as conscience que tu ne pourras pas l’ignorer éternellement ? Ça fait au moins quatre fois qu’il t’appelle.
Je ne répondis pas. Ce fameux « il », c’était mon père, et je ne lui avais pas encore fait part de ma blessure, sachant pertinemment qu’il allait mal prendre la nouvelle. C’était d’ailleurs pour cette raison que depuis ma sortie de l’hosto, je jouais à cache-cache avec mon portable.
Mon père avait toujours été très investi dans ma carrière sportive. Malheureusement, son envie de me voir réussir me faisait parfois plus de mal que de bien. Très exigeant à mon égard, j’avais conscience de l’avoir déjà déçu à plusieurs reprises en échouant à intégrer l’équipe de France junior, celle des moins de vingt-et-un ans. Jamais je n’avais été titularisée à un championnat d’Europe ou du Monde les années précédentes. Chaque fois, j’avais loupé le coche à cause d’une blessure ou d’une contre-performance au dernier moment.
Le prochain Championnat d’Europe se déroulerait dans trois mois en Suède. Alors l’idée de lui annoncer que mes chances d’y combattre étaient une nouvelle fois compromises m’angoissait terriblement. D’autant que ce serait ma dernière occasion de participer à cet événement. Je vivais, en effet, mon ultime saison dans la catégorie des juniors. Ensuite, j’évoluerais chez les seniors, où la concurrence deviendrait bien plus rude.
En général, mon père m’accompagnait sur toutes mes compétitions, mais aujourd’hui un impératif professionnel – il était agent immobilier – l’en avait empêché. J’aurais indubitablement préféré qu’il soit là. Cela m’aurait évité de devoir lui fournir une explication douloureuse.
En grimaçant à cause de mon épaule endolorie, je me baissai, relevai le tapis incrusté de miettes (j’avais tendance à étouffer mon stress en mangeant) et récupérai mon portable. Désormais entre mes mains, je le verrouillais et le déverrouillais toutes les trente secondes, hésitant sur la tactique à adopter pour faire face à mon père. Mettant fin à ces tergiversations ridicules, je finis par me lancer. Néanmoins, plutôt que de l’appeler, je lui envoyai un texto. Un peu lâche certes, mais je ne me sentais vraiment pas d’entendre oralement sa déception.
— Texto : Désolée papa, je ne peux pas t’appeler maintenant, tout le monde dort dans le minibus.
Pas vraiment un mensonge, mais pour être honnête si ça avait été la java dans l’habitacle, je lui aurais servi l’excuse qu’il y avait trop de bruit… Oui, on pouvait mettre ma photo pour illustrer le terme lâcheté dans le dictionnaire.
Mon père, qui devait être au taquet devant son propre téléphone, me répondit presque instantanément.
— Texto : Merci de donner enfin signe de vie… Je suppose que si ça s’était bien passé, j’aurais eu des nouvelles rapidement. J’en déduis que ce n’est pas le cas…
Aïe… Il me connaissait un peu trop bien et n’était pas dupe de mon pathétique prétexte. Je poussai un soupir avant de lui envoyer la raison de mon silence prolongé.
— Texto : Je me suis blessée en demi-finale. Luxation de l’épaule… La droite cette fois.
Voilà, la bombe était lâchée. Sa réponse ne se fit pas attendre.
— Texto : ENCORE ! Nom de Dieu, mais tu n’y arriveras jamais Alice !
Même si je pressentais une réaction de ce type, je dus me mordre la lèvre pour contenir une larme. Dans la foulée, il m’envoya plusieurs SMS du même acabit. Notamment un me demandant la cause de cette ixième blessure. Je préférai ne pas répondre et coupai mon portable, complètement déprimée.
Ayant suivi la « conversation » avec mon paternel, Laura passa un bras réconfortant autour de mon cou. Son soutien m’était précieux, elle était quasiment la seule au courant de la relation compliquée que j’entretenais avec lui. D’ordinaire, j’étais plutôt du genre solitaire qui n’aime pas se confier. Mais quand j’avais rencontré Laura, quatre ans auparavant, j’avais rapidement fondu face à sa bonne humeur communicative et sa profonde gentillesse. Elle venait alors de quitter sa Martinique natale afin de bénéficier de meilleures structures sportives à Paris. Au fur et à mesure de nos entraînements quotidiens, des stages et des compétitions, une véritable amitié s’était développée entre nous, au-delà même des tatamis.
— Demain, je te ramène des doucelettes coco pour te remonter le moral, ma vieille.
J’esquissai un maigre sourire. Laura adorait me faire goûter des spécialités antillaises. Elle avait bien compris que l’on pouvait aisément m’acheter grâce à quelques douceurs. Sucrées de préférence. Du reste, dès que la métisse estimait que j’étais un peu « rongnon » (un cumul de ronchon et de grognon, une expression de son cru), elle me préparait quelques pâtisseries. Et moi, faible que j’étais, je les mangeais.
— Tu sais qu’à toi seule, tu dois bien être la cause de la moitié des kilos que j’ai à perdre à chaque régime.
— Peut-être, mais l’autre moitié provient certainement des Kinder que tu t’enfiles en douce après l’entraînement, ricana-t-elle.
Faussement outrée, je me dégageai de ses bras et lui administrai une bourrade vengeresse dans l’épaule. Mon regard dévia alors sur la médaille de bronze qui entourait son cou, à moitié cachée par sa veste de survêtement. J’étais sincèrement heureuse pour elle et sa belle performance, mais au fond, apercevoir cette médaille m’affectait. Voir les autres gagner, quand moi-même j’échouais, me faisait mal. C’était sans doute un peu égoïste, mais je n’y pouvais rien.
***
Mon entraîneur se gara juste devant l’immeuble étudiant dans lequel je logeais et m’aida ensuite à sortir mon sac à roulettes du coffre. En théorie, j’aurais dû être la dernière des filles à être déposée chez elle. Toutefois, en raison de ma blessure, mon coach avait eu pitié de moi et avait décidé de me ramener avant les autres. Ma mine actuelle de cocker dépressif n’était probablement pas étrangère à sa décision non plus… Cela me convenait très bien, je n’avais qu’une envie : m’enterrer sous ma couette pour quarante-huit heures minimum.
— Le kiné est prévenu de ta luxation. Tu commences les soins avec lui demain. En croisant les doigts pour que tu n’en aies pas pour trop longtemps.
— Ouais moi aussi j’espère… soufflai-je, amère. Allez bonne nuit.
— Toi aussi Alice.
Pendant que le minibus repartait, je traînai mon bagage sur le goudron détrempé. La pluie n’avait pas encore cessé. J’atteignis l’entrée de ma résidence, les pieds à demi noyés dans mes chaussures en toile, tout juste imbibées de la flaque que je n’avais pas su éviter. Journée de merde… Au moment de déverrouiller la porte à l’aide de mon pass, mon regard fut attiré par un groupe de jeunes. Manifestement bien éméchés, ils commençaient à s’exciter sur le trottoir à quelques mètres de là. Je soupirai. Mon immeuble jouxtait l’une des plus célèbres boîtes de nuit de la capitale, le Palacio. Il n’était donc pas rare de subir quelques désagréments sonores. Ce club, ultra sélect, avait la particularité d’être ouvert même le dimanche soir, et régulièrement la jet-set parisienne s’y retrouvait pour faire la fête. Autant vous dire que je n’y avais jamais mis les pieds. Et visiblement, les jeunes qui essayaient d’y entrer n’auraient pas non plus cette chance. Rapport aux trognes patibulaires et aux regards peu amènes des trois videurs.
Je détournai mon attention de cette scène mainte fois vue pour pénétrer dans mon bâtiment. L’ascenseur étant en panne depuis deux mois, je remerciai le ciel d’habiter au rez-de-chaussée. En effet, je m’imaginais mal porter mon volumineux sac de compétition dans les escaliers, dotée d’un seul bras valide. J’eus déjà assez de difficultés à le tirer pour franchir le seuil de mon petit appartement. J’allumai alors la lumière et constatai que mon studio était tel que je l’avais laissé, c’est-à-dire en bordel. Je soupirai. De la vaisselle sale se languissait sur mon évier et tout un tas de fringues faisaient leur petite vie, éparpillées un peu partout. Une situation dont je n’étais qu’à moitié coupable. En effet, le jour de mon départ à Zurich, l’alarme de mon téléphone ne s’était pas déclenchée (oui, j’avais un vrai problème avec les réveils !) et le lever s’était effectué en catastrophe. J’avais ainsi été contrainte de préparer ma valise à l’arrache, fourrant dans mon sac les affaires que j’estimais indispensables, et jetant à travers la pièce celles qui ne l’étaient pas. Avec l’habitude, j’étais devenue la reine des valises deux secondes. Decathlon devrait m’engager pour mon expertise, tiens.
En attendant, il était presque deux heures du matin et je n’avais pas une once de motivation pour ranger. Je décidai de trouver un compromis acceptable. Au moins, remettre à leur place les vêtements disséminés et faire ma vaisselle. Le dépaquetage de mon sac, lui, patienterait jusqu’au lendemain. Encore une soirée qui promettait d’être palpitante…
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