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Cœurs de femmes : Les ombres du passé · Bella Doré
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« Qu’est-ce qu’on est belle à 17 ans
Cheveux décoiffés par le vent
Le sourire comme une aquarelle
Dans un cœur de polichinelle »
Shirel – À 17 ans - 2002
Été 2002
Je passe les plus belles vacances de toute ma vie… Papa et maman ont accepté que je parte une semaine en camping avec Vanessa et Céline : mes deux meilleures amies. Nous sommes inséparables depuis le collège toutes les trois. J’ai dû faire des pieds et des mains pour qu’ils cèdent. Pourtant, je viens de fêter mes dix-huit ans. Je suis une adulte maintenant, mais ils me voient encore comme une petite chose fragile : je suis leur fille unique. Que voulez-vous, on ne les refera plus.
Nous avons bossé tout le mois de juillet en tant qu’animatrices dans un centre de loisirs, et nous souhaitions nous faire plaisir avec l’argent gagné, avant de découvrir les bancs de la fac. Après avoir vécu des journées de fous, où l’on commençait à 7 h 30 pour terminer à 22 h passées — les éternelles réunions de monos pour préparer celles du lendemain clôturant la soirée —, cette semaine de repos bien mérité arrive à point nommé. Ces vacances en camping sont le bon moyen de décompresser à la suite de cette année décisive du bac, et de ce mois de juillet à surveiller des marmots plus insupportables les uns que les autres. Faire ce job, ça vous vaccine contre l’envie d’avoir des enfants un jour.
À la rentrée, en septembre, chacune de nous va prendre des directions différentes. Céline intégrera la faculté de lettres, Vanessa une école de stylisme et moi je me suis inscrite en fac de droit. Alors, bien sûr, on continuera de se voir, mais plus tous les jours. Nous sommes dans la même classe depuis la maternelle : imaginez quinze ans d’amitié, avec des hauts et des bas, mais toujours unies…
*
Après une bonne heure de route, direction un petit camping de Quend-Plage-Les-Pins. Nous voici toutes les trois en train de prendre possession du mobil-home que nos parents nous ont loué conjointement pour l’occasion. Nous autoriser à partir seules OK, mais avec un minimum de sécurité avait dit ma mère, hors de question de nous laisser dormir sous tente. Et puis vous avez bien travaillé, toutes les trois, avait-elle ajouté, vous méritez ce cadeau.
— Bon, pour les chambres, on se répartit comment ? leur demandé-je.
— Moi, j’aimerais bien celle avec le grand lit, minaude Vanessa. J’espère ne pas rentrer seule tous les soirs, si vous voyez ce que je veux dire !
Je vois tout à fait ce qu’elle sous-entend. Vanessa est la plus délurée de nous trois. Derrière ses boucles blondes et ses magnifiques yeux bleus qui lui confèrent un visage angélique se cache une femme fatale. Au lycée, elle était la fille la plus populaire, je ne dirais pas que seul le train ne lui est pas encore passé dessus, mais presque. Elle n’a pas froid aux yeux, et son sourire d’ange cache une séductrice hors pair avec une sacrée répartie. À dix-huit ans elle en paraît plutôt vingt-cinq, même sans forcer sur le maquillage. Entre ses longues jambes fuselées, son mètre soixante-dix-huit et son généreux décolleté, elle n’a qu’à se baisser pour ramasser les hommes qui tombent à ses pieds. Mais c’est ma Vanessa et je l’aime comme ça.
— Tant que tu n’en ramènes pas un différent tous les soirs, s’exclame Céline.
— Ah ! Ah ! Ah ! Mais je ne vous ai pas dit ! Diégo et ses potes arrivent tout à l’heure, ils ont réservé un emplacement pour camper. Et franchement, je ne m’imagine pas le rejoindre toutes les nuits avec les autres à côté !
— Bah voyons ! Et je suppose que c’est un hasard ? la taquiné-je.
— Que veux-tu ? C’est l’homme de ma vie ! Je suis dingue de lui. Quand je serai devenue Miss France, on partira pour un tour du monde ensemble.
Vanessa et les garçons : une grande histoire d’amour. Diégo, c’est le dernier en date, cela fait une petite année qu’ils se fréquentent. Avant, il y a eu Sylvain, Jordan et Maxime. Ce ne sont que les petits amis officiels, ceux qui ont duré plus d’un mois. C’est un vrai cœur d’artichaut, notre Vanessa, mais j’avoue que je ne l’ai jamais vue aussi « in love » que ces derniers mois. Malgré la réticence de ses parents, une véritable histoire d’amour est en train de naître entre ces deux-là, on voit bien qu’il n’est pas simplement un mec de passage. J’aimerais tellement connaître ce sentiment, celui d’être amoureuse. Mais malheureusement, la flèche de Cupidon a dû se perdre en route. Pour moi, c’est un peu plus compliqué que pour mes deux amies. Contrairement à Vanessa et Céline, ce ne sont pas les garçons que je regarde dans la cour de récré ou dans la rue, mais plutôt les jolies brunes aux yeux clairs…
— Tu n’as toujours pas lâché cette idée de concours stupide ?
— Tu dis ça parce que tu es jalouse, Céline, rétorque Vanessa.
— Jalouse, moi ? Mais de quoi ? Ce n’est pas moi qui veux m’exhiber devant des milliers de personnes à moitié nue comme une vache au Salon de l’agriculture !
— Tu n’exagères pas un peu, dis-je en pouffant de rire, imaginant la scène dans ma tête. Si ça l’amuse, elle ne fait de mal à personne.
— De toute façon, je dois d’abord être élue Miss Picardie au printemps prochain pour espérer concourir pour la couronne. Dites ! Vous m’accompagnerez, les filles ? Que j’aie des visages amis dans le public.
— Ne compte pas sur moi, lui répond sèchement Céline.
— Ne t’inquiète pas, la rassuré-je. On sera là, ajouté-je, en donnant un coup de coude à Céline.
— Oui, on verra !
— Super ! Merci, vous êtes les meilleures, conclut-elle en nous serrant dans ses bras. Ah oui ! Si ça intéresse une certaine personne, Greg sera là aussi ! ajoute-t-elle à l’encontre de Céline, un large sourire aux lèvres.
Je tente une diversion afin de changer de sujet, car je sens la moutarde monter légèrement au nez de Céline.
— Sinon, pour revenir à la question de base, un lit une place me convient très bien.
Céline lui répond qu’un lit simple lui convient également, sans relever sa remarque sur le beau Greg pour lequel elle craque depuis des mois.
Céline est l’opposé de Vanessa, une jolie brune aux yeux verts qui doit monter sur des échasses d’au moins quinze centimètres pour atteindre la taille de Vanessa… sans ses talons, bien sûr ! Elle cache ses complexes derrière un grand sens de l’humour, douteux parfois, mais qui nous fait mourir de rire toutes les trois. Alors oui, c’est une jeune femme un peu rondouillette comme elle le dit, mais on peut porter une taille 42 et être une très belle femme, et à mes yeux, c’est le cas. Notre brunette, c’est la bonté et la gentillesse incarnées. Elle fait partie de ces gens qui entrent dans une boulangerie acheter un croissant ou un sandwich pour le jeune SDF qui fait la manche tous les jours en haut de la rue des Trois Cailloux. C’est aussi le genre de personne à passer tout son samedi à Auchan afin de récolter des denrées pour la SPA.
— Idem pour moi, conclus-je.
— Par contre, sois sympa : les murs, c’est du papier à cigarettes, alors ne joue pas ta Clara Morgane, lui lance Céline.
— Ah ah ah ! Je suis pliée de rire, t’as mangé un clown à midi ou quoi ?
— Bon vous avez fini, toutes les deux !
J’adore mes deux copines autant l’une que l’autre même si ça clashe souvent entre elles. Je disais que nous étions les meilleures amies toutes les trois, mais en fait, je pense qu’elles sont surtout mes meilleures amies à moi. Mais la vie m’a démontré qu’on peut être diamétralement opposées et être inséparables…
Et moi, c’est Alice, la plus vieille des trois de quelques semaines. J’ai soufflé mes dix-huit bougies en juin et Vanessa en juillet ; Céline, elle, ce sera fin septembre. D’ailleurs, on a prévu une grosse teuf. Mes parents ont réservé la salle des fêtes du village pour toutes les trois. J’ai trop hâte d’y être… Maintenant que j’ai le bac et le permis en poche, je suis une adulte, une vraie. Et je n’ai qu’une envie : profiter de l’instant présent et surtout de mes vacances avec les copines. Ma mère nous appelle « les drôles de dames », parce qu’il y a la blonde, la brune et la rousse.
Ces quelques jours de repos au bord de l’eau seront peut-être l’occasion de rencontrer enfin l’amour… Contrairement à Vanessa, je n’ai connu que des flirts lors de soirée, mais jamais rien de sérieux. Disons qu’entre celles qui se cherchent et celles qui souhaitent juste s’amuser, trouver chaussure à son pied n’est pas chose aisée. De mon côté, je sais exactement ce que je veux, et surtout pas une personne avec un service trois-pièces entre les jambes pour reprendre une expression de Céline.
— Si nous allions acheter quelques provisions à la supérette, histoire de pouvoir nous mettre quelque chose sous la dent ce soir, proposé-je.
— D’ailleurs, laquelle d’entre vous a de réelles compétences en cuisine ? nous questionne Vanessa, enfin, je veux dire est capable de préparer un vrai repas et non réchauffer des boîtes de conserve, ajoute-t-elle à l’encontre de Céline. Non parce que moi, sortie des raviolis, je suis archi nulle.
— Parce que tu sais faire quelque chose de tes dix doigts ? lui lance Céline.
— Bien sûr, rétorque-t-elle en mimant un geste de haut en bas, pas très élégant, avec sa main droite.
— Enfin je veux dire quelque chose qui ne soit pas en relation avec le sexe ?
— Je vois que ça vole encore très haut votre discussion ! ironisé-je. Alors, OK je m’occupe du repas, mais vous devrez vous y mettre aussi, les filles, hors de question que je joue les chefs cuistots toute la semaine.
Il faut dire que, côté cuisine, avec elles, c’est pas gagné. Entre Vanessa dont les parents font souvent appel à un traiteur et Céline qui prépare des plats tout prêts pour elle et son père, on risque de mettre le budget vacances dans la bouffe. Au final, c’est plus raisonnable que je prenne les choses en main, mais elles n'échapperont pas à la corvée d’épluchages de légumes, souris-je intérieurement.
*
Les courses terminées, les garçons nous ont surprises en débarquant pour le repas. Heureusement que j’adore cuisiner avec maman et qu’elle m’a transmis quelques notions de base : au menu ce sera pâtes carbo, un classique sûr, difficile à rater.
*
Nos vacances sont ponctuées de sorties à la plage en partie, mais également d’excursions dans les dunes, de soirées en tout genre au camping, et d’une après-midi d’initiation au catamaran. Cette dernière restera d’ailleurs inoubliable pour moi, car c’est ce jour-là que je me suis rapprochée de Cindy ; la cousine de Greg venue les rejoindre pour les vacances. Nous avons échangé notre premier baiser sur la plage au coucher du soleil après avoir passé notre après-midi à flirter sur le bateau.
Cette semaine est merveilleuse, mais elle est passée tellement vite. Quelques baisers échangés par-ci par-là avec Cindy, des balades sur la plage main dans la main, des soirées entre potes qui s’éternisent jusqu’au petit matin, pour ne pas dire des nuits blanches.
Pour la dernière nuit, je décide de la rejoindre dans sa tente après la soirée dansante où nous avons écumé toutes les danses, collées-serrées comme deux ados insouciantes. Je me suis dit : « Allez, ma vieille, c’est le moment de terminer ce séjour en apothéose, elle sera ta première fois ». Bon, ça ne se passe pas tout à fait comme je l’espérais une fois couchée dans son duvet. Quand elle commence à être entreprenante, je me sens gênée et elle n’insiste pas. Je me blottis alors contre elle et nous nous endormons sagement.
Est-ce que je suis vraiment amoureuse d’elle ? Aucune idée, je sais juste que je passe de bons moments en sa compagnie. Je ne dirais pas qu’elle est mon premier amour, mais ma première vraie histoire, oui. Dans tous les cas, ces sept jours ont été super et Cindy les a embellis un peu plus. Je ne suis plus celle qui tient la chandelle lors de nos soirées entre amis. Cette semaine restera gravée dans ma mémoire à tout jamais…
*
Malheureusement, je ne savais pas encore que ces vacances seraient les dernières avec Vanessa. Et que, quelques jours après notre retour, elle quitterait brutalement ce monde, enlevée dans la fleur de l’âge par celui que les journalistes ont surnommé « l’étrangleur picard » … La veille elle était là avec nous et nous passions une superbe soirée entre amies et le lendemain à notre réveil, elle n’était plus… évaporée, envolée, notre Vanessa, sans laisser aucune trace.
Après sa disparition, notre vie a totalement changé, notre petit groupe de potes s’est dissout, sauf pour Céline et moi, nous sommes restées très proches toutes les deux. Mais les chemins que nous avons pris se sont révélés différents de ceux prévus initialement. Céline n’est jamais allée à la fac de lettres, mais s’est engagée dans l’Armée pour suivre les traces de son père et intégrer l’école de gendarmerie. Quant à moi, je suis rentrée à celle de Police pour devenir enquêtrice. Je crois que n’avoir jamais su ce qui était arrivé à Vanessa a révélé une vocation en moi. Je ne me suis jamais remise de cette perte et je me demande si je m’en remettrai. J’ai juste continué à avancer dans ma vie comme elle l’aurait voulu, avec son ombre qui plane toujours au-dessus de moi.
Cette histoire nous a marquées à tout jamais, et je doute que je puisse, un jour, tourner la page. Perdre un être cher, c’est très difficile, mais ne pas savoir ce qu’il est devenu, c’est encore pire. Elle était la sœur que la vie ne m’a pas donnée, tout comme Céline, et pas une journée ne passe sans que je ne m’interroge sur ce qu’est devenue mon amie. Pas une…
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