Cold Case · Kyrian Malone , Jamie Leigh
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Je m’appelle Sarah Reevers, j’ai dix-sept ans et je vis dans le quartier de Bellflower de la banlieue de Los Angeles, seule avec mon père depuis que ma mère s’est tuée il y a quatre ans, dans un accident de voiture dont les circonstances n’ont jamais pu être élucidées. Mes deux frères, plus âgés que moi ont quitté le domicile après sa mort pour vivre leur vie loin de l’État de Californie. En conflit permanent avec mon père, ils étaient exposés à son autorité de policier et une éducation stricte faite de violences verbales et physiques accentuées par son addiction à l’alcool. Depuis qu’il a perdu son job, il traîne de bar en bar ou passe ses nuits dans des clubs à streap-tease quand il ne s’imbibe pas d’alcool dans le salon, gaspillant ainsi tout l’argent mis de côté par maman. Et puis, il y a ces soirs où….
Lycée de North Folk – Los Angeles – Californie.
La sonnerie de fin de cours donna le signal du départ. Sarah rangea ses affaires dans son sac de cours et se leva. Elle sortit de la salle et suivit Danielle dans le long couloir du bâtiment qui abritait leur lycée. Arrivées à leurs casiers respectifs, elles y déposèrent leurs livres.
— Je vais être en retard à mon entretien. Cela ne fait pas très professionnel pour un premier jour !
Danielle referma son casier et l’accompagna vers la sortie.
— Ne t’en fais pas. Ce n’est pas comme si c’était un super job.
— C’est sûr, mais c’est le job qui me permettra de quitter la maison. Et ça, tu vois, je ne peux pas le laisser passer !
Une fois dehors, Danielle rejoignit sa voiture, une Chevrolet grise, garée sur le parking étudiant. Sarah lui fit un signe de la main.
— À demain ! je t’appelle.
— OK. Bon courage avec ton paternel !
— Merci.
Installée dans sa voiture, Sarah prit la route de Malibu, et se dirigea vers les quartiers riches de Los Angeles à l’adresse qu’on lui avait indiquée. Après quelques minutes de route, elle s’arrêta enfin devant un portail métallique qui fermait l’entrée du domaine. Sarah baissa le pare-soleil pour se refaire une beauté, histoire d’avoir l’air moins fatiguée. Elle appuya sur l’interphone et entendit une voix féminine, un peu rauque :
— Oui ?
— Bonjour. Je suis Sarah Reevers… Je viens pour l’annonce.
— Entrez et garez-vous au bout du chemin.
Le portail s’ouvrit dans un bruit métallique :
— Merci, Madame.
Elle n’était pas très sûre d’elle, impressionnée par cet immense portail qui lui rappelait ceux des contes de son enfance qui s’ouvraient toujours sur un château hanté. Elle roula doucement sur le gravier qui craquait sous les roues de son véhicule et qui accentuait davantage son angoisse. Plus elle avançait, plus elle sentait son manque d’assurance la rattraper. L’allée bordée de peupliers dont les cimes se balançaient au gré du vent donnait aux lieux un air majestueux. Au bout d’une centaine de mètres, à la sortie d’une courbe elle déboucha enfin devant une grande pelouse parsemée de fleurs. Devant elle s’élevait une grande bâtisse imposante tout en pierres blanches aux multiples fenêtres. Elle se gara à la sortie du chemin et prit son petit sac à main sur le siège passager.
Elle sortit de son véhicule et s’adossa contre la carrosserie quelques instants. Plus elle détaillait la façade de cette gigantesque maison, plus son angoisse augmentait à l’idée d’en connaître la propriétaire. Elle espérait être à la hauteur pour obtenir ce travail. Tous ses projets en dépendaient. Elle monta les marches en pierre et frappa à la porte. Au bout de quelques instants qui lui parurent interminables, celle-ci s’ouvrit enfin sur un petit garçon aux cheveux bruns. Il la regardait, un sourire espiègle sur les lèvres.
— C’est pour être ma nounou ?
Hésitante, Sarah lui sourit à son tour.
— Oui. Je suis bien chez Madame Ryan ?
— Oui, c’est ma maman.
Avant que l’enfant continue, une jeune femme posa ses mains sur les épaules du petit garçon. Elle avait fière allure, d’une élégance discrète dans une jupe moulante noire qui laissait deviner un corps aux courbes parfaites. Ses cheveux bruns relevés en chignon lui donnaient un port de tête altier. Elle ne devait pas avoir plus d’une trentaine d’années. Son allure charismatique, son calme et le regard profond qui émanait de ses yeux noisette lui donnaient encore plus de charme et de distinction.
Faith Ryan était célibataire depuis peu. Sa compagne Jennifer s’était tuée dans un accident de voiture, et sa vie se résumait en deux mots : travail et Camron. Elle avait été consultante pour le FBI qui faisait appel à elle de rares fois pour des dossiers sensibles, tels que la disparition d’enfants. Elle avait une intuition qui leur avait souvent permis de résoudre des affaires, et s’intéressait au profil des criminels. Elle avait étudié la psychologie, et si elle laissait le soin à des collègues masculins de s’occuper des criminels, elle préférait de loin s’intéresser aux victimes, dont la plupart étaient des enfants et jeunes filles. Aujourd’hui, elle se consacrait presque exclusivement à la Société de son père, mais gardait des contacts avec les Agents FBI et restait à leur disposition s’ils avaient besoin de ses services. Elle avait un instinct presque sans faille pour détecter les bons plans et les gens malhonnêtes. D’un simple coup d’œil, elle pouvait dire si un dossier était bon à prendre ou non.
Des loisirs elle en avait peu ou plutôt elle n’en voulait plus depuis que Jennifer l’avait quittée. Elle n’arrivait pas à refaire surface. Heureusement que Camron était là, le fils qu’elle avait eu avec Jennifer la mère de l’enfant. Pour tenter d’oublier, elle se réfugiait dans le travail, soit chez elle derrière son ordinateur, soit à son bureau. Depuis la mort de sa femme, son employeur l’avait autorisée à passer plus de temps chez elle où elle y traitait des dossiers en cours avec pour compagnon son téléphone qui n’arrêtait pas de sonner.
Elle s’avança vers Sarah, un large sourire aux lèvres dévoilant des dents blanches parfaitement alignées. Sarah était impressionnée par la prestance de la jeune femme. Ses doigts frottèrent nerveusement son front et elle tenta :
— Désolée pour le retard. Mon professeur de chimie m’a retenue. Alors…
Elle esquissa un petit sourire d’excuse.
— Ne pensez pas que je suis toujours en retard ! En fait… Je ne le suis jamais !
Faith Ryan, amusée devant l’embarras de Sarah l’invita à rentrer tout en prenant son fils dans ses bras.
— Ne vous en faites pas. Entrez. Au moins, vous avez déjà fait la connaissance de Camron.
Sarah s’avança timidement dans l’entrée tout en scrutant les lieux.
— C’est joli.
Elle ajouta maladroitement :
— Comme le jardin, la voiture et… le quartier !
— Suivez-moi.
Faith Ryan traversa le salon jusqu’à la terrasse.
Sarah, son sac dans les mains, lui emboîta le pas et son regard s’attarda sur l’aménagement des lieux : le luxe de la décoration intérieure n’avait rien à envier à la somptuosité de l’extérieur. Elle posa ses yeux sur Camron, blotti dans les bras de sa mère, qui l’observait du coin de l’œil. Avec malice, le coquin profita de son attention pour lui tirer la langue. Amusée, elle en fit de même et il éclata de rire.
Arrivée dehors, près d’une piscine, la jeune femme reposa son fils et se pencha sur lui :
— Tu vas aller jouer, mon ange, on va discuter.
Camron acquiesça et expliqua à Sarah :
— Je reviens après !
— Sans problème !
Elle le regarda s’éloigner puis reporta son attention sur sa mère. Celle-ci s’assit sur un fauteuil autour d’une table basse et invita Sarah à faire de même :
— Vous pouvez vous asseoir.
Un plateau avec des verres et des canettes de bière trônait sur la table :
— Vous voulez quelque chose à boire ?
— Non, merci.
Avant de répondre, la mère de Camron se redressa et sortit une cigarette de son paquet. Elle l’alluma tout en détaillant son interlocutrice.
— Comme vous l’aurez deviné, je suis la mère de Camron, Faith Ryan.
— Enchantée, madame Ryan.
— Mademoiselle…
Faith croisa les jambes et demanda.
— Quel âge avez-vous ? J’ai cru comprendre que vous étiez au lycée.
— J’ai dix-sept ans. Oui, je suis au lycée : dernière ligne droite avant le diplôme. Et c’est pour ça que le prof de chimie ne me lâche pas : je ne suis pas très douée en science !
La jeune femme continuait à l’observer, avec une attitude à la fois cordiale et réservée.
— Bon, je vais être claire. Jusqu’à maintenant, toutes les filles que j’ai embauchées pour garder Camron n’ont pas tenu plus de huit jours. Vous avez de l’expérience avec les enfants ?
Consciente de son manque d’expérience et de références, Sarah tenta tout de même de mettre en avant son vécu :
— Eh bien, j’avais deux frères, plus grands, mais c’était de vrais gamins. Alors, vu que j’étais la seule fille de la maison, je peux dire que… j’ai de l’expérience dans ce sens. Et aussi, je m’occupe plus ou moins de mon père… Et ça aussi, ça compte !
Amusée par cette explication inattendue, Faith se cala dans le fauteuil. Du coin de l’œil, elle surveillait également son fils qui s’amusait plus loin.
— OK... Camron va à l’école. Je vais avoir besoin de vous quand il revient. J’ai un chauffeur qui va le chercher pour le ramener à la maison, je suis souvent absente et il m’arrive de rentrer un peu tard.
Sur ces mots, Sarah lui décocha un sourire enjoué.
— Ça veut dire que vous me prenez ?
— Disons qu’on va faire un essai pour voir comment vous vous en sortez, déjà le soir jusqu’à ce que je rentre. Et si tout va bien vous resterez pour les vacances.
Elle tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette et expira lentement la fumée en levant les sourcils.
— Comme je vous l’ai dit, toutes les nounous n’ont tenu qu’une semaine max : le plus court a été une soirée…
— Une soirée, une semaine, OK. Mais ça devrait aller. Il n’a que sept ans…
— On verra… Pour la vie au quotidien, Camron sait ce qu’il a à faire et, aussi, ce qu’il ne doit pas faire.
Elle sortit un papier plié de la poche de sa veste et le lui tendit :
— Voici une liste de tous les interdits. Parce que je le connais, il est très fort dans la manipulation ! En général, je rentre du travail aux alentours de vingt ou vingt et une heures, mais j’appelle quand je reste plus tard. Et, je dois vous prévenir : certains après-midis, ma mère ou ma belle-mère passent le voir, mais ne vous laissez pas impressionner par ce qu’elles pourront vous raconter.
Un sourire légèrement moqueur sur les lèvres, elle reprit une bouffée de sa cigarette.
— Elles ont tendance à beaucoup parler…
— Aucun problème, ma meilleure amie parle beaucoup aussi ! Ça ira.
Sa réplique amusa Faith.
— Pour le salaire, ce sera quinze dollars de l’heure.
— Quinze dollars ! répéta Sarah, enthousiaste.
— Je sais que le travail que vous allez faire n’est pas de tout repos. Je vous l’ai dit, mon fils a tendance à faire ce qu’il veut, quand il veut. Il est turbulent. Il aime faire tourner les gens en bourrique, surtout les filles qui le gardent. Mais c’est un essai, on verra d’abord comment vous vous en tirez après les premiers soirs.
— Et je commence quand ?
— Demain. J’ai pris la journée pour être avec lui. Vous finissez les cours à quelle heure d’habitude ?
— Quinze heures trente.
— Bien, soyez là à seize heures, quand il rentrera.
Elle se leva et invita Sarah :
— Venez avec moi, je vais vous faire visiter.
L’étudiante se leva à son tour, tenant toujours son sac, et suivit Faith jusqu’à l’intérieur de la maison. Arrivée dans la cuisine, Faith lui désigna le placard puis le frigidaire.
— Quand il rentre, il aime manger. Surtout, ne pas oublier ses beignets qui sont dans ce placard. Et du lait avec du chocolat ou un soda, mais pas les deux. Il va vous faire un caprice, peut-être même se rouler par terre, vous dire tout un tas de trucs, mais ne l’écoutez pas.
Devant le sourire et l’intonation de Faith, Sarah laissa échapper un petit rire.
— Bien...
— Lisez bien la liste ! Après, laissez-le jouer si vous voyez qu’il est sage, mais gardez un œil sur lui : il est assez doué pour les farces…
— Je ferai de mon mieux.
— Vous savez cuisiner ?
— Oui, j’ai l’habitude et je n’ai pas le choix avec le père que j’ai !
Cette réponse surprit Faith. Qui était ce père pour imposer de telles corvées à sa fille. Mais après tout, cela ne la regardait pas. Pour l’instant.
— C’est parfait. Donc, vous commencez demain. Je ne rentrerai pas tard pour le premier soir.
— Et… je dois avoir des clefs ? Des codes ? Des indications pour les alarmes ou un passe-partout ?
Faith rit devant cette avalanche de questions. Elle marcha vers le comptoir pour prendre une carte et la lui donner.
— Ça, c’est la carte pour entrer après le portail, et vous avez le code sur la feuille que je vous ai donnée.
— D’accord.
— Donc, on se voit demain. Vous me direz comment s’est passée cette journée, mais j’appellerai de toute façon.
— Très bien, madame Ryan.
— Mademoiselle…
— Pardon, Mademoiselle Ryan.
— Vous avez un numéro de portable à me donner ?
Sarah sortit aussitôt une feuille de cours et un stylo pour noter ses coordonnées.
— Voilà, et je vous mets aussi mon adresse.
Faith la remercia et raccompagna Sarah jusqu’à la porte.
— Alors, à demain, et bonne fin de journée.
— Vous aussi. Et prenez des forces pour demain soir !
Sarah la salua et rejoignit sa voiture. Elle s’installa derrière le volant en faisant un petit signe de la main.
Quelques minutes plus tard, Sarah regagnait la maison où elle vivait avec son père. Elle descendit de la voiture, récupéra son sac et se dirigea vers l’entrée. Elle fut accueillie par le son du moniteur télé.
— Je suis rentrée, papa.
— Salut, Sarah.
Elle s’avança dans la cuisine. Un rapide coup d’œil vers son père l’informa qu’à aucun moment il ne l’avait regardée, trop occupé à déguster sa bière. En tirant vers elle la porte du réfrigérateur, elle constata qu’il était presque vide. Elle marqua une pause, dépitée, et se résigna à récupérer quelques conserves dans le placard.
— Papa, je commence demain. Tu sais ? Pour le job à Malibu.
Son père daigna se tourner vers elle.
— C’est payé combien ?
— Quinze dollars de l’heure, tu te rends compte ?
Il se leva, le visage avachi par l’alcool et s’approcha d’elle.
— Quinze dollars, tu dis ?
L’étudiante se recula, incommodée par les relents d’alcool qu’il dégageait.
— Oui, je mettrai cet argent de côté, pour plus tard. Et pour… des trucs…
Il esquissa un sourire narquois puis s’approcha d'elle. Elle eut un frisson de dégoût quand avec un regard pervers il glissa sa main sous sa jupe et caressa sa cuisse.
— Et, l’entraînement, ça se passe bien ?
Sarah se dégagea nerveusement.
— Papa ! lâche-moi ! s’il te plaît. Tu devrais retourner dans le salon. Je t’apporte ton assiette.
Il marqua une pause puis récupéra une autre bière dans le frigo.
— Ouais. Et mets plus de sel, c’était dégueu hier soir !
Écœurée, elle réchauffa une boîte de raviolis dans une casserole et vida le contenu dans une assiette qu’elle déposa sur un plateau. Rapidement elle lui apporta et s’éloigna aussitôt.
— Je monte, papa. J’ai des révisions à préparer.
Ce dernier, tout en mâchant la bouche ouverte, lui rétorqua sèchement :
— Ouais, va bosser un peu !
Elle ne se fit pas prier et grimpa quatre à quatre les escaliers, le ventre vide. D’instinct elle s’enferma dans sa chambre à double tour et soupira de soulagement. Enfin seule et rassurée, elle sortit son portable, s’allongea sur son lit et numérota :
— Alors ?
— Je suis prise. Je commence demain soir et j’ai une semaine d’essai. Et tu ne devineras jamais, elle va me payer quinze dollars de l’heure ! Ce n’est pas génial ?
— Tu m’étonnes ! Tu vas pouvoir t’acheter une super robe pour le bal !
— Ouais, ben, je n’y pense pas au bal. Ce n’est pas vraiment ma priorité, tu vois ?
— Ton con de père t’a encore saoulée ?
— Il n’est pas assez bourré pour le faire. J’ai mis des somnifères dans ses raviolis en guise de sel, il ne verra que dalle. Comme ça je serai tranquille. J’espère qu’il va s’endormir dans le canapé ce soir…
— Tu devrais demander à Shawn et Steeve de le fracasser.
— Et finir dans une famille d’accueil ? Non merci. J’ai plus que huit mois à attendre et je me tire. Il crèvera seul et la bouche ouverte !
— Tu viens à l’entraînement ou pas, alors ?
— Non. Je dois y être à quatre heures. Je dirai à Cordy que je viendrai la voir.
— OK, ben, je te laisse. À demain.
— Ouais, bonne soirée. Bye.
Sarah raccrocha. Elle se tourna sur le dos et regarda le plafond, pensive.
Dans la maison de Malibu, Faith avait préparé le repas à son fils. Il était planté devant la télévision, vautré sur le canapé. Elle s’assit près de lui avec son ordinateur portable et passa affectueusement sa main dans ses cheveux bruns.
— Maman ?
— Ouais, mon ange.
— C’est pas la vieille qui vient ?
Faith lui sourit et répliqua :
— La vieille, tu l’as fait tomber dans la piscine, et depuis, elle ne veut plus venir.
— Tant mieux !
Sa mère le regarda, dépitée par tant de désinvolture et reprit l’air sérieux :
— Ouais, mais il faut que t’arrêtes ces bêtises. Tu sais que je travaille et je ne peux pas tout le temps m’occuper de toi.
— C’est elles qui sont pas gentilles !
— Pourquoi ?
— Parce que je les aime pas…
Camron fixait sa mère d’un air provocateur et elle laissa échapper un petit rire.
— Tu n’en aimes aucune, mon bonhomme !
— Non. Je préfère ma maman !
Devant la rébellion de Camron et sa façon à lui de lui dire qu’elle était la meilleure des mamans, Faith posa son ordinateur et prit son fils dans ses bras.
— Ce n’est pas comparable. Ces femmes, elles sont là pour te garder, c’est tout.
Pensif, il se blottit dans les bras de sa mère.
— Elle me manque…
Faith sentit sa gorge se serrer et passa sa main dans les cheveux de son fils pour tenter de le rassurer.
— Elle me manque aussi, mon ange. Et elle est quand même avec nous, même si on ne la voit plus. Elle sera toujours avec nous. Et je suis sûre qu’elle nous regarde de là où elle est, pour voir si on est sages…
Elle rajouta, le cœur serré et un sourire triste sur le visage.
— Tu te rappelles ? Elle nous disait tout le temps de ne pas faire les imbéciles. Ben, on doit continuer.
— Je sais, maman.
— Donc, toi aussi, mon ange. Il faut que tu sois aussi sage avec elle qu’avec moi. Tu peux continuer de jouer et faire tous tes trucs, mais il faut arrêter de faire des bêtises.
— Mais c’est pas que moi qui les fais, je suis pas tout seul !
Inquiète, elle sourit en secouant la tête :
— Pourtant, quand t’es avec tes nounous, t’es tout seul, mon ange.
— Oui, mais y’a quelqu’un d’autre, je le sais…
Faith préféra ne rien dire, perturbée par ce que lui racontait son fils. Elle gardait cet air triste et inquiet en le serrant dans ses bras. Le téléphone sonna et sans le lâcher, elle saisit le combiné.
— Ouais ?
— Faith, c’est Matt. Tu vas bien ?
— Cinq sur cinq, ça va. Et vous ?
— Ben, très bien. Justement, on se disait que tu pourrais peut-être venir avec Cam’, on fait une soirée demain avec les parents et quelques amis. Il y aura d’autres enfants, et Neve serait contente de te voir.
— C’est sympa. Envoie le bonjour à ta femme. Mais on est un peu fatigués Cam et moi, et j’ai beaucoup de boulot…
Matt la coupa sur un ton plus sérieux. :
— Faith, ça fait un an, un peu plus… Tu sors pratiquement plus, et c’est qu’un dîner chez moi, ton frangin ! Avec la famille…
— Ouais, je sais. Mais j’ai pas envie de foutre en l’air votre soirée parce que je suis pas dans l’ambiance, tu vois ? Une prochaine fois, ce sera cool.
— Et arrête de bosser autant. Profite un peu de la vie, sœurette, tu bosses plus que papa. Même lui commence à le dire et il s’inquiète.
— J’aime bien ce que je fais, Matt. Et ça ne me dérange pas, je ne me plains pas, tout va bien.
— OK, comme tu veux. Mais Neve m’a raconté pour Cam’, elle voudrait te parler de sa dernière séance.
Faith marqua une pause devant cet argument et finit par se résigner :
— OK, je serai là vers neuf heures, pas avant.
— Très bien, c’est parfait. Mon neveu va bien ?
— Il va bien.
— Tu veux me le passer ?
Faith souriait tout en caressant les cheveux de son fils.
— Mon ange ? Tu veux dire un mot à tonton Matt ?
Le petit garçon esquissa un signe de tête et répondit :
— Non.
Devant le refus de son fils, elle répondit à Matt :
— Non, mais il est fatigué. Je ne vais pas tarder à le mettre au lit.
— OK, donc, on se voit demain soir alors. Et Neve t’embrasse.
— Merci. À demain, Matt.
Elle reposa le combiné sur la table basse et se leva avec son fils dans les bras.
— Allez, bonhomme, on va se coucher !
Camron fit une petite moue et regarda sa mère.
— Je peux dormir avec toi ?
Faith secoua la tête en souriant, attendrie de le voir faire.
— Qu’est-ce qu’on a dit, mon ange ? T’es un grand bonhomme maintenant.
Il tentait de se convaincre des propos de sa mère avant qu’elle ne le dépose dans sa chambre.
— Je peux garder la lumière allumée ?
— Ouais, comme tu veux, mon ange.
— Et tu pourras regarder sous le lit et dans l’armoire ?
Elle l’ouvrit pour lui montrer qu’elle vérifiait partout et se pencha sous le lit.
— Tu vois trésor, il n’y a rien du tout, l’endroit est sûr.
— Et faut fermer les rideaux aussi.
Camron grimpa dans son lit et Faith lui fit remarquer :
— Je sais ! Et toi, faut que t’ailles te brosser les dents, mon p’tit homme.
Ce dernier se releva alors en soufflant.
— Ouais.
Faith s’amusa de le voir faire. Elle le suivit jusqu’à la salle de bain et s’assura qu’il faisait bien ce qu’elle lui avait demandé. De retour dans sa chambre, il s’allongea sous le drap. Elle le borda et s’assit près de lui.
— T’es paré pour dormir, je laisse la porte entrouverte.
Elle posa un tendre baiser sur son front et ajouta :
— Je t’aime, mon ange.
— Je t’aime aussi, maman.
— Maman chérie !
— Non ! maman chérie, c’est l’autre maman.
— Tu as raison trésor, c’est l’autre maman.
Un dernier regard complice et elle quitta la chambre pour rejoindre la cuisine. Elle n’avait goût à rien, juste envie de boire une bière et s’affaler dans le canapé. Elle récupéra une bouteille dans le réfrigérateur et retourna dans le salon. Après quelques gorgées, tandis que son esprit vagabondait dans le passé, sa gorge se noua. Prise d’une envie soudaine de pleurer, elle se hâta de reprendre son ordinateur et se replonger dans le travail. Un dossier épineux l’attendait : des jeunes filles enlevées, violées et tuées.
À peine Sarah venait-elle de s’endormir, qu’un bruit de pas lourd et familier la fit sursauter. Elle se redressa brusquement en agrippant son drap qui recouvrait son corps. La boule au ventre, submergée par l’angoisse et malgré la pénombre, elle distingua nettement la porte que quelqu’un tentait d’ouvrir. Elle entendit le grincement de la poignée qui s’abaissait. Elle haletait, les battements de son cœur s’emballaient. Soudain, dans un bruit effrayant, la porte s’ouvrit sous le coup de pied de son père. La lumière du couloir inonda la chambre :
— Je t’ai dit d’pas fermer c’te putain de porte ! hurla celui-ci.
Elle se plaqua d’instinct contre le montant du lit, comme si celui-ci pouvait lui servir de refuge. Elle fixa son bourreau, le regard suppliant, espérant que cette fois, il éprouverait de la compassion, que le père qu’il était chasserait le démon qui s’emparait de lui à chaque fois qu’il était ivre. Il s’approcha d’elle en titubant, le visage bouffi et les yeux larmoyants. Au fur et à mesure qu’il s’approchait d’elle, son haleine dégageait une puanteur nauséabonde, mélange des restes d’un repas mal digéré, de cigarette et de whisky. Il lui sourit, dévoilant des dents jaunies par les abus de nicotine. Puis comme un prédateur conscient de sa toute-puissance et voulant en découdre, il lui porta l’estocade :
— Sarah, tu dois t’occuper d’moi… Tu l’sais…
— Papa, je t’en prie…
Il se laissa tomber de tout son poids sur le matelas, comme un porc qu’il était, et la saisit par les épaules pour l’embrasser. Écœurée, elle tourna la tête d’un air de dégoût.
— Laisse-toi faire ! Tu l’aimes plus ton papa ?
— Non…pitié… Papa…
Plus elle le suppliait, plus cela semblait l’exciter, il était hors contrôle. Toute fragile quelle était devant son tortionnaire, il ne lui laissa aucune chance de pouvoir se défendre. Un violent coup de poing en plein visage et elle s’effondra, complètement sonnée. Elle n’entendait plus rien, ne distinguait plus que les ombres du décor de la chambre qui tournaient autour d’elle. Ce n’était plus qu’une poupée de chiffon, une marionnette entre les mains de son père. Elle tenta en vain de résister dans un ultime soubresaut, mais un autre coup la percuta sur la pommette droite sans vraiment qu’elle en ressente la douleur, mais cette fois il eut raison d’elle. Sarah était KO. Ses yeux se fermèrent tout seuls, et puis, plus rien.
Le lendemain matin, quand Sarah ouvrit les yeux, la douleur était vive au niveau de ses tempes, accentuée par de légers vertiges. Le flou alentour laissa place à une perception plus nette et elle baissa son regard sur le drap recouvert de sang. Au pied de son lit son père gisait sur le sol avec une batte de baseball posée à ses côtés. Que faisait-il là, par terre, inconscient ? Elle ne se rappelait pas l’avoir frappé ! Elle ne chercha pas à comprendre, pas plus que ces autres fois où elle avait échappé à cette infamie. Quand elle se regarda dans la glace, elle était habillée, et cette douleur familière au bas de son ventre n’était pas présente. Presque sans émotion, elle se pencha sur son père, posa ses doigts au niveau de la jugulaire pour y chercher un battement de cœur. Rassurée, elle se releva et laissa ce corps inerte sans un regard de compassion. Puis comme si de rien n’était, elle jeta un coup d’œil à son réveil, prit quelques vêtements et se faufila dans la salle de bains. D’instinct son premier réflexe fut de constater les traces sur son visage tuméfié. Elle ne s’étonnait plus d’avoir si mal. Elle prit sa douche en frottant ses joues, malgré la douleur, comme si elle pouvait effacer les traces de son agression et laver cette humiliation.
Faith s’était réveillée dans le canapé. Depuis un an, elle dormait peu dans sa chambre, trop de souvenirs la tourmentaient, elle redoutait ce sentiment de solitude quand elle dormait dans ce lit vide. Elle avait habillé son fils et l’avait préparé pour aller à l’école. À présent, elle lisait le journal devant le comptoir, en buvant son café. Camron à ses côtés mangeait ses céréales et jouait avec ses figurines.
— Quand tu rentreras, tâche d’être cool avec ta nouvelle nounou, mon bonhomme.
— Faut aussi dire ça à l’autre…
Faith soupira, un rictus nerveux sur les lèvres et avala une gorgée de café.
— D’accord.
— Maman ?
— Ouais, mon ange ?
— On pourra aller à la fête dans le parc ?
— Si tu veux.
Il rajouta en baissant les yeux comme s’il était gêné :
— Comme avec maman, pour avoir plein de peluches.
La remarque du petit garçon fit ressurgir dans sa mémoire des flashs de son passé. Elle respira profondément pour effacer ne serait-ce qu’un instant cette douleur qui ne la quittait jamais. Elle lui répondit sans le regarder :
— Ouais, on le fera. On fera le concours de celui qui gagne le plus de peluches. Et ce soir, on va chez ton oncle.
— Et y’aura aussi mamie ?
— Oui, et sans doute d’autres enfants de ton âge. Bon ! tu as fini de manger, alors on y va, sinon tu vas être en retard et moi aussi.
Sur ces mots, elle se leva, rangea dans le placard ce qui restait du petit déjeuner, et récupéra sa sacoche.
— Allez hop, en route.
Le petit garçon la suivit en chipant une pomme au passage dans le panier posé sur le comptoir, il récupéra son cartable et tous deux quittèrent la villa.
À la fin des cours, dans l’après-midi, Sarah et son amie quittèrent le bâtiment pour rejoindre le parking. Danielle s’insurgea :
— Putain, il ne t’a pas loupée cette fois !
Sarah rajusta ses lunettes de soleil :
— Je sais. Et je vais devoir me remettre une couche de fond de teint avant d’aller travailler.
— Tu devrais porter plainte Sarah.
— Je te l’ai dit, ça n’sert à rien. Mon père connaît tous les policiers de cette ville. Je suis allée les voir la première fois, et ils n’ont pas voulu me croire, alors pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui. Ce sont des potes à lui.
— Mais regarde-toi ! Y’a qu’à te regarder pour avoir la preuve. Tu n’peux pas continuer à vivre avec ton paternel !
— Huit mois, plus que huit mois à tenir… Si je craque maintenant, il va y avoir des procédures, tout un tas de trucs. Je pourrai plus venir au lycée, je vais louper les exams. Et tout le monde me montrera du doigt ! Je n’ai pas envie, Dan’. Je vais tenir bon, ne t’en fais pas.
— OK, mais ce soir, t’as qu’à venir chez moi. Je dirai à ma mère qu’on doit réviser. Elle sera cool.
Arrivée à sa voiture, Sarah ouvrit la portière.
— Je t’appelle, je n’sais pas à quelle heure je finis. À tout à l’heure.
— Ouais, bon courage.
Assise derrière le volant elle ôta ses lunettes de soleil, jeta un regard dans son rétroviseur et grimaça en voyant les marques bleues et roses sur son visage. Elle récupéra son fond de teint pour cacher les traces de son agression et reprit la route en direction de la villa de Malibu !
La suite te tente ?
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