Chapitre 1 — Chapitre 1
- Chapitre 1
- 🔒 Chapitre 2
- 🔒 Chapitre 3
- 🔒 Chapitre 4
Collection privée · Emmanuel Taffarelli
Lire Collection privée en ligne gratuitement Chapitre 1
Vues : 2 451 vues
La Grosse Pomme…
Un jour, John Lennon avait dit que le nouvel Empire romain était l’Amérique et que la nouvelle Rome était New York. Autrement dit, le centre du monde. Il avait raison.
Cette phrase célèbre avait fait le tour de la planète, répétée, amplifiée jusqu’à devenir une évidence pour une grande partie du monde occidental. Désormais, tout le monde voulait aller à New York, les avocats, les hommes d’affaires, les entrepreneurs et les artistes. C’était là que tout se passait pour le meilleur et pour le pire – les rêves les plus fous se réalisaient ou se brisaient.
Amanda Flynn avait vingt-six ans et était née dans la belle ville de Punxsutawney, Pennsylvanie. Un peu plus de six mille habitants et autant de marmottes. Jamais une ville n’avait aussi bien porté le qualificatif de cité-dortoir. Dès qu’elle fut en âge d’envisager son avenir, la brune Amanda avait voulu fuir cet endroit certes chaleureux, mais synonyme d’enfermement, comme un jour sans fin.
À la fin du lycée, contre l’avis de sa mère qui la voyait couturière comme elle, mais avec la bénédiction de son père, elle avait réussi à décrocher une bourse pour suivre un enseignement artistique à la prestigieuse PAFA, l’Académie des Beaux-arts de Pennsylvanie, à Philadelphie. Ce furent quatre années intenses et difficiles au bout desquelles elle obtint son précieux diplôme, premier jalon d’une carrière qu’elle avait choisie : artiste peintre. Elle avait alors vingt-deux ans et son regard était déjà tourné vers l’Est, vers New York.
Quatre ans plus tard, Amanda avait fait du chemin. Son atelier était installé dans un immeuble de Chelsea, non loin de l’Hudson River. C’était un ancien entrepôt transformé en lofts immenses bien éclairés, idéal pour des artistes en recherche d’espace. Bien entendu, le loyer était exorbitant, d’où le partage avec d’autres artistes en herbe pleins d’ambition venus des quatre coins de l’Amérique. Ils étaient sept en tout, quatre garçons et trois filles, dont Amanda. La plupart occupaient des boulots à temps partiel pour payer leur part de loyer. Amanda effectuait des retouches pour une boutique de Greenwich Village – une façon de rendre hommage à sa mère Wilhelmina qui lui avait appris la couture. Et la possibilité du temps choisi lui permettait de se consacrer au maximum à la passion de sa vie : la peinture.
Le lundi était un jour qui comptait double pour les sept colocataires. C’était le début d’une nouvelle semaine, le jour où ils travaillaient pour l’alimentaire comme serveur, coursier, télévendeuse ou retoucheuse. Et il ne fallait surtout pas oublier de poursuivre son œuvre artistique après les heures obligatoires, malgré la fatigue.
Le réveil sonna à six heures sur le téléphone d’Amanda dont la chambre se trouvait juste à côté de son atelier, séparé par un grand drap blanc fixé au plafond de ciment par une barre et des anneaux. La sonnerie du lundi faisait retentir le titre de la chanteuse Anastacia Paid My Dues, tout un programme qui avait le mérite d’être clair. Agréablement lovée dans sa couette, Amanda ouvrit un œil et laissa la musique monter – elle était une fan inconditionnelle de la chanteuse originaire de Chicago depuis son adolescence. Une voix encore ensommeillée l’interpella depuis le fond du loft :
— Amanda… ! Arrête ce truc, pour l’amour du Ciel… !
Amanda sourit pour elle-même. Dans l’absolu, elle aussi aurait voulu dormir encore un peu, mais comme dit le proverbe, le jour appartient à ceux qui se lèvent tôt ! Elle tendit le bras, saisit son téléphone à large écran et coupa la sonnerie, pour le plus grand bonheur de Rachel qui dormait dans l’espace à côté, la tête dans son coussin.
— Oh, merci… !
Amanda se redressa en s’étirant. La lumière du soleil levant qui inondait le New Jersey de l’autre côté de la rivière lui donna envie de croquer cette nouvelle journée à pleines dents. Elle posa les pieds sur le sol en béton ciré et se promit qu’elle allait tout voir positivement. Elle avait la nature d’une battante acquise au cours de sa prime jeunesse à la campagne. Elle avait réussi à quitter Punxsutawney contre vents et marées, ce n’était pas New York, ville de tous les possibles, qui allait l’empêcher d’accomplir son destin. Au contraire !
Amanda enfila un pantalon de lin, fit un nœud à son pyjama – en réalité, un tee-shirt trop large floqué d’un grand « I love NY » en rouge sur fond blanc – dévoilant un ventre joliment plat et fila préparer un café dans l’espace cuisine. Elle releva ses grandes boucles brunes en un chignon alambiqué tenant avec un simple crayon de papier dont elle seule avait le secret.
L’odeur du café fraîchement moulu et le ronronnement du percolateur convainquirent Rachel de se lever à son tour. Elle rejoignit Amanda en se frottant les yeux.
— Bonjour, Princesse. Dis-moi que tu as du café noir et pas ce jus de chaussette que fait William…
— J’ai même sorti une tasse pour toi.
— On te le rendra au centuple comme on dit chez moi.
Rachel Tucson la rousse avait un an de moins qu’Amanda et était native de l’Indiana. Sur l’échelle de valeurs new-yorkaise un brin pédante, elle était une « paysanne » au même titre qu’Amanda, avec un parcours à peu près similaire, à ceci près que Rachel était orpheline de mère. Son père l’avait élevée comme un garçon au milieu de ses trois frères et elle avait longtemps été promise à une vie dans les champs, au bras d’un époux agriculteur. Finalement, le goût de l’aventure l’avait emporté sur une vie tracée d’avance et Rachel avait tout plaqué à dix-huit ans pour suivre un beau blond à New York sans un dollar en poche. Depuis, le beau blond avait cédé la place à plusieurs autres idylles. La dernière en date s’appelait William et était designer ; il était conseiller artistique freelance en communication. Rachel l’avait rencontré au restaurant où elle travaillait comme serveuse et ils avaient tout de suite accroché. Non content de stimuler les sens de sa nouvelle petite amie, William avait également réveillé une fibre artistique insoupçonnée chez Rachel qui se mit à dessiner au crayon noir et au fusain. Et il fallait bien avouer qu’elle avait l’œil pour croquer un visage ou un morceau de paysage en noir et blanc sur papier vélin. Sans jamais être passée par une école, elle avait un talent certain. Leur histoire se développa tant et si bien qu’elle emménagea avec William dans le grand loft de Chelsea, se réservant un espace où dessiner quand elle n’accomplissait pas son service au restaurant ou ne faisait pas l’amour avec son copain.
Elle porta la tasse fumante à ses lèvres encore humides des derniers baisers qu’elle avait posés sur la bouche de son amant endormi. Elle parut se sentir mieux après la première gorgée.
— Merci, ma belle. Tu n’imagines pas à quel point ça me fait du bien. La nuit a été plutôt courte et agitée, dit-elle l’œil pétillant.
— Tu travailles aujourd’hui ?
— Je ne prends mon service qu’à midi, mais comme ça j’aurais un peu de temps pour me préparer…
Amanda dévisagea sa colocataire et répondit :
— Tu pourrais même profiter de ce temps pour finir tes croquis.
Rachel leva des yeux étonnés, mettant en valeur ses taches de rousseur.
— Tu as regardé mes dessins ?
— William me les a montrés. Je ne me serais pas permis de mettre le nez dans tes affaires.
— Et alors ? Tu en penses quoi ?
— Tu es douée, vraiment. C’est surprenant.
Le visage de Rachel s’éclaira :
— C’est gentil de me dire ça. Tu te rends compte, il y a encore quelques semaines, je n’aurais jamais pensé pouvoir dessiner comme ça.
Rachel s’amusa à cette pensée, affichant des yeux rieurs. Amanda sourit en buvant son café.
— Ça veut dire que William ne s’est pas trompé. Tu as bien ta place parmi les artistes.
— Oui. Je trouve ça chouette. Mon père et mes frères seraient sciés s’ils t’entendaient parler de moi comme ça. Pour eux, je ne suis qu’une folle qui fout sa vie en l’air. Tu crois qu’un jour, je pourrais exposer dans une galerie ?
— Pourquoi pas ? Avec un peu de chance, tout est possible. On est à New York.
Les deux femmes burent une nouvelle gorgée de café. Le soleil projetait ses rayons qui brillaient de plus en plus à la surface de l’eau de la large rivière. Galvanisée par cette conversation pleine de perspectives pour elle, Rachel reprit :
— Tu vois, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Toi, tu as fait des études d’art dans une grande école reconnue dans tout le pays ; tu fais des trucs super sur des vitres…
— Des plaques de verre, corrigea Amanda.
— Oui, si tu préfères. C’est super original, personne ne fait ça, et tu n’exposes toujours pas dans une galerie… Alors que William m’a déjà montré des artistes connus que tout le monde admire et que moi, je trouve nuls, sans rire. Tiens, tu sais qu’il a rendez-vous avec un responsable de la Mairie pour un truc de décoration ? Quelque chose pour le métro, je crois. Un type du Conseil Municipal a vu son site Internet et a demandé à le rencontrer. Pas mal, non ?
Amanda soupira :
— Il n’y a pas de règle, Rachel. Il faut juste se trouver au bon endroit au bon moment.
— Comme William avec cette huile. Ou moi avec William…
Amanda regarda Rachel un instant sans mot dire. La jeune femme ajouta le plus sérieusement du monde:
— Il y a peut-être une belle galeriste célibataire qui attend de rencontrer le grand amour…
Dans cette cuisine américaine éclairée par deux spots et un peu de lumière du jour, la jolie brune aux yeux bleus se retrouva brutalement renvoyée à une facette de son existence qu’elle n’assumait au fond qu’avec beaucoup de peine : la solitude amoureuse.
Quand elle avait quitté Punxsutawney pour Philadelphie, Amanda avait connu quelques histoires, notamment avec Roxy, une future sportive de haut niveau promise à un bel avenir en WNBA à laquelle elle avait été très attachée. Elle avait même intégré l’équipe des cheerleaders des Penn Quakers, l’équipe de basketball féminin interuniversitaire, où elle avait officié pendant deux saisons avant de connaître une rupture difficile avec Roxy. Suite à cette mésaventure, elle s’était renfermée, se concentrant sur ses études et ses objectifs. Depuis, elle n’était jamais vraiment retombée amoureuse. Elle ne parlait pratiquement jamais de ce sujet.
Le film de ces dernières années défilait rapidement devant ses yeux, assombrissant son humeur, comme Rachel poursuivait son raisonnement :
— Tu sais, il suffit d’un peu de chance. Tu es super jolie, tu as des jambes incroyables, un regard à tomber, une poitrine de rêve…
Amanda leva la main :
— Stop, Rachel. S’il te plaît. C’est gentil à toi de souligner toutes ces « qualités », mais je crois que je ne suis pas faite pour l’amour.
Rachel écarquilla les yeux de surprise :
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tout le monde est fait pour l’amour.
Le côté direct et sans fioriture de Rachel avait quelque chose d’exaspérant pour Amanda qui répondit sèchement :
— Je ne suis pas tout le monde, désolée. Je prends la salle de bains avant toi, ça ne te dérange pas ? Finis tranquillement ton café pendant ce temps.
Amanda planta Rachel et se réfugia dans la salle de bains où elle serra les poings pour ne pas craquer. Elle évita de croiser son regard mouillé dans le miroir. Cette journée avait pourtant si bien commencé…
Curieuse de la suite ?
Continue à lire ou découvre où acheter « Collection privée » en entier.
Voir où lire la suite →
Commentaires (0)
Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.