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📖 Extrait gratuit — 1. La malle (partie 1)
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Collectionneuse · Alexia Damyl

Lire Collectionneuse en ligne gratuitement 1. La malle (partie 1)

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Lorsque ma famille emménagea dans cette vieille grange en pleine campagne, je ne fis pas tout de suite attention à cette pièce qui n’en était pas une à mes yeux. Le grenier. Chaque nuit, je m’endormais en fixant les lignes de la trappe au plafond et ce carré bien régulier que je distinguais dans le noir m’apaisait. Je le regardais sans le voir. Cette symétrie avait quelque chose de rassurant, m’ôtant toute angoisse et facilitant mon endormissement.

Un soir, alors que j’étais déjà partie au pays des songes, je vis une sorte d’apparition. J’étais dans cet état que l’on appelle la paralysie du sommeil. À la fois consciente, mais totalement immobile, incapable d’esquisser le moindre mouvement, avec cette sensation de présence maléfique, qui ne m’avait pas assaillie depuis bien longtemps pourtant. Pour être précise, je n’avais pas vu son ombre depuis que mes parents et moi habitions là. Je ressentis alors le besoin impérieux d’ouvrir la trappe. L’endroit poussiéreux et recouvert de toiles d’araignées m’appelait, comme le vide peut nous inviter à sauter. J’avais bien retenu, pendant la visite qui avait précédé l’achat de notre nouvelle demeure, qu’une petite baguette était cachée derrière la porte d’entrée de ma chambre. Le haut de la baguette était muni d’un crochet s’enfilant parfaitement dans l’arceau presque invisible depuis le sol. Je récupérai d’abord le long bâton avant même de penser à allumer la lumière. Je tirai ensuite d’un coup sec et un escalier escamotable descendit, comme au ralenti. J’attendis quelques instants, pour vérifier que le bruit qu’avait fait la trappe en s’ouvrant n’avait réveillé personne. Je gravis ensuite les marches abruptes en bois brut d’un pas pressé et posai un pied sur le sol froid du grenier. Je mis quelques secondes supplémentaires à retrouver la ficelle de l’interrupteur. Un mécanisme d’un autre temps ! Une lumière blafarde se mit alors à éclairer l’endroit. À nouveau, je repérai des tuiles et autres restes de papiers peints que j’avais vus lorsque nous avions visité les lieux. Aucun intérêt. Mes yeux, s’étant enfin habitués à la clarté opaque, balayèrent la circonférence de la pièce. C’est là que je l’aperçus. Une malle. Maintenant que je la voyais, je ne voyais plus qu’elle. Comment avait-elle pu échapper à mon sens aiguisé de l’observation ? Elle m’obsédait. Ce réveil en pleine nuit ne pouvait pas être dû au hasard, il y avait une raison à cette envie soudaine de monter, j’en étais certaine. Comment un objet pouvait-il dégager une telle aura ? J’en étais de plus en plus convaincue, dans cette malle se trouvaient des mystères qui n’allaient appartenir qu’à moi. Je me garderais bien d’évoquer ma trouvaille à quiconque, j’avais bien trop peur que mes parents me volent ma découverte ou me réprimandent encore une fois. Enfin, je détiendrais quelque chose qui me serait propre, enfin je pourrais m’évader dans un endroit qui ne serait qu’à moi. J’avais déjà la musique, mais la musique se partage, mon coffre non. Je m’approchai alors, solennellement. Et cette façon de lui faire face devint un rituel. Je ne voulais pas le brusquer. Avec les choses, comme avec les gens, il faut y aller en douceur.

C’était un coffre sombre, en essence de noyer peut-être, façonné à la main au vu des creux et des bosses que j’appris par cœur à force de le caresser. Je soufflai sur le dessus, recouvert d’un doigt de poussière et les atomes de saleté, accumulés au fil des ans d’abandon et de solitude s’envolèrent en une pluie étoilée. Quelques grains vinrent s’échouer sur mon visage. Je devais avoir l’air d’un ramoneur. Mon grand-père avait une figurine de petit ramoneur savoyard suspendue à son rétroviseur intérieur. Je m’imaginais, comme ce pantin, toute vêtue de noir, avec un caloquet rouge, mes joues couleur charbon et une échelle sous le bras. Oui, j’étais devenue l’incarnation de ce petit homme que j’observais silencieusement, depuis aussi loin que je me souvienne, dans la voiture de mes grands-parents.

Sur ses bords droit et gauche, le coffre était traversé de bandes métalliques se terminant par une serrure magistrale. Je me sentais si proche du but et pourtant terriblement frustrée. Pourquoi l’ombre m’aurait-elle fait monter ici en sachant que je ne pouvais pas accéder au contenu de la malle ? Je tentai désespérément d’ouvrir ses serrures, mais elles me résistèrent. Je me dis que la taille de ma malle était largement suffisante pour que je m’y cache, une fois que j’aurais réussi à faire céder le loquet. Je crois que j’y passai la nuit. Je perdis toute notion du temps. Ce furent les lueurs de l’aube montant jusqu’à moi qui me rappelèrent que je venais de passer des heures entières à tenter de découvrir une clé cachée, sous un morceau de plancher qui se serait soulevé ou sous toute autre cachette dérobée. Rien. Mes efforts restèrent vains pour cette fois, mais je ne suis pas du genre à m’avouer vaincue. C’est un trait de caractère que je possédais déjà.

J’avais bien une petite idée et tant que je ne l’aurais pas éprouvée, elle continuerait à me hanter et à se rappeler à moi dans quelque action que j’entreprenne. Je suis comme cela. Lorsque j’ai une idée fixe, j’ai beau essayer de la chasser, elle tourne en boucle dans mon esprit, au point de m’empêcher toute autre activité. Là, je devais accomplir une mission. L’ombre m’en avait chargée. Et cela prévalait sur tout le reste.

Je ne devais pas me faire repérer, je respectai donc mes habitudes. Je m’habillai et descendis prendre mon petit déjeuner. Mes parents ne firent pas plus attention à moi que d’habitude. Pendant que je buvais mon jus de fruits, je dus retenir une jambe qui se mit à tressauter. L’impatience perçait à travers chacun de mes gestes et trépignements. J’étais en lutte contre moi-même pour que personne ne s’en aperçût. D’une oreille distraite, j’écoutai les quelques banalités que s’échangèrent mes parents, ces étrangers. Ils m’annoncèrent une grande nouvelle qui ne me fit ni chaud ni froid. J’avais, depuis longtemps, des doutes sur ma filiation. Il me semblait impossible que ces deux monstres d’ignorance et d’indifférence pussent être mes géniteurs. Ils me cachaient des choses quant à mes origines, j’en suis, aujourd’hui encore, convaincue. Le propos n’est pas là. Je leur souris niaisement. Visiblement, c’était ce qu’ils espéraient. J’allais être grande sœur et alors ? Ils allaient enfin recevoir le fils qu’ils n’avaient pas eu, grand bien leur fasse. En l’occurrence, j’étais préoccupée par d’autres priorités. J’attendis que chacun vaque à ses occupations ordinaires pour ouvrir la petite porte du confiturier. C’est à cet endroit que mes parents rangeaient un grand pot en verre, fermé d’un couvercle lourd. Je réunis toutes mes forces pour tirer le bouchon, solidement cramponné au reste de la bonbonnière. Ce que je vis était bien mieux qu’un trésor. Un enchevêtrement de clés se cachait à l’intérieur. Des petites, des grosses, à anneaux ronds ou octogonaux, dont la tige était pleine ou forée, munies de crans taillés en rouets ou en râteaux, d’un seul ou des deux côtés de la tige. Je calculai que le nombre de combinaisons possible était incroyable. J’étais émerveillée par la magie des nombres et des probabilités, bien moins par l’arrivée future d’un bambin brailleur et envahissant. Quelle chance avais-je, au hasard, de tomber sur mon précieux sésame ? Je ne laisserais pas la bonne fortune interférer dans mes plans, non je devais être organisée. Chaque chose avait toujours sa place avec moi, et chaque place avait sa chose. J’étalai mes bidules sur la table de la cuisine. Mes parents pouvaient bien s’aventurer dans la pièce, ils auraient pensé à une nouvelle lubie de ma part et auraient passé leur chemin, comme toujours, sans même essayer de comprendre l’envergure de mon tout nouveau projet. Pour une fois, je ne m’en plaignis pas. Je m’étais habituée à ce fossé entre nous. Il n’y avait que quand je jouais de mon instrument qu’ils semblaient me regarder enfin. Me regardaient-ils vraiment ? Ils écoutaient les sons étonnants que leur fille prodigue pouvait tirer de ce vieux morceau de bois. C’était bien le seul intérêt qu’ils me portaient. Le seul sujet de conversation qu’ils abordaient avec leurs amis quand ils parlaient de moi. Ils n’étaient pas fiers de moi, ils ne m’aimaient pas, ils aimaient pouvoir se vanter du don que j’avais hérité de mon grand-père, autrefois luthier et autodidacte dans l’apprentissage du violon.

Zut ! Intérieurement, je pestais. J’avais manqué d’organisation, déconcentrée par des pensées parasites. Je n’étais plus sûre de la forme de la serrure du coffre. D’emblée, j’éliminai les clés plates à goupilles que je remis au fond du pot de verre. Il me restait les clés bénardes, celles à gorges et enfin les modèles à double panneton. À l’époque, je n’étais pas une fine connaisseuse, mais cette expérience me poussa à m’intéresser au sujet et à devenir une véritable spécialiste un peu plus tard. C’est étrange, je n’avais jamais fait le rapprochement avec cet instant inoubliable, celui où je réussis à ouvrir mon coffre. Et pourtant, ce fut bien à ce moment précis que j’eus le déclic, je deviendrais serrurière ! Il y a tant de verrous à faire tomber pour être heureux ! On me dit plus tard que les études de serrurier-métallier étaient une voie de garçons. Je m’entêtai, comme toujours, et en fis mon premier métier.

Je décidai en un quart de seconde d’emporter la corbeille à pain, avec toutes les clés qui potentiellement, me semblaient être de bonne forme pour ouvrir les serrures de la malle. Je pris garde à ce que l’on ne me suive pas. Précaution inutile. Bienheureux, mes parents, lorsque je trouvais à m’occuper seule durant les deux longs mois que duraient les congés scolaires.

Avec soin, je refermai la porte de mon antre et montai quatre à quatre les marches jusqu’au coffre. Je détaillai la forme des trous et les comparai aux clés. Le second essai que je fis fut victorieux. Je jubilai ! Je devais tenir ma joie secrète, mais j’avais, en ayant réussi, une sensation de puissance. Heureuse de posséder des capacités extraordinaires, j’étais d’autant plus satisfaite qu’il me semblait que j’étais sur le point de faire une découverte capitale.

Mon intuition ne me trompait pas. Au milieu de vieux accoutrements et breloques sans intérêt, je découvris une correspondance des plus étrange. Les lettres, jaunies par le passage des ans, étaient soigneusement repliées dans leurs enveloppes d’origine et, grâce aux cachets de la poste, il me fut facile de les ranger dans un ordre chronologique. Deux adresses. Deux écritures qui alternaient invariablement.

Deux femmes s’étaient écrit il y avait environ un siècle de cela et quelqu’un avait jugé bon garder leur correspondance. Tout excitée, je décidai qu’il était temps pour moi de faire partie de cette aventure épistolaire. J’ouvris la première missive.

Mon cher amour, ma déchirure,

Je ne sais quelle idée poser sur le papier, ni si técrire est bienséant,

Avant toi, mon destin tout tracé me comblait parmi les nobles gens,

Voilà que ton regard a croisé le mien, bouleversant mon destin

Et que mes songes sont peuplés de tes caresses au creux de mes reins.

Comment peut-on ressentir tel paradoxe ?

Autant de jour que de nuit, cest léquinoxe.

Violente sensation qui déchire, ravage

Qui mes états dâme et mon cœur partage.

Contradiction originelle de mes sens,

De mon sang qui bat mes tempes tu es lessence

Comme Satan dans le jardin dEden mon ange,

La flamme au paradis, le bleu de lorange,

Tu es lapocalypse, le bien et le mal.

Mon cœur à ta vue devient sauvage, animal.

Je taime tellement que je te déteste

Tu es lantidote en même temps que la peste.

Douleur extrême que lamour paroxysmique

Haine, jalousie et psychoses chroniques

Sont les délices que mimpose tant de douleur

Tu me poignardes avec une telle douceur

Comment peut-il être supplice aussi bon ?

Quadviendra-t-il de mon âme au jour du pardon ?

Sera-t-elle plus lourde sur la balance que la plume ?

De tavoir trop aimée, elle se consume

Sa fumée, encens qui donne ce délicat parfum

À mes jours, les rend si merveilleux et aucun

Avant toi navait valu la peine dexister

Par toi serai-je à jamais tourmentée ?

Je nai cure des principes de la société,

Et jai besoin de savoir avant de mengager

Dans ce combat contre les moulins à vent

Suis-je la seule que tu berces de tes bras aimants ?

Ta bien-aimée Gudule

Quelle ne fut pas ma surprise de lire une telle déclaration ! Je me dis que je faisais sûrement fausse route. L’univers entier complotait contre moi pour brouiller les pistes. Gudule devait être un surnom, tout autant que Lucie qui lui répondait avec la même ferveur. Je décachetai avec empressement le second courrier dont la colle avait refermé l’accès.

J’étais partagée entre le besoin irrépressible de continuer à lire. L’ombre m’avait investie de cette mission après tout. Et l’empressement que je ressentais d’aller remettre les clefs à leur place, afin que plus personne ne risque de venir m’interrompre. Je me dis que je pouvais bien lire un second texte. Je reposerais la ferraille après.

Ma Dame,

Votre plume na dégale que votre beauté et jespère que ma missive saura vous rassurer.

Votre esprit vous a dicté des vers que je ne saurais concurrencer. Toutefois notre nuit men a inspirés, si bien que je crus que cétait votre voix qui me les soufflait. Ny voyez surtout aucun outrage, mais une simple invitation au voyage.

Fougueusement ma bouche glisse sur la sienne

Ma main frôle ses tétons qui se dressent

Sa peau frémit sous mes caresses

Son corps et le mien fusionnent.

Langoureusement ma langue parcourt son cou

Descend lentement entre ses seins

Point érogène, elle gémit, serre ma main

Je la mordille, sens son odeur, aime son goût.

Elle perd le contrôle, son corps ondule

Ma main dans la chaleur de son antre pénètre

Elle mord loreiller, le plaisir envahit son être

Ma langue approche, mes doigts sagitent en elle.

Sa respiration se fait haletante

Ma bouche dévore son bouton qui palpite

Un parfum suave menvoute.

Ses doigts novices hésitent,

À lorée de ma toison cherchent le rythme

Mon corps est pris de sursauts intenses

Elle jouit son corps entier danse

Je la suis dans ce plaisir que lon damne.

Lucie, votre bien chère servante que, même à des lieues de là, vous continuez à inspirer.

Je me sentis troublée, complètement émoustillée. Pour la première fois de ma vie, je comprenais le sens du mot désir, et au-delà, celui du mot amour. Je ne pouvais pas redescendre ainsi, j’étais bien trop perturbée. Cette sensation était-elle quelque chose de mal ? De diabolique ? Je devais calmer la flamme qui venait de s’allumer en moi.

Comme je l’avais pensé, la malle était parfaitement dimensionnée pour que j’y entre. Je la vidai donc de tout ce qu’elle contenait, fermai les yeux, glissai ma main le long de mon sexe tumescent de désir et me mis moi aussi à chercher mon rythme. Je me passai les images des deux amantes interdites et je connus le plaisir solitaire en à peine quelques mouvements de main.

Je me relevai décontenancée, presque déçue. Cette sensation était-elle toujours aussi fugace ? Je quittai mon territoire de découvertes et allai replacer toutes les clefs, sauf une, là où elles devaient être. J’étais à peu près certaine que la disparition n’inquièterait personne.

Collectionneuse

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