Chapitre 1 — Chapitre 1 : Yaëlle
- Chapitre 1 : Yaëlle
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— Bon Dieu Anthony bouge-toi, elle te met une raclée d’enfer… Non ! Plus fluides les coups, plus rapides, là, même ma grand-mère arriverait à t’esquiver…
Je ne sais pas ce qu’ils ont ce soir, mais de toute évidence je n’en tirerai pas grand-chose. En même temps les retours de vacances, surtout celles de fin d’année avec leur cortège de fêtes et d’excès, sont toujours délicats. Mes élèves, quoique majoritairement adultes, semblent subitement renouer avec leur adolescence : bavards, joueurs, dissipés, bref absolument pas concentrés. Et justement.
— Par tout ce qui t’est sacré Hakim, que crois-tu être en train de faire exactement !?
— Ben je suis en garde mademoiselle Yaëlle.
Sa réponse me fait grincer des dents, mademoiselle Yaëlle, non, mais je vous jure. On dirait qu’il parle à une vieille fille, une de celles qui vivent entourées de leurs trente-six chats.
— Et tu comptes faire comment avec des spaghettis à la place des bras, je lui rétorque.
— Mais vous avez dit…
— D’être souple Hakim, pas d’être mou… Voilà c’est mieux maintenant, tu vois, t’es prêt à tout sans perdre d’énergie.
Du coin de l’oeil, j’aperçois mon nouvel employeur adossé au cadre de la porte. Depuis combien de temps est-il là ? Sa présence m’agace un peu, ça fait six mois maintenant que j’enseigne les bases civiles du krav-maga dans sa salle de sport, il devrait avoir confiance à présent ! Alors oui, ce n’est peut-être pas la pratique la plus conventionnelle, oui je ne suis présente qu’à temps partiel, mais tout de même je sais ce que je fais. Je n’ai en aucun cas besoin d’un chaperon.
Je jette un coup d’œil à l’horloge murale, dix-neuf heures cinquante, et soupire de soulagement : cette journée interminable est bientôt finie. Non ! Elle est finie.
— Allez les enfants on arrête là. Et vous ne direz plus que je suis cruelle ! Pensez à ranger vos tapis et à la semaine prochaine. Et un peu plus concentrés s’il vous plaît, ça ne tuera personne.
Je leur souris et les salue avant de me retourner vers la porte. Guillaume est toujours à la même place, ne me quittant pas des yeux.
Mais qu’est-ce qui lui prend à ce grand escogriffe ? On n’est pas très proches lui et moi, je m’habitue tout juste à un nouvel environnement et je n’ai pas encore eu le temps de développer un réseau social. Manque de temps et d’énergie, manque d’envie aussi. Cette soudaine fascination est surprenante, d’autant que je sais de source sûre ne pas être son style. Lui, il préfère les petites choses fragiles du genre de sa compagne, rien à voir. Avec mon mètre soixante-quinze et mes soixante-dix kilos de muscles, je ne concours pas vraiment dans la catégorie des mignonnes petites poupées. Il sait de source tout aussi sûre (moi ! vous voyez il n’y a pas plus sûr) que mon genre, ça serait plutôt sa sœur, enfin s’il en avait une.
Je retiens un ricanement de dérision avant de rejoindre mon patron. Son regard n’est décidément pas lubrique, ni méfiant d’ailleurs, gêné je dirais, hésitant même. Lui, il a un truc à me demander. Un truc que je ne vais pas forcément aimer.
— Euh Yaëlle… Hum j’aimerais te parler… Dans mon bureau si possible.
Alors non, mis à part son physique de bodybuildeur, il n’est pas franchement l’archétype du patron d’une salle de sport. Plutôt doux et réservé, quoique d’un caractère jovial, je ne l’ai encore jamais vu aussi indécis.
D’un mouvement du menton, je lui fais signe de passer devant et réfléchis aux possibles raisons de cette convocation. Quelqu’un se serait-il plaint de moi ? Il est vrai que dans la pratique du combat je fais preuve de fermeté. Il n’est pas moins vrai que j’aime bousculer les élèves, ne serait-ce que pour les garder dans un état de vigilance salvateur... Cependant, et c’est miraculeux, je n’ai encore perdu aucun d’entre eux cette année, alors que généralement les moins motivés disparaissent dès le premier trimestre.
Peu probable.
Alors quoi ? La salle de sport me semble plutôt rentable, la clientèle est nombreuse et fidèle. En plus Max, mon ancien patron, et accessoirement père du nouveau, m’a assuré que ma place était pérenne malgré mon changement de région. Je n’aurais certainement pas demandé ma mutation sans cette garantie. Pas de licenciement économique à prévoir donc.
J’en suis là de mes cogitations quand j’entends une porte se refermer doucement derrière moi. Je n’ai même pas remarqué que nous étions arrivés. Eh bien pour ma défense la journée n’a pas été de tout repos, sans compter que Guillaume s’est montré plutôt évasif.
Du calme Yaëlle, je ne sais pas à quoi tu penses, mais vu ton air, tu te plantes. Il n’y a aucun problème avec toi, je t’assure.
Ce mec est parfois un peu trop perspicace. Alors oui j’ai un peu la tête en l’air, mais je ne suis pas aussi transparente, si ? Non bien sûr que non ! Mais revenons à notre mouton (quoi ? La blague est facile, mais avouez que des petits frisottis blonds sur la tête d’un garçon ça ne fait pas sérieux). Je me rends compte que je n’ai toujours pas décroché un mot, mais la fatigue et l’appréhension se mêlent et ne me facilitent pas les choses.
— Bon, reprend-il, c’est un peu délicat comme demande en fait, pas du tout orthodoxe. Maissss...
Bon là, il commence gentiment à me stresser Mister Muscle. J’ai dit que la journée a été longue ? Dans le poste de psychologue scolaire que j’occupe le matin, il y a des journées avec et des journées sans. Eh bien, là, c’était une journée avec beaucoup, beaucoup trop de problèmes à régler. Léa et le divorce de ses parents qu’elle n’arrive pas à encaisser malgré un soulagement coupable de ne plus assister à leurs disputes ; Téo avec son agressivité chronique qui a encore menacé sa professeur de mathématiques, une jeunette fraîchement diplômée qui peine à s’imposer... Et les deux jumelles Ilhame et Yasmine qui ont encore pris la place l’une de l’autre pour une interrogation d’histoire, bête noire pour l’une, passion pour l’autre. Rien de bien méchant, mais long, si long. Allez concentre-toi sur le présent ma chérie !! Et tu pourras peut-être te coucher avant minuit.
— OK Guillaume crache le morceau, il va t’étouffer sans cela. Lui souris-je encourageante.
— Bon d’accord… j’ai une copine…, commence-t-il avant de se taire à nouveau.
— Aline, non ?
— Non, non enfin si, Aline est ma copine, mais… il s’embourbe quelque peu. Bon OK, j’ai une amie qui a des problèmes… Enfin, disons qu’elle a un peu peur dehors. Et bon, je me suis dit que peut-être, peut-être qu’apprendre ton truc bizarre là ça pourrait lui faire du bien.
J’ai du mal à comprendre. En quoi est-il gênant de me demander de prendre une élève supplémentaire ? Je peux aisément l’intégrer au cours de débutants même si elle aura un peu de mal au début. J’en fais la remarque à Guillaume qui redouble d’embarras.
— Hum, oui bon c’est là que c’est un peu particulier, tu vois Eloïse, mon amie… je ne sais pas trop ce que je peux te dire sur elle, mais elle est… les gens la qualifie d’étrange, asociale, elle a ses raisons hein, s’empresse-t-il d’ajouter, loyal, mais n’empêche. Bon bref, ça fait des mois que j’essaie de la convaincre. Elle a fini par craquer… Plus ou moins, mais elle n’accepte que des cours particuliers et le soir, après la fermeture.
Il baisse les yeux, évitant de croiser mon regard. Je comprends mieux sa difficulté à présenter la demande. Il sait qu’enchaîner deux mi-temps n’est déjà pas une sinécure, sans compter que mon poste à l’éducation nationale nécessite parfois de longs et fatigants trajets en voiture. Alors, finir plus tard, même une ou deux fois par semaine… rien que l’idée me fait frémir.
D’autant plus que les cours particuliers ça n’entre vraiment pas dans ma philosophie, j’ai toujours trouvé ça un peu trop élitiste. Mon but n’est pas de former un champion, mais d’apprendre au plus de monde possible à se défendre. Leur apprendre la confiance. À ne pas être des victimes impuissantes.
Je m’apprête à décliner son offre sans ménagement, quand quelque chose me retient. Appelez ça intuition féminine, instinct professionnel, mais les propos qu’il a tenus me titillent la conscience. « A des problèmes » « Un peu peur dehors » « étrange, asociale » « cours particuliers… Après fermeture »… « Elle a ses raisons ».
Je devrais refuser, je vais refuser. Mais… je ne sais pas, ça a l’air important pour lui. Je le vois se tordre les doigts dans l’expectative. Son regard me supplie de comprendre ce qu’il ne veut pas ou ne peut pas m’expliquer. Bon dieu, ce gars est un démon déguisé en ange. Je vous jure que j’allais décliner.
— D’accord.
Quoi ! C’est moi qui ai dit ça ? D’accord, sa demande, tant sur le fond que sur la forme est intrigante, mais tout de même, j’ai à peine résisté et encore même pas à voix haute, à son air de petit garçon triste. Déloyal ! Parfaitement injuste. Je me fustige intérieurement pour ma faiblesse.
— Oh merci Yaëlle, merci. T’imagines pas à quel point c’est un soulagement. Euh autre chose...
Mais il va s’arrêter oui ? À ce rythme il va me convaincre d’adopter un chaton, voire la portée entière. Mon cœur, ou ma curiosité me perdront, mais pas à cause d’un mec, pitié ! J’ai des valeurs moi !
— Je sais c’est précipité, mais j’aimerais que tu passes la voir ce soir… Chez elle…
Il parle vite le bougre, technique puérile, et ô combien transparente, pour faire accepter l’inacceptable. Ce qui lui réussit plutôt bien jusqu’ici je dois l’admettre.
— Tu vois, continue-t-il, je la connais. Si on laisse passer le weekend elle va changer d’avis, c’est joué d’avance. Alors que si vous réglez tout de suite les modalités de vos entraînements, elle se sentira liée par sa parole… Et ça me fera gagner quelques semaines.
Il chuchote la dernière phrase, comme s’il se parlait à lui-même, ce qui est sûrement le cas. C’est quoi le problème avec cette fille ? Gagner des semaines pourquoi faire ?
— Quand même Guillaume, lui dis-je, je suis vraiment obligée d’aller la voir ? La semaine a été rude tu sais. Peut-être au téléphone ?
— Non, non, me coupe-t-il. Je veux que tu la voies avant que vous vous tapiez dessus, sinon tu vas me la terroriser et ce n’est pas vraiment le but ultime de la manœuvre.
J’éclate d’un rire incontrôlable.
— Non, mais boss, sérieux tu t’entends ? La terroriser ? Vraiment ? Pour qui me prends-tu ?
— C’est pas toi, c’est elle, il me répond avec un sérieux mortel. S’il te plaît Yaëlle…
Je le sens très réticent à me donner des arguments. Lui, plutôt raisonnable d’habitude, toujours très professionnel et enclin à rationaliser, joue sur mes sentiments. Et puis zut, je m’incline devant ses yeux de chien battu, après tout on est vendredi, je rattraperai mon déficit de sommeil demain matin. À moi la grasse mat’. Mais demain je le jure, et cochon qui s’en dédit, le malheureux qui osera me réveiller y passera. Dans la douleur.
— C’est bon Droopy, file-moi l’adresse, le temps de prendre une douche et je suis partie. Par contre, préviens-la, ça serait dommage de la terrifier sans même lui taper dessus hein ?
— Très drôle, ou pas… Tu verras bien par toi-même… Bon weekend Yaëlle.
Il entoure son amie de bien des mystères. Et moi j’ai un doctorat de psychologie, qu’y puis-je si tout en moi me crie de résoudre cette énigme. Je le salue à mon tour et m’apprête à partir quand il me rappelle.
— Yaëlle ?
— Guillaume ?
— Tu seras douce hein, elle est fragile et c’est comme ma sœur.
Je reste un instant abasourdie, quel besoin a-t-il de me dire ça, je ne suis pas une sauvage ! J’acquiesce machinalement avant de me diriger vers les vestiaires des employés. Sa petite phrase en dit beaucoup. Sur sa façon de me voir ou sur Elle (Eloïse, joli nom), ça par contre je ne saurais le dire.
***
Je me dépêche d’expédier la douche et de revêtir d’ores et déjà ma tenue de week-end que j’ai religieusement préparée ce matin dans l’attente de ce moment : jean noir et débardeur sous un pull, le tout de la même couleur. Le noir, ma couleur hors cadre professionnel, met particulièrement bien en valeur ma tignasse rousse. Pas un roux poil de carotte, non, les miens sont presque rouge foncé. Parfaitement en adéquation avec le brasier qui m’anime, selon une ancienne conquête, ridicule ! Un brasier ? Mais où est-elle allée chercher ça. Pas de tempête de flammes en moi, juste un gentil foyer parfaitement contrôlé.
Je contemple mon reflet dans la glace, satisfaite, il n’y a pas à dire je ne suis pas à vomir, pas une figure glacée de magazine de mode bien sûr, mais pas mal.
« Allez belle gosse, le monde t’appartient, charge à toi de le croquer »
Sauf que le monde va devoir attendre. Le cas Eloïse revient à la charge de plus belle, menant l’assaut sur ma conscience. J’ai maintenant hâte d’en savoir plus, de découvrir tout ce que Guillaume a si habilement passé sous silence.
Au final je suis une gamine, de trente ans certes, mais une gamine quand même, un vague défi et me voilà partie bille en tête, ignorant royalement les avertissements d’une part de moi. Ça ne va pas être simple, je le sens, cette histoire empeste les complications.
Je regarde pour la première fois l’adresse et reconnais immédiatement le nom de la rue. Il faut dire qu’elle habite à trois cents mètres dans une artère parallèle, le grand dadais n’aurait pas pu me prévenir ? Je dois dire que ça me rassure un peu, au moins le trajet m’est évité, ainsi que la fastidieuse recherche de place pour ma Fiesta. C’est déjà ça de pris.
Moins de cinq minutes plus tard, je me retrouve à fixer l’interphone d’un immeuble cossu. L’architecture est moderne, mais classe, moins de dix ans à vue de nez et ostensiblement dédié à la petite bourgeoisie. Elle ne se prive pas l’amie Éloïse.
Inexplicablement j’hésite devant le numéro de son appartement. Mais qu’est-ce qui m’arrive, il est trop tard pour changer d’avis. J’ai donné ma parole, ou tout comme. Et puis le souvenir de l’attitude de Guillaume me secoue un peu. Même si j’ignore pourquoi exactement il compte sur moi.
Je sonne.
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