🧪 Aperçu desktop en essai — visible uniquement dans ton navigateur · désactiver
Ton livre sur Lez Fix ? · 🧪 Bêta V08.279
i
L'application peut contenir des erreurs, n'hésitez pas à nous écrire pour nous envoyer vos commentaires.
📖 Extrait gratuit — Chapitre 1 : Andrea
Ce livre vous plaît ? 🌐 Site officiel Acheter sur Amazon

Comme un garçon · Hélène de Froment , Isa de Froment

Lire Comme un garçon en ligne gratuitement Chapitre 1 : Andrea

Vues : 1 902 vues

Voilà bien deux ans que je m’investissais à fond dans cette boîte. À tout juste vingt-sept ans, je n’étais pas peu fière de me retrouver aux commandes de la plateforme de vente. L’open-space était devenu beaucoup plus agréable depuis que le boss m’avait accordé de remplacer nos bureaux d’un autre âge par un mobilier plus design. Le rectangle mat couleur gris carbone recouvrant une partie du plateau avait tapé dans l’œil de toute l’équipe, qui l’avait choisi à l’unanimité. Époustouflant, d’ailleurs, de constater l’impact d’un changement de décor sur le moral et les performances de chacun…

Il faut avouer que nous ne comptions pas nos heures. Notre boulot consistait à écouler sur le net les invendus d’une multitude de boutiques en ligne qui s’étiolaient chaque jour un peu plus sous la pression des Chinois, ces lamineurs de marché. Nous, nous étions là pour racheter à prix négociés leurs stocks et faire rapatrier la came sur notre pôle logistique afin de l’expédier dans le monde entier. Notre popularité ne cessait de croître et nous figurions en première ligne des résultats du moteur de recherche le plus connu… Le credo de la boîte tenait en deux mots : inventivité et dynamisme. Notre collectif les incarnait l’un comme l’autre. Et ça marchait tellement bien que nous venions encore de recruter.

Ce matin, je m’affairais justement à préparer le poste de notre tout dernier collègue.

— Ed ! Tu l’as déjà vu, toi, le nouveau ? m’interpella Léo en ôtant quelques minutes son casque de téléphone.

— Du tout. Le boss s’est réservé les entretiens. Tout ce que je sais, c’est qu’il paraît que c’est un bon !

— Moi, je l’ai aperçu quand je suis resté l’autre soir pour terminer un truc. Je vais te dire… Il est bizarre.

— Ah ouais ? Qu’est-ce que tu entends par « bizarre » ?

— Ben bizarre comme… On ne sait pas trop si c’est un mec ou une nana.

— Bof, si le boss dit que c’est un aigle, ça me suffit. Je m’en fous de son look.

— Tu connais son nom ?

— Non. Pour le moment aucune info, à part que c’est un méga pro pour dénicher les meilleurs plans.

— C’est drôle. D’habitude on connaît au minimum son nom avant qu’il arrive. C’est genre secret d’État, ce coup-là.

— Mouais, c’est pas faux.…

Un signal d’appel se mit à clignoter sur son appareil. Léo réajusta rapidement le casque sur ses oreilles.

— Dynamique Diffusion, Léo à votre écoute. Comment puis-je vous aider ?

Je m’éloignai pour aller me servir en fournitures dans le grand placard au fond de la pièce, tout en pensant que Léo avait raison. Le boss avait été bien discret sur le nouveau et ce n’était pas dans ses habitudes. Je glanai dans ma corbeille en plastique noir bloc-notes, stylos, agrafeuse, tampon encreur, surligneurs et autres bricoles. Le nécessaire pour un début. Je considérais qu’il était mieux de laisser le choix du matériel à mes collaborateurs. Il me ferait une commande de ce qui lui manquerait.

Ce que m’avait dit Léo tournait dans ma tête. On ne sait pas trop si c’est un mec ou une nana… Peut-être était-il homo ? Un peu de gaité dans le bureau ne serait pas un mal. Et puis s’il l’était, ça ferait un équilibre, pensai-je en rigolant intérieurement. De mon côté, j’assumais complètement le fait d’être une lesbienne célibataire et un peu coureuse. J’aimais les femmes autant que mes camarades masculins et je ne me privais pas, quand l’occasion s’en présentait, de petites soirées à la découverte des dessous des demoiselles.

En déposant sur le bureau voisin de celui de Léo les fournitures flambant neuves, je me demandais à quoi pouvait bien ressembler ce quidam bien mystérieux. J’espérais qu’au moins il ne serait pas trop déplaisant à regarder puisque j’aurais à travailler face à lui…

J’appréciais de me tenir quelque temps à la disposition des nouveaux après leur arrivée, pour répondre à leurs questions et faciliter leur intégration parmi nous. Ici on pouvait se targuer de créer une vraie cohésion. Pas une formule bidon qui fait bien dans les discours d’entreprise. Cela constituait l’une des clefs de notre réussite. En allumant mon ordinateur, je me disais que c’était une bonne chose que Dynam’, comme nous l’appelions entre nous, continue de s’agrandir. Nous étions tous jeunes, très impliqués et plutôt bien rémunérés en retour pour nous encourager à le demeurer.

Ma boîte mail débordait comme à l’accoutumée et je me mis au travail dans le ronron des paroles apaisantes de Léo accaparé par un client mécontent. J’avais déjà répondu à deux ou trois courriels lorsque le boss fit son entrée avec notre nouveau collègue. En le voyant, je restai figée de surprise.

— Andrea, voici l’équipe ! Tout d’abord Eden, la responsable du pôle commercial. Elle vous aidera à trouver vos marques parmi nous.

Je me levai avec un sentiment d’inconfort. Mes années de collège venaient de me sauter à la face. Ce type ressemblait trait pour trait – enfin, en tenant compte de trois lustres supplémentaires, ça va de soi – à cette fille vraiment à part qui se prenait pour un garçon, sur laquelle on ricanait avec mes copines… Est-ce qu’elle ne s’appelait pas aussi Andréa ? Ça ne pouvait pas être une coïncidence. Après une fraction de seconde, je lui tendis la main. « Il » ou « elle » la serra, fermement mais pas trop, d’une main très soignée dont je ne fus pas fichue de déterminer si elle était masculine ou féminine. L’air de rien, je cherchais à deviner une poitrine sous la chemise, mais sans succès. Ç’aurait été la preuve définitive que j’avais bien en face de moi cette gosse de mes souvenirs…

— Bonjour, Andrea. Je suis Eden Korsakov, tout le monde ici m’appelle Ed. J’ai l’impression qu’on se connaît… Non ?

Devant mon air très à l’aise et ma question directe, il ou elle hésita.

— C’est possible…

— Monsieur Hébrard a fait ses armes chez Superdin’, se rengorgea le patron. Autant dire que c’est la meilleure des références !

Il paraissait totalement emballé par Andrea. Moi, je ne pouvais plus me défaire de l’image de cette môme perdue et solitaire dont nous nous moquions comme des idiotes parce qu’elle n’était pas comme nous. Les ados sont cruels et je n’avais pas fait exception à la règle. Je lui souris, avec une affabilité un peu forcée parce que je me sentais coupable de ma conduite, rétrospectivement. Lui aussi semblait perturbé par ma présence.

Le boss le mena auprès de chaque bureau et je repris ma place, incapable pourtant de ne pas le suivre des yeux en le détaillant des pieds à la tête. Pas parce qu’elle m’intéressait, bien sûr que non ! Je n’aimais que les filles féminines, avec des formes bien visibles là où il faut. Rien à voir avec cette… nana, si elle en était bien une, comme je le croyais. Ou peut-être était-elle transgenre, ou en cours de transition ? Son prénom à la sonorité mixte portait lui-même à confusion. Je me replongeai dans mes mails tout en suivant d’une oreille le cours des présentations.

— Gwendal Maréchal, notre comptable. Il est imbattable aux échecs, paraît-il.

— Imbattable ? Bien sûr que non ! démentit Gwen avec modestie. Tu joues aux échecs, Andrea ?

— Oui. C’est un de mes passe-temps, l’hiver.

— Bien ! Il va falloir que je me mesure à toi, alors !

— Avec plaisir.

J’étudiais les inflexions de sa voix medium tirant sur le grave. Évidemment qu’elle n’avait plus rien à voir avec celle d’une adolescente… Néanmoins plus les minutes passaient et plus j’étais sûre de ne pas m’être trompée. Il ne pouvait être que cette drôle de mioche côtoyée deux ou trois ans de suite en cours. Se rappelait-il aussi bien que moi notre passé commun ? Le rouge me monta aux joues tandis que je repensais à la fois où nous avions tartiné sa chaise de colle. Et on avait gloussé comme des pintades toute la journée à reluquer son pantalon taché en se racontant en boucle comment c’était trop marrant quand elle avait essayé de se lever à la fin du cours… Quelle bande de crétines. Pourrait-il me pardonner ma nullité de l’époque ?

J’observais à la dérobée cet Andrea très mince, élancé, avec ses cheveux bruns tombant sur ses épaules. Tout cela lui donnait irrésistiblement un petit air de la Shane de The L Word, en bien plus androgyne encore. Il passait nerveusement les doigts dans ses cheveux. C’est toujours difficile de débarquer dans un lieu inconnu, au milieu d’un groupe d’étrangers. Et s’il était bien celle dont je me souvenais, ça devait être dix fois plus stressant.

— Jules Étienne, notre commercial externe. Il est là tous les lundis sur la plateforme pour échanger ses ressentis du terrain avec nous. Ça permet de gérer les problèmes qu’il a pu rencontrer dans la semaine avec nos clients.

— Bonjour ! Bienvenue parmi nous ! Tu vas voir, ici, tout le monde est sympa… À part Eden, c’est la plus intransigeante de nous tous. T’auras intérêt à filer doux avec elle !

— Jules, c’est pas la peine de lui faire peur !

Tous durent penser que je faisais semblant d’être vexée, sauf que je l’étais pour de bon. J’avais sincèrement peur qu’Andrea et moi soyons incapables de nous entendre à cause de ce qui s’était passé il y avait maintenant une éternité.

— C’est vrai, Ed c’est un tyran ! s’empressa d’en rajouter Léo.

Il esquiva avec brio la gomme que je venais de lui lancer à la tête par-dessus mon écran.

— Mais non, va, je plaisante ! Rassure-toi, il n’y a pas plus gentil qu’elle, comme collègue.

Le boss approuva avec conviction mais je ne m’étais jamais sentie aussi mal de toute ma vie. J’étais troublée par ce personnage énigmatique. Et bizarrement une espèce d’attirance grandissait en moi de minute en minute. Merde, enfin, je n’aimais pas les hommes et pas davantage les femmes masculines ! Qu’est-ce qui m’arrivait, là ?

Nos regards se croisèrent et il m’adressa un sourire indécis, mais déroutant. Que cachait-il réellement ? Une vraie timidité, ou… un début de vengeance ? Au lycée, j’avais entendu dire que cette fille était lesbienne, qu’elle s’était fait piquer plusieurs fois dans les toilettes des filles avec une nana. J’avoue, tout à l’heure j’étais allée jusqu’à scruter discrètement son entrejambe. Aucun relief patent ne m’avait confirmé sa virilité ― de même qu’aucun, auparavant, n’avait attesté son genre féminin. Je restais perplexe. Était-ce vraiment un homme ? Je me sentais très bête à zieuter de la sorte d’hypothétiques attributs masculins dans son pantalon si bien taillé. Son costume tombait avec élégance, sans doute un vêtement de marque. Cette personne possédait une évidente classe naturelle. Je m’aperçus bientôt que je n’étais pas la seule à être captivée. Le boss n’avait jamais autant parlé, Gwen cherchait le regard d’Andrea et Clémence elle aussi le dévorait des yeux en essayant de ne pas se faire surprendre.

Il fallait à tout prix que j’appelle Betty pour lui raconter ça. Elle et moi nous connaissions depuis l’enfance et étions depuis ce temps-là les meilleures amies du monde. À la vie, à la mort, comme on dit. Betty the Best, toujours là pour m’épauler dans les coups durs. Bet’ qui m’avait remise en selle après m’avoir récupérée en larmes, lorsque Maud avait rompu au bout de quatre mois de vie commune pour retourner avec son ex. Je ne m’y attendais tellement pas… Maud, la première, la seule à m’avoir jamais entendu prononcer un je t’aime ! L’expérience avait été si traumatisante que j’avais juré de ne plus jamais m’y faire prendre.

Betty et moi avions toujours été ensemble en classe, depuis la sixième. Et donc, elle aussi avait connu ce garçon manqué, cette gamine renfermée et un peu ronde qui (j’en aurais mis ma tête à couper à présent) se nommait Andréa Hébrard. Elle n’allait pas en revenir, ma pote ! L’individu avait bien changé.

Son regard se posa sur moi un instant. Je baissai les yeux aussitôt, comme prise en faute, et fis mine de fixer mon écran. Tu parles, les lettres du courriel que je n’avais toujours pas fini de rédiger jouaient à saute-mouton les unes avec les autres. Ça, j’étais déstabilisée, je ne pouvais le nier.

Clémence venait à son tour de lui être présentée. Elle riait comme une bécasse, au moins autant que la fois où ce type bodybuildé nous avait rendu visite pour vanter deux heures durant ses compléments alimentaires censés renforcer les performances sportives. Je me souviens qu’il lui avait refilé son numéro et qu’elle était arrivée au bureau les yeux cernés, le lendemain matin. Elle s’était refusée à reconnaître l’évidence mais nous l’avions charriée toute la journée, avec les garçons. Et voilà que maintenant elle papillonnait entre ses cils son proverbial regard onctueux, si explicite qu’il confinait à l’indécence : Je suis toute à votre disposition en cas de petite faim ! Clémence, l’archétype de la pure hétéro, célibataire, poupée d’une blondeur qui faisait baver les mecs… et qui n’avait jamais provoqué le moindre frémissement de mes ovaires. Elle n’avait pas assez de chien pour moi. J’aimais les femmes avec un pedigree, avec du charme. Du mystère. La seule beauté plastique n’était pas un critère suffisant. Il fallait quelque chose pour la rehausser. Un caractère ― ou mieux, plusieurs ― qui sortait de l’ordinaire. Le stéréotype m’ennuyait aussi bien que le tout-venant.

Je notai sans déplaisir qu’Andrea ne semblait pas sensible à ses minauderies. Il-elle s’efforçait de plaisanter avec elle et le boss tout en faisant de son mieux ― ça me paraissait flagrant ― pour dissimuler sa tension sous un air dégagé. J’aurais eu mille questions à lui poser. Mais je ne me risquerais certes pas à l’interroger sur ses souvenirs de collège, en particulier ceux concernant des canulars débiles... J’espérais instamment que la trace amère de nos brimades, avec le temps, s’était délayée dans sa mémoire.

De toute façon, j’allais devoir travailler avec lui. Il fallait que je cesse de remâcher ces péripéties peu glorieuses. Ce qui m’importait avant tout, ici et maintenant, c’était ma carrière. Dynam’ m’offrait une sacrée chance d’évolution. J’étais la toute première à avoir été engagée et le boss et moi avions cravaché dur, les deux premières années. Il n’était pas rare que nous restions au boulot jusqu’à minuit, au plus grand préjudice de ma vie sexuelle. À cette époque, Maud venait de me plaquer et, si j’avais réussi à remonter la pente, c’était bien grâce au travail. OK, grâce à Betty, aussi. Betty que je soûlais au téléphone lorsque je finissais par rentrer à point d’heure dans mon appartement vide et que je lui parlais de Maud, de Maud et encore de Maud, alternant colère et lamentations pendant une bonne partie de la nuit jusqu’à ce qu’elle s’endorme à l’autre bout du fil.

Aujourd’hui, mon cœur était plus ou moins rafistolé et j’avais appris à vivre avec. Lorsque j’avais besoin d’un peu de chaleur humaine, je passais ma plus belle robe, je me faisais désirable et j’allais danser dans une boîte où je savais pouvoir débusquer l’occasion de terminer la soirée contre une peau inconnue et stimulante. Les filles qui se trémoussaient là s’y trouvaient presque toutes pour les mêmes raisons que moi. Des butineuses qui ne cherchaient qu’à prendre du bon temps sans être obligées de se justifier en quoi que ce soit au petit matin. Finalement, c’était une vie qui me convenait tout à fait. Ça me satisfaisait pleinement, ces partenaires d’une nuit. J’aimais leur faire l’amour, j’aimais la rondeur des seins et des fesses jamais pareilles d’une fois à l’autre, la glissade enivrante vers le secret de leur intimité, leurs soupirs, leurs arômes, leurs cris de plaisir…

— Eden, tu peux t’occuper d’Andrea ? Il a hâte de commencer.

Je sursautai, arrachée à mes rêveries érotiques. Et je croisai une fois de plus le regard gris-vert, déconcertant, de ce « Monsieur » Hébrard.

— Oui, oui, je m’en charge !

— Et tu viendras me voir une fois qu’il sera installé. Il y a un truc dont il faut que je te parle.

— OK, je passerai à ton bureau.

Un peu incertaine, je quittai mon siège et d’un geste de la main, invitai Andrea à prendre place en face de moi. Il ôta sa veste d’un mouvement souple totalement dénué d’ostentation qui me parut irrésistible. Il suspendit le vêtement sur le perroquet près de la fenêtre puis s’assit dans le fauteuil ergonomique tout neuf reçu à peine une semaine plus tôt. Fuyant son regard, je lui expliquai que j’allais chercher les derniers dossiers que j’avais commencé à traiter afin de connaître son opinion sur l’intérêt qu’ils pouvaient présenter. C’était, de fait, une sorte de test auquel je voulais le soumettre pour m’assurer qu’il était vraiment aussi calé que Sylvain le pensait. Non pas que je doutais du jugement du boss, de qui je partageais généralement l’avis. Il s’agissait davantage d’une curiosité plus… personnelle.

Lorsque j’eus posé la dernière liasse à côté de son sous-main, il releva la tête pour planter son regard dans le mien.

— Je vais étudier ça. Merci, Eden. Tu n’as pas changé… Enfin, presque pas, tu sais ?

Son intonation, ses paroles étaient douces et ses yeux tout autant. Comment pouvait-il, pouvait-elle, ne pas m’en vouloir ?

— J’ai… J’ai un peu grandi.

— Nous avons grandi tous les deux.

— Je dois te laisser… Le boss veut me voir.

Je m’enfuis, lâche que j’étais. Je tournai les talons et me sauvai dans le couloir. En trente secondes, l’Eden sûre d’elle venait d’être supplantée par l’adolescente idiote et vacharde qu’elle était quinze ans plus tôt ― mais aujourd’hui désorientée de se retrouver seule, privée du rempart si commode de ses copines d’alors. Je pris une profonde inspiration avant de frapper à la porte du bureau de Sylvain.

On n’apercevait même plus la moindre parcelle de son plan de travail, noyé sous des monceaux de paperasse. Lui, debout, fourrageait dans ce raz-de-marée en pestant.

— Mais il est où, ce foutu papier ?

— Euh… Tu veux que je revienne plus tard ?

— Non, non, reste là. De toute façon j’en ai encore pour jusqu’à minuit, au moins !

— Il n’est que huit heures et demie du matin, là, tu sais ?

— Ça fait trois jours que je suis englué dans ce tas d’âneries pour la banque ! Tu sais combien c’est chiant, il leur manque toujours quelque chose !

— Gwen ne peut pas t’aider ?

— Gwen a déjà bien assez de boulot, et puis… Allez, assieds-toi !

Lui-même se laissa choir en soupirant dans son vaste fauteuil tout aussi récent que ceux dont il nous avait dotés et me fixa d’un air absorbé, les mains jointes verticalement devant sa bouche.

— Eden, tu es mon bras droit, enfin mes deux bras, même, souvent… Alors pour moi ça va de soi de partager avec toi ce que m’a confié Andrea. En fait, administrativement parlant, notre nouvelle recrue est une femme. Tu l’aurais bien vu au moment où tu aurais eu en main sa carte vitale, quoi qu’il en soit. Il ne souhaite pas que cette information soit divulguée. Aucun problème, ça ne me regarde pas. Tout ce qui m’importe, c’est qu’il se sente à son aise chez nous si on veut que ça roule, tu vois ?

— Je suis d’accord avec ce que tu viens de dire. Mais tu ne m’apprends rien à propos d’Andrea, Sylvain.

— Ah bon ? Tu t’en es rendu compte ? Ben t’es forte, dis donc !

— Ce n’est pas tout à fait ça. Je vais t’expliquer. Nous avons été dans les mêmes classes au collège et il se faisait déjà passer pour un garçon à l’époque. Je ne pensais pas le revoir un jour.

— Ah, je comprends mieux ! Ed, s’il te plaît, tu gardes ça pour toi, n’est-ce pas ?

— Mais oui, évidemment !

— Parfait. Autre chose. Vous partez ensemble dans deux semaines pour la Chine. Je ne pourrai pas vous accompagner, j’ai des rendez-vous par-dessus la tête. Tu connais à fond le boulot maintenant et ça permettra à notre petit dernier de nous démontrer ses talents.

— Mais… La plateforme ? Et qui va s’occuper des litiges ?

— Léo prendra le relais. Il est motivé et il sait calmer le jeu quand il le faut. Ce sera aussi un moyen pour moi de voir ce qu’il a dans les tripes, de son côté.

— OK… Notre contact là-bas, ce sera M. Li ?

— Oui, cette fripouille de Li vous chaperonnera. Il s’occupera de vos vols intérieurs et de tout ce qui concerne votre séjour. Arrivée Pékin, départ Shangaï. Quatre fabricants, un distributeur. De bons coups à faire, selon mes sources. Je vous filerai un dossier complet. Là, je prépare les formulaires pour les demandes de visa en ligne. Faut me donner des photos couleur récentes, j’en ai plus. Il me faut ton passeport aussi. Andrea m’apporte le sien demain. Ah, je ne t’ai pas posé la question depuis ton dernier déplacement. Pour le passeport, tu as encore de la marge avant la fin de validité, hein ?

— Mais oui, t’inquiète, je surveille. Aucun souci sur ce point-là.

— Pourquoi, il y aurait un inconvénient quelque part ?

— No-on, non ! C’est juste que… Andréa est nouvelle, je veux dire, tout nouveau…

— Andrea me semble très bien, je t’assure. Fais-moi confiance. Franchement, je le pense capable d’estimer les stocks aussi bien que nous. Et toi, tu seras là pour l’aiguiller, au cas où.

— Il sait que nous partons pour la Chine ?

— Ben oui, forcément. Sinon pourquoi je lui aurais demandé son passeport ?

— Ah oui, bien sûr… Désolée, la question était idiote.

— Ah, au fait, j’y pense… Il faudra que lui et toi vous fassiez d’autres photos d’identité pour un prochain voyage en Inde. J’ai des pistes de plus en plus solides là-bas. Je pense qu’on ne devrait pas tarder à aller y faire un tour. C’est préférable qu’on soit équipés en visas tous les trois, ça permettra d’adapter les absences en fonction du travail ici. Et puis on ne sera pas sans y retourner, au moins au début, le temps de bien mettre en place le partenariat. Et vu que leur visa multi-entrées peut aller jusqu’à cinq ans… Bon, bref, on détaillera tout ça le moment venu. Mais pense aux photos, hein ?

— OK, j’en ferai trois ou quatre en plus de celles pour la Chine.

— Attention, hein, pour l’Inde c’est spécial. Ils exigent des photos de format carré, pour le e-visa. C’est impératif, sinon ton dossier est bon pour la poubelle ! Et je ne te parle pas des tonnes de pinailleries dont ils ont le secret.  Tant qu’on y est, vérifie que tous tes vaccins classiques sont à jour, aussi. Voilà, je crois qu’on a tout vu. Ah, en repartant, tu peux dire à Gwendal qu’il vienne avec le dernier bilan ?

— Ça marche, je te l’envoie.

*

La journée se déroula à toute allure, parsemée de demandes d’informations de la part d’Andrea. Il voulait tout savoir sur la façon de pratiquer notre business. Je lui répondais aussi précisément que je le pouvais tout en gérant les multiples difficultés quotidiennes ou singulières, outre les mails que le boss m’avait transférés. J’appréciais de travailler ainsi dans l’urgence ― et surtout de me sentir indispensable, il fallait bien le reconnaître. Je levai le camp vers vingt heures trente, une heure après Gwen et Andréa. Le boss, lui, était toujours dans son bureau mais avait refusé l’aide que je lui proposais.

Mon salaire avait quadruplé depuis mon embauche et j’avais pu m’autoriser quelques folies, au nombre desquelles l’Audi TT 230 Quattro qui m’attendait sagement sur le parking. Le look de cette voiture m’avait interpellée dès sa mise sur le marché, huit ans plus tôt. Aujourd’hui, dessinée davantage à l’équerre qu’au compas, la troisième génération du modèle me plaisait toujours autant. Et puis l’intérieur sportif cossu, les sièges baquet confortables, la douceur du cuir pleine fleur, le cockpit épuré et son affichage numérique… Le kif ! Je mis le moteur en marche, l’écoutai ronronner un instant. Le visage de Betty m’apparut comme une évidence. Il fallait que je lui raconte tout ! Passer la voir serait beaucoup mieux qu’un coup de fil.

J’appuyai sur l’accélérateur et mon bolide fila sur la chaussée dans un bourdonnement jubilatoire.

Je me garai le long de l’avenue, non loin de l’immeuble un peu vieillot où résidait mon acolyte. Quelqu’un en sortit juste quand j’arrivai au porche, ce qui me permit de zapper l’étape digicode en dégainant mon sourire le plus charmeur. Trois étages plus haut, je pressai le bouton de sonnette surmontant le nom « Ugly Betty », évocateur de l’humour décalé de la locataire. J’en souriais toujours lorsque la porte s’entrebâilla.

— Ben c’est toi ?

— Tu attendais quelqu’un ?

— Non, personne. Mais je suis déjà en pyjama… Entre vite !

— Je peux, hein, Aurélien ne vient pas ce soir ?

— Non, sa femme est là, alors bon…

Betty partageait plus ou moins sa vie avec un mec sympa de trente-cinq ans environ. Sa compagne et lui avaient subi un très grave accident de voiture, dix ans auparavant. Lui s’en était remis sans trop de dommages, mais elle était restée de longs mois dans le coma. Le jour où ses yeux s’étaient rouverts, il était devenu manifeste qu’elle conserverait de lourdes séquelles neurologiques. Aurélien avait tenu à ne pas la laisser tomber. Alors, régulièrement, il la sortait de son centre de réadaptation pour la prendre un ou deux jours chez lui. Betty et lui s’étaient rencontrés à l’hôpital où elle exerçait son métier d’infirmière. Au bout d’un certain temps, ils avaient fini par coucher ensemble. Drôle d’histoire.

— Tu allais te mettre au lit ?

— Meuh non, pas à cette heure-là ! J’allais me mater un film, tout simplement.

— Écoute, faut que je te raconte un truc de fou.

— T’as mangé ? Tu veux un café, un thé ? Moi, les trucs de fou, ça me donne soif.

— Oui, je veux bien un café, avec …

— Une goutte de lait. Oui, je sais !

Je la suivis dans la cuisine, j’avais trop hâte de commencer.

— Tu te souviens, quand on était en cinquième ?

— Ouch, c’est loin !

— Ouais, c’est vrai. Mais peut-être que tu te rappelleras cette fille qui se prenait pour un garçon ? Une petite, un peu boulotte ?

— Andréa Hébrard ?

— Quoi, tu te rappelles même son nom ?

— Ben oui. C’est curieux, il m’est revenu naturellement, je ne sais pas pourquoi. D’habitude, j’ai même du mal à me souvenir de ton prénom, t’as remarqué ?

Je la bousculai gentiment pour la vanne qu’elle venait de me lancer.

— Il travaille, enfin, il ou elle travaille avec moi depuis ce matin !

— Tu parles bien de… la fille à qui on a retiré son pantalon, après le cours d’EPS, pour montrer à tout le monde qu’elle était vraiment une fille ?

Je n’avais pas gardé en mémoire cet épisode-là. Je sentis la honte me submerger.

— C’est vrai… On a vraiment été trop loin avec elle.

— Bah, on était jeunes et bêtes…

— Elle doit nous en vouloir à mort !

— Elle a dû, en tout cas ! Si j’avais été à sa place, j’aurais p’t’être mis un moment à passer l’éponge. Et pourtant, tu me connais, moi je suis tout ce qu’il y a de plus magnanime, comme nana.

— En fait, il ne m’a pas regardée de travers ni rien, mais j’angoisse, tu vois…

— Tu vas pas flipper pour ces antiquités ? On était mômes, y’a prescription ! Mais au fait, pourquoi t’en parles au masculin ?

— Ben c’est comme ça qu’il se présente. En tant que garçon.

— Sans blague ?

— Et attends… Je pars pour la Chine avec lui en tête-à-tête.

— Quoi ?? Betty s’était mise à rire. Avec la boulotte ?

— Mais non, elle n’est plus boulotte, il est… Enfin il est plutôt beau gosse, je dirais.

— Didy, ma fille… Je te rappelle que tu es lesbienne. Et que c’est SEULEMENT ce genre de bosses que tu aimes !

Elle s’était tournée vers moi en empoignant ses seins à deux mains pour les faire remuer dans tous les sens. Je m’esclaffai à mon tour.

— Ne me donne pas envie, ou je te fais l’amour tout de suite !

Elle éclata de rire de plus belle. Il n’y avait jamais eu d’équivoque avec elle. Nous étions de vraies amies et avions partagé le même lit fréquemment sans que l’une de nous ne cherche l’autre. Si elle aussi avait aimé les femmes, aurions-nous risqué cette sorte d’imprudence ? Sincèrement, je crois que oui. Le lien qui existait entre nous surpassait largement ces attirances… primaires.

— Et tu as l’intention de crever l’abcès pour savoir si elle se rappelle de toi ?

— Pas la peine. Elle se souvient ! répliquai-je en abandonnant délibérément le pronom masculin.

Après tout, on évoquait le passé, là, pas le présent. Et dans le passé, pour Betty et moi, Andréa était elle, pas il.

Je déglutis avec difficulté en songeant à notre comportement envers elle et saisis la tasse qu’on me tendait.

— Attends, je vais te donner le lait…

La tête dans le frigo ouvert, ma copine poursuivit ses questions.

— Alors, elle a dit quoi ?

— Que je n’avais pas changé… Mais ça ne veut rien dire, elle a peut-être oublié nos blagues à la con.

— M’étonnerait ! Je reconnais que c’est quand même assez dégueulasse, quand on y réfléchit, ce qu’on a fait. Même si on était gamines.

— Tu as raison, il faut de j’arrête de croire au Père Noël.

— Et si elle était revenue pour se venger, t’imagines ?

— Non, je pense pas. C’est une coïncidence, pas plus. Elle est venue travailler chez Dynam’ parce que c’est une très bonne boîte, faut pas chercher plus loin. Et puis, je n’étais pas la pire de la bande et toi non plus, d’ailleurs. Nous, on a juste un peu rigolé…

— « Un peu » ? Tu plaisantes ?

— Ouais, bon… Ça ne me rassure pas, vu comme ça.

— Tu veux une larmichette de rhum dans ton café, pour te remettre d’attaque ?

— Non, je dois être en forme demain matin. Sylvain m’a filé du boulot par-dessus la tête et avec l’arrivée d’Andréa, je perds du temps.

— Hmmm… Tu crois qu’elle pourrait vouloir te piquer ta place ?

— N’importe quoi !

— Moi, je dis ça… T’as une place en or et elle, ma foi… Elle aurait une revanche à savourer.

— Vraiment, je ne crois pas…

— Je l’espère pour toi, poulette.

Comme un garçon

La suite te tente ?

Tu viens de lire l'extrait gratuit de « Comme un garçon ». Découvre la suite de l'histoire sur la fiche du livre.

Commentaires (0)

Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.

Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.

Ouvrir dans un nouvel onglet ↗

📅
Quand as-tu lu ce livre ?

Même approximatif, ça nous aide à avoir des statistiques plus justes.

Installer LezFix sur iPhone/iPad