Chapitre 0 — 1 – La benjamine
- 1 – La benjamine
- 🔒 2 – La soirée
- 🔒 3 – Une date particulière
Confessions clandestines · Mady D
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— Monsieur le curé nous avait bien dit que c’étaient toutes des tordues !
Assis aux côtés de la chanteuse de la paroisse, Olivier sourit penaudement. Nouvellement arrivé dans les environs avec femme, enfants et famille au sens large, il ne peut pas se permettre de remettre à sa place la principale animatrice des messes dominicales. De plus, il faut bien avouer qu’elle n’a pas tort. Prompte à critiquer ses pairs au nom de l’amour de Dieu, bien sûr, Mme Lebrun ne divague pas quand elle dénonce les frasques du mouvement des femmes hystériques dont on entend de plus en plus le grondement dans le coin.
Olivier est bien au fait du regroupement de femmes se révoltant contre leur mari, contre le système, le patriarcat et autres abus phallocratiques, et pour cause... Delphine, une des militantes de ce mouvement, est sa propre sœur !
En tant que fils aîné, il déplore l’engouement de la benjamine de la famille pour Simone Veil, la nouvelle ministre de la Santé nommée par le jeune Jacques Chirac sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Il n’approuve pas spécialement sa nomination. Après tout, elle n’est que la seconde femme depuis l’existence de la république à accéder au rang de ministre et c’est très bien comme cela. Or, Delphine tire une sorte de fierté à cet état de fait, comme si elle en portait une quelconque responsabilité ou qu’il s’agissait de sa propre victoire.
Olivier garde par-devers lui certaines pensées. Pour lui, cette femme doit son ascension au fait d’être une rescapée de la Shoah, rien de plus. Pour autant, il n’en dira rien à sa sœur pour éviter de déclencher une colère noire chez elle. Dotée d’un tempérament de feu, la benjamine lui crierait dessus, tout frère aîné qu’il est.
Quand Delphine Roques et sa bande défilent dans les rues de Metz, aux alentours de la basilique de surcroît, pour porter haut et fort leurs nombreuses revendications, personne ne reste indifférent. Madame Lebrun se montre alors tout aussi emportée que celles qu’elle appelle « les hystériques ».
— Des tordues, oui, parfaitement, des hystériques, je vous dis ! Vous imaginez où irait le monde si on laissait des individus comme ces féministes le diriger ? Allons, allons, un peu de sérieux !
Olivier n’en revient pas de ce discours. Si Delphine se trouvait là, elle se jetterait sans ménagement sur la pauvre ménagère en lui reprochant sa soumission au sexe dit fort. En tant que mâle aîné de la famille, les propos de sa voisine, empreints de conservatisme et de tradition s’avèrent plus raisonnables et naturels pour lui et il a jouit plus d’une fois de son privilège. Toutefois, il a un faible pour sa dernière petite sœur et ne peut pas faire l’impasse sur certains des arguments qu’elle lui assène à longueur de temps.
Cependant, Olivier se demande bien ce qu’il a pu faire de travers pour qu’elle se rebelle de cette manière. Née tandis que lui-même atteignait l’âge de quinze ans, la petite sœur s’est tout de suite entichée de son frère aîné malgré l’amour de leurs deux sœurs intermédiaires. Chaque venue de l’aîné au domicile familial mettait l’enfant en joie. Or, au décès accidentel de leurs parents alors qu’Olivier entamait sa vie de jeune adulte, les choses ont changé. Il a dû se mettre sérieusement à travailler afin de subvenir aux besoins de ses trois jeunes sœurs malgré le soutien du reste de la famille. Delphine a été couvée, choyée plus que ses sœurs pour compenser le fait d’avoir peu connu ses parents. Que conteste-t-elle ainsi, cette ingrate ?
Du haut de ses vingt ans maintenant, la benjamine hurle toute l’injustice faite aux femmes. Armé de sa bienveillance, Olivier l’interroge, un soir, à ce propos.
— Mais vas-tu te calmer un jour, bon sang ? Que t’ai-je fait pour mériter de tels propos, une telle rébellion de ta part ? As-tu manqué de quoi que ce soit ? Si c’est le cas, dis-le-moi et nous pourrons alors échanger comme deux adultes que nous sommes, que tu es devenue. Sinon, cesse donc de nous agresser et de t’en prendre à moi particulièrement !
Face à lui, pour une fois Delphine perd de sa superbe. Elle peut tenir le verbe haut à ses sœurs aînées sans souci, même à Patricia qui a tendance à se prendre pour sa mère depuis le décès de cette dernière. Cependant, affronter Olivier, échanger simplement avec lui s’avère difficile. Il lui est bien plus facile de vociférer et de manifester pour ses droits et ceux des femmes en général que de tenir une conversation fraternelle avec son grand frère adoré.
Comment lui faire savoir, à ce dadais hétérosexuel que ses sens à elle s’éveillent pour les femmes portant des jupons ? Comment lui confier le dégoût d’elle-même de ressentir du désir pour les autres femmes ? Comment lui expliquer qu’elle n’y est pour rien, qu’elle n’a rien choisi mais que cette attirance semble s’imposer à elle ? Une seule envie s’impose dans ce cas-là, hurler à en devenir aphone ! La dernière sœur Roques aimerait crier mais les mots demeurent silencieux, internes.
Tu ne sais rien de moi, tu ignores à quel point ce n’est pas facile d’être moi !
Dieu ! Elle aimerait tant, elle aussi, batifoler avec ses amies Laurence et Catherine dans les champs avec les garçons. Elle donnerait cher pour ressentir son cœur battre plus fort en présence de la gent masculine. Or, rien n’y fait, malgré son envie, sa volonté, le fait de faire semblant, rien ! Les garçons n’éveillent pas en elle ce fameux sentiment décrit par ses amies. Pas de papillons dans le ventre, pas de battement de cœur qui saute, pas de désir charnel naissant, au contraire. Elle n’a pas envie de minauder en leur présence, pas envie de leur faire plaisir en rigolant bêtement à leurs propos. Quand un garçon lui fait la cour, ce qui arrive régulièrement car elle possède des atouts physiques aguichants, elle les repousse poliment. Elle entretient la réputation d’une jeune femme exigeante et difficile et cela lui convient. Ainsi, ses sœurs et même Olivier cessent de lui proposer des partis possibles. Elle leur a fait clairement savoir qu’elle seule choisirait à qui s’unir !
Tenir ces propos est facile, mais comment réagirait son entourage s’il était su de tous que seule l’image d’une femme habite ses nuits ? Loin d’être une enfant de chœur, une femme en particulier envahit ses pensées nocturnes...
Elle s’appelle Monica et elle est belle, très belle même. Pour Delphine, cette jeune femme rencontrée lors d’une réunion de soutien à Simone Veil, chargée de défendre le droit à l’avortement, est la plus belle. Chaque composante de son corps est une invitation au plaisir. De ses longs cheveux bruns bouclés, à ses pieds fins en passant par ses hanches marquées et généreuses, tout est séduction. De plus, même en l’absence de ce corps de déesse, nul doute que Monica brillerait tout de même du fait de son intelligence remarquable. Dotée d’une capacité réflective certaine et d’un humour approprié, l’Italo-Polonaise s’impose naturellement au sein du mouvement que Delphine a rejoint quelques mois plus tôt.
Totalement sous son charme, la benjamine des Roques fond en présence de sa coreligionnaire et cache comme elle peut ce trouble qui l’envahit dès qu’elle la voit. Elle ne peut pas se saisir de l’automne comme excuse pour justifier le rouge montant à ses joues car l’air est exceptionnellement doux. D’ailleurs, tout le monde se demande si l’hiver sera rugueux malgré tout cette année.
La préoccupation de Delphine est ailleurs, elle tente de se faire remarquer par la belle binationale en affirmant son soutien sans faille à la ministre de la Santé, et en s’engageant corps et âme dans leur mouvement de protestation contre le pouvoir des hommes. La simple présence de Monica à ses côtés procure à Delphine une sensation de feu allumé au sein de ses entrailles. Ne pas pouvoir lutter contre ce ressenti sans l’assouvir non plus la consume tout doucement au fil du temps qui s’écoule.
Delphine ne sait pas comment s’y prendre pour séduire Monica. D’ailleurs, en a-t-elle tout simplement le droit ? Pourtant, dans ses rêves, elle domine la situation et repenser aux scènes que son imagination lui fait vivre amène le rouge à ses joues ainsi qu’un sourire sur ses lèvres.
Elle n’y connaît rien en amour entre femmes malgré quelques magazines aperçus ici et là. Elle trouve d’ailleurs que les choses de l’amour sont plus faciles à appréhender pour un homme que pour une femme. Où se former ? Qui interroger pour savoir comment aimer intimement une femme ? Auprès de sa mère ? La vie l’en a privée et elle doute même que la pauvre femme ait pu l’aider dans ce domaine. Auprès de ses sœurs, Patricia et Danielle ? Pas question. Entre l’une, autoritaire, se prenant pour sa mère et l’autre, soumise et aigrie de la perte de son statut de petite dernière, leurs rapports sont compliqués. Elle doit donc deviner les choses. Dans ce qu’elle perçoit autour d’elle au sein du groupe féministe, tout se passe dans le secret. Son attirance pour Monica l’est, secrète dans la journée, mais, en songe, tout se passe au grand jour.
Dans ses rêves, Monica lui appartient et, toutes les nuits, elles s’envolent vers le septième ciel. Dans ses songes, Monica l’embrasse à l’en faire tomber en pâmoison et la caresse à la faire succomber de plaisir. Dans ses fantasmes, elle se repaît du corps de sa muse en déposant des baisers sur chaque parcelle de son corps. Dans cette utopie, Monica se cambre sous la chaleur de sa langue parcourant ses courbes si sensuelles, si féminines. Enfin, dans son idéal, la belle féministe lui attire la tête entre les jambes pour venir assouvir le plus profond de ses désirs.
Delphine reprend ses esprits, tout cela ne figure que dans les synapses de son cerveau fertile en imagination.
Un après-midi où les militantes décident de s’octroyer une pause divertissante et d’aller au cinéma, Delphine se trouve dans ses pensées au lieu de les suivre. Cette fois encore, l’image s’imposant à elle porte le prénom de Monica. Dans sa tête, cette dernière se trouve en face d’elle, prête à recevoir le baiser que la jeune femme s’apprête à lui donner. Ses lèvres pulpeuses, d’un rouge brun, palpitent et s’entrouvrent, impatientes. Delphine sourit face à cette image mentale procurant une douce chaleur dans son estomac. Sa vision est interrompue par une voix enchanteresse s’adressant à elle.
— Tu vas bien ? Tu as l’air totalement ailleurs.
La voix rauque de Monica la ramène à la réalité et, prise en flagrant délit de rêverie érotique, elle rougit violemment. Elle tente de réagir avec célérité pour dissimuler son trouble en se saisissant de son manteau, mais elle s’arrête net en croisant le regard que pose Monica sur elle. Un regard interrogatif et appuyé, comme si...
Arrête d’imaginer des sottises, ma pauvre fille !
Delphine se sermonne mais son feu intérieur augmente en intensité face à ces yeux couleur noisette posés sur elle. Avant de se liquéfier sur place de honte et de désir, la militante s’enfuit, laissant échapper par mégarde un prospectus de la poche de son duffle-coat. Restée seule dans la pièce et avant de rejoindre le reste de la troupe, Monica s’en saisit et le porte à ses yeux pour en découvrir le contenu.
« Soirée d’enfer à la lanterne du bon Dieu ! »
Discrètement et avec un sourire en coin, la responsable du mouvement féministe replie le précieux document et le met à son tour dans la poche de sa veste longue en cuir.
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