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Corner · Lou Jazz & Cherylin A. Nash

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Jordan Fortier

Dans un quartier à l’écart du tumulte de la capitale, nous tenons un bar. Avec ma partenaire de crime habituel, nous l’avons acquis il y a quatre ans. On s’en sort plutôt bien, même si, au départ, on ne se voyait pas du tout reprendre le pub de notre vieille tante. D’ailleurs, elle l’était par l’affinité plus que par le sang. Elle nous avait pris sous son aile quelque temps après notre sortie de l’université, nous donnant du travail et un logement. Depuis, nous n’avons pas quitté ces murs. Sauf que maintenant, c’est nous qui tenons les rênes du bar. Cela fait quelques années déjà que nous nous diversifions. D’un pub ancien, nous l’avons fait évoluer en quelque chose de plus moderne.

Nous avons hérité de tout l’immeuble. Au-dessus du pub, il y a quatre grands lofts. Nous n’avons réussi à faire les travaux que d’un seul pour l’instant, mais c’est en cours d’aménagement. Ce bâtiment est un vrai gouffre financier, il est un puits sans fond. Dans l’idéal, nous souhaiterions aménager les étages supérieurs en appartements pour les louer. Mais ça, c’est dans l’utopie de nos têtes car, en réalité, c’est loin d’être envisageable au vu de nos emplois du temps actuels. Le bar prend presque tout notre temps et, le peu qu’il nous reste, on aime en profiter pour faire autre chose.

Ma meilleure amie, Karly, et moi partageons le premier loft à l’étage. Celui qui est juste au-dessus de nous sert essentiellement de débarras. Le concept préféré de mon amie étant « On ne sait jamais, ça peut toujours servir. », je peux vous dire qu’il est rempli de conneries qui pourront certainement un jour nous servir ou pas. Des conneries qui feraient mieux d’être dans une déchetterie.

— Les fûts de bière sont arrivés, m’interrompt Karly. Je vais m’en occuper.

Ce soir, nous faisons une soirée spéciale dédicaces du dernier livre des célèbres Shirley Chann et Luz Joza, pour leurs dix ans de collaboration. Sloane, notre tante, les a beaucoup aidées à se faire connaître. Quand elle a commencé à lire leurs romans, elle a décelé leur potentiel. Elles sont extrêmement connues dans le milieu aujourd’hui. Beaucoup de leurs fans sont des fidèles du bar. Toutes les tables sont réservées. Nous allons sûrement faire un tabac.

Dans le bureau de l’arrière-salle, je finis de classer les différentes factures. Heureusement, notre comptable nous aide beaucoup avec toute cette paperasse. Ni Karly ni moi ne sommes douées pour ça. Elle arrive et me tend un document :

— Tiens, le bon de livraison. Tout est en ordre.

— D’accord. Quand est-ce que Mirella vient pour faire le point sur la comptabilité ? demandé-je.

— Mercredi prochain. Je n’arrive toujours pas à croire que Shirley Chann et Luz Joza ont vraiment proposé de venir ici, chez nous, pour fêter leur collaboration. La dernière fois que je les ai vues, j’avais quinze ans.

— Ça fait dix ans déjà…, dis-je en m’en remémorant.

Avançant vers mon amie, je pose ma main sur son épaule et dis amusée :

— Dire que tu avais totalement craqué sur la belle Espagnole. Tu avais lamentablement bégayé pour avoir son autographe à l’époque.

— Oh ! C’est pas vrai. J’espérais que personne ne se souvienne de ça !

Elle a eu et a toujours un faible pour elle, ça m’avait bien fait rire à l’époque. D’ailleurs, encore aujourd’hui j’aime me moquer d’elle sur ce sujet. Je reprends toujours plus amusée :

— Si je me souviens bien, c’est même moi qui avais dû le lui demander pour toi.

— Peut-être, mais aujourd’hui, c’est différent. Je suis adulte, responsable, et j’ai une vie organisée.

Dans son débardeur noir à l’effigie d’une super héroïne, elle s’apprête à descendre à la cave pour ouvrir la trappe au livreur. Une minute plus tard, sa voix résonne dans l’espace désert :

— Jordan ! C’est toujours coincé ! Tu ne devais pas t’occuper de faire réparer le bouton du monte-charge ?

Le bruit de ses pas sur les marches craquantes se fait entendre. Karly réapparaît et se dirige avec résignation vers la porte d’entrée. Devant elle se trouve le livreur habituel :

— Par là, comme la dernière fois, indique-t-elle. Je vais vous aider.

Alors que je les entends discuter vivement, je me décide à quitter le bureau pour aller voir ce fichu bouton. Je n’arrête pas de le réparer, ça fonctionne pendant deux jours et après, pouf ! À croire qu’on est maudite parfois. Attrapant avec lassitude le bout du bar qui se soulève, je vais directement jusqu’au bouton. Le tournevis se trouve près du boîtier. Il ne me faut pas longtemps pour l’ouvrir. Évidemment, le fil bleu est encore sorti de la prise. L’installation électrique ici est assez vieille. Nous changeons le circuit petit à petit et le monte-charge était sur la liste. Mais, pour remplacer l’électricité, il faut aussi changer le monte-charge, et ça coûte vraiment cher. Délicatement, je me saisis du fil et le réenclenche. J’aimerais bien le scotcher, mais je ne suis pas vraiment sûre que ce soit l’idée du siècle.

Je me redresse et referme le boîtier avec un sourire satisfait. La salle est fin prête pour les dédicaces de ce soir. Normalement, nos deux employées ne devraient pas tarder à arriver. Le comptoir est le même que du temps de Sloane, mais toute la décoration a changé. Nous avons donné un bon coup de jeune au bar tout en gardant le mobilier ancien. Les doubles portes d’entrée s’ouvrent sur un vaste espace d’une centaine de mètres carrés. Nous n’avons pas moins de quinze tables et la possibilité d’en disposer plus encore pour les jours de fête. Sur la droite de la pièce s’étale un imposant bar en bois. Il est l’élément principal du lieu.

Nous avons fait venir des jeunes du quartier pour qu’ils nous peignent une fresque immense derrière le comptoir. C’est une représentation moderne de l’époque phare dans laquelle le bar a été installé. Les années vingt sont dépeintes sur le mur. Il y apparaît des chanteurs, des pin-up, des guitares, le tout sur des touches rouges, blanches et noires. Mais ce n’est pas tout. On a aussi acheté des tabourets vintage. Nous avions déjà les tables, les banquettes rouges typiques, mais avons dû investir dans des sièges. Nous les avons voulus un peu plus modernes, avec des dossiers pour faire profiter les clients d’un certain confort lorsqu’ils viennent entre amis pour écouter les groupes qui se produisent. Sur les autres murs, nous complétons au fur et à mesure les espaces au gré de nos trouvailles : affiches de films anciens, panneaux publicitaires, etc.

Karly et moi sommes fières de ce que nous avons fait de ce bar. Chaque dollar est réinvesti ici, si bien que c’est devenu naturel pour nous de vivre juste au-dessus. Nous n’avons pas l’intimité dont nous rêvons, mais nous vivons en colocation et ça se passe plutôt bien.

Le livreur vient vers moi avec la facture. Il me sourit et je signe rapidement pour ne pas lui faire perdre son temps. Karly arrive à son tour, essoufflée et les joues rouges. Je la questionne :

— Ça va ?

Quand elle veut me répondre, la sonnerie de son téléphone nous interrompt. Elle décroche rapidement. Au fur et à mesure de la conversation, je vois son air changer. Elle s’éloigne du comptoir et s’enferme dans le bureau. Ce n’est pas normal, ça. Les doubles portes s’ouvrent une nouvelle fois et je vois nos deux serveuses arriver en même temps. Elles rigolent et viennent vers moi. L’une est blonde, plutôt grande. C’est Clémence, elle est la première que nous avons engagée pour nous aider. Elle est encore à la fac et travaille pour avoir un petit pécule en plus à la fin du mois. Nina est brune, légèrement plus âgée. Nous avons eu une histoire ensemble et nous nous sommes quittées en bons termes. Quand elle s’est retrouvée dans la panade, je lui ai offert ce job. Il faut dire que nous avions besoin de bras supplémentaires. D’un job temporaire, c’est devenu plus régulier. Et ça fait maintenant deux ans qu’elle travaille pour nous. Nina me sourit et se penche pour me faire la bise. Nous sommes restées proches après notre aventure.

— Salut boss ! Où est Karly ? demande Clémence.

Avant que j’aie répondu, la porte du bureau claque. D’un pas lent et le teint pâle, mon associée approche du bar. Elle passe derrière le comptoir et se sert un verre avant de s’y installer. Alors que nous observons Karly toutes les trois, elle se met à pleurer et sa tête rejoint la surface lisse.

D’un regard, je congédie les filles afin qu’elles s’habillent pour ce soir. Elles ont une tenue spéciale : un tee-shirt à l’effigie du roman des auteures que nous attendons. Alors que Clémence et Nina s’éloignent vers le bureau, je m’avance vers mon amie. Doucement, je pose une main sur son épaule.

— Que se passe-t-il, Karly ?

— Charlotte est décédée. Le bureau des services sociaux vient de m’appeler pour me parler de Sam et Alice.

— Quoi ? Ta sœur est morte ? demandé-je, surprise.

Ça fait maintenant plusieurs années que Karly ne parle plus à sa famille. Nous avons fait nos études au Canada et ce qui devait être temporaire est devenu permanent. Au départ, nous rentrions souvent en France, mais quand ça s’est dégradé avec sa famille nous n’avions plus aucune raison de le faire. La famille de Karly n’a jamais accepté ses choix de vie. Leur relation s’étiole au fil du temps et c’est comme ça que Sloane, notre tante de cœur, nous a prises sous son aile. Après de nombreuses paperasseries administratives, nous avons obtenu la nationalité canadienne. Nous avons donc la double nationalité.

— C’est pas tout, Jordan. Ma mère est malade, c’est pour ça que Charlotte m’a désignée comme tutrice de ses enfants s’il lui arrivait quelque chose. La dernière fois qu’on a été tous réunis, ça a été pour la naissance de Sam. Pourquoi a-t-elle fait tout ça ?

— Je ne suis pas sûre qu’elle avait prévu de mourir, Karly. Et le père, dans tout ça ? questionné-je finalement.

Elle soupire en buvant son verre d’une traite.

— Charlotte a toujours fait ce qu’elle avait envie de faire, sans une once de peur. Elle a eu ses enfants seule, elle était sur tous les fronts et maintenant elle n’est plus là. Je n’arrive pas à le croire, sanglote-t-elle.

— Je suis désolée pour toi.

Je lui tapote le dos avec douceur. Même si l’on se connaît depuis toujours, j’ai toujours eu du mal à faire ce genre de chose. Karly me confie tout, mais le sujet de sa famille a toujours été quelque chose de douloureux pour elle. Jamais elle ne s’est appesantie sur ses sentiments.

Je demande doucement :

— Qu’est-ce que tu dois faire maintenant ?

Ses yeux bleus trouvent les miens. Ils sont chargés de larmes retenues difficilement.

— J’ai accepté de m’engager dans la procédure pour les accueillir.

— Mais… on vit ensemble. Je vais devoir me trouver un appartement ?

Elle passe une main sur son visage.

— Je sais pas, Jordan. Je dois aller en France. J’ai l’impression que le monde m’est tombé sur la tête. Comment vais-je faire ?

La porte du bureau s’ouvre. Je vois Nina passer sa tête et me regarder. Je fais un petit signe de tête négatif et elle referme la porte lentement. Je pose une main sur l’épaule de mon amie et lui dis avec émotion :

— Tu vas aller en France, récupérer les enfants de ta sœur, pendant que moi je prépare le loft pour les accueillir et puis… on va devoir chercher une école et une nounou. Ensuite, on avisera, comme toujours.

Karly me prend vivement dans ses bras. Elle serre mon cou fortement et essaie de faire bonne figure en se reculant.

— Excuse-moi, il faut que j’appelle ma mère.

Si je pensais l’entendre dire ça un jour…

— Prends ta soirée, je m’occupe de tout. Il n’y a pas de problème, dis-je avec un léger sourire.

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