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Corps et âmes · Lou Jazz & Cherylin A. Nash , Lou M.

Lire Corps et âmes en ligne gratuitement Chapitre 1

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Ça y est. On y est. Je l’avais tellement de fois imaginé, en me disant que, hélas, je ne pourrais pas y assister. Et par je ne sais quel miracle, je suis là ! Le plus beau cadeau de la vie ! Ou de la mort ? Je ne sais pas.

Ah oui, je suis morte. Et là, j’assiste justement à mon enterrement. Non, pas à mon enterrement, à mon incinération, ou autrement dit, crémation, mais je n’aime pas ce terme, il me rappelle trop cette sale période où des barbares brûlaient de vrais êtres humains, à cause de leurs origines. Quand je pense que ça existe toujours, qu’on tue encore des gens pour leurs origines.

Je déteste l’être humain : il est égoïste, méchant, il détruit tout, jusqu’à sa propre planète. Je hais l’être humain et pourtant j’ai aimé vivre, parce que j’ai fait de merveilleuses rencontres, qui m’ont portée et elles sont là. Aujourd’hui. Pour mon grand départ.

J’adore cette journée. C’est égoïste ? Ah oui, mais je n’ai pas dit que je ne l’étais pas, je suis un être humain et je ne suis pas parfaite. J’adore cette journée, mais pour être plus exacte, j’ai aimé ces cinq derniers jours, depuis l’annonce de ma mort. Pourquoi ? Pour voir la réaction des gens, de mes proches. Pour me rendre compte. Et pour tout ce qui est arrivé.

Je suis décédée dans la nuit du 19 au 20 avril 2020, mon cœur s’est arrêté, comme ça, pendant mon sommeil : la mort idéale ! Je suis sûre que je devais être en train de rêver d’une femme, mais je ne m’en souviens plus, quel dommage ! En revanche, je me rappelle quand tout s’est arrêté, c’était magique.

Je devais donc être plongée dans un merveilleux rêve, érotique, sûrement -- j’ai le droit d’imaginer ce que je veux -- et, subitement, j’avais ouvert les yeux, envahie par une sensation tellement agréable. J’avais eu l’impression de voler -- j’aurais adoré pouvoir planer, être dans les airs, voir la vie d’en haut -- d’être plus légère qu’une plume, puis un grand arc-en-ciel était apparu au-dessus de ma tête, un frisson indescriptible avait traversé mon corps. J’avais fermé les yeux. C’était fini.

Et l’invraisemblable s’était produit ! Mon esprit cartésien avait toujours été très clair avec moi là-dessus : on naissait, on vivait, on mourait. Fin de l’histoire. Et ce, tant que personne ne me prouverait le contraire, voilà ce que je croyais ! Je voulais le croire. Et pourtant, je m’étais souvent interrogée, sans trouver de réponse : pourquoi étais-je moi ? Pourquoi étais-je moi, June Howard, née dans cette famille, avec cette vie, avec ce corps, avec ce caractère ? C’est une question que je m’étais vraiment beaucoup posée, depuis peut-être mes vingt ans et notamment quand je vivais des périodes difficiles. Je n’avais jamais su y répondre, peut-être aurais-je la solution bientôt. Je l’espérais.

L’invraisemblable s’était donc produit : après ce moment absolument fabuleux de ma mort, je m’étais retrouvée debout devant mon lit, à me regarder, allongée, morte, mais tellement sereine ; bon, je devais bien avouer qu’à ce moment-là, j’avais envie de descendre me servir un verre de vin. Un Côte de Nuits 2017 aurait été le bienvenu ! J’aimais beaucoup ce rouge de Bourgogne, une région au nord-est de la France, où j’avais vécu quelques années. Depuis ce temps-là, je faisais venir du vin directement de là-bas et j’en prenais aussi pour ma famille.

Pour tout vous dire, j’avais essayé, de descendre me servir un verre, mais impossible de me saisir de la poignée de la porte : j’étais transparente ! Alors ça, je l’annonce, c’est une sensation très étrange, un peu frustrante même. Et je m’étais demandé si les « gens comme moi » pouvaient encore boire : j’espérais que oui.

J’étais donc bloquée dans cette chambre, dans ma chambre, avec ce corps, mon corps. J’avais ressenti des émotions assez contradictoires, un bien-être indescriptible mélangé à de l’incompréhension et des tas de questions avaient envahi mon esprit.

Et là, la peur : je vivais seule, on était en période de confinement. J’allais pourrir ici, mon corps allait se décomposer et quand on viendrait me chercher, si c’était le cas un jour, je ne serais qu’un squelette. À cette pensée, je m’étais mise à pleurer, mais là aussi c’était bizarre : pleurer, lorsqu’on est morte, c’est pousser des sortes de couinements sans qu’aucune larme coule : pas agréable.

Prise de panique à l’idée de me putréfier ici, j’avais essayé d’attraper mon téléphone, pour écrire un message :

« Maman, je suis morte, pourrais-tu envoyer les pompiers ? Ou les pompes funèbres. »

Hum, peut-être pas ma meilleure idée ; et je n’avais pas pu me saisir de mon smartphone, évidemment. J’avais dû trouver autre chose : ouvrir le velux, passer par là, aller chercher du secours ? Impossible, j’étais transparente, j’avais vérifié ça dix fois dans le miroir, celui que ma sœur, Tess, m’avait offert pour Noël.

Je m’étais assise à côté de moi, de mon corps plutôt, pour réfléchir et j’avais regardé ma chambre ; c’était la première fois que je prenais le temps de l’observer. Elle me ressemblait : un peu en bordel, peu de fioritures, les murs blancs n’étaient recouverts que d’un seul tableau, peint par le mari de mon cousin, représentant la pochette d’un album de mon groupe français préféré : Indochine. Ils m’avaient accompagnée tout au long de ma vie. Je les avais écoutés pour la première fois à l’âge de treize ou quatorze ans et ils ne m’avaient plus jamais quittée, je les avais vus sur scène en France, de Paris à Montpellier, en passant par Dijon, Lyon et St-Etienne, de très bons souvenirs. C’est donc le mari de mon cousin qui avait peint ce tableau, je les aimais tant tous les deux. Ils allaient beaucoup me manquer, car même si nous avions passé peu de temps ensemble ces derniers mois, chaque moment avec eux avait été un instant de bonheur, de rires. Énorme soupir.

En continuant l’observation de ma chambre, je regardais ma petite bibliothèque. J’avais peu de livres papier depuis la séparation avec mon ex-compagne, mais ceux qui étaient là, je les aimais, parce qu’ils étaient écrits par mon auteure préférée. Mon regard s’était ensuite porté sur ma penderie, le rideau noir était tiré, mais je pouvais imaginer mes chemises rangées, mes pantalons pliés. J’aimais m’acheter des fringues, avec une préférence pour les chemises et les vestes. Est-ce que j’allais pouvoir m’habiller maintenant ? Où devrais-je me contenter de ce pyjashort, bleu turquoise, que j’avais mis avant de me coucher ? Si j’avais su que ça allait se finir ainsi, j’aurais choisi un jean et une chemise ! J’avais continué à détailler ma chambre, puis j’avais inévitablement pensé à tout ce qu’elle avait vu, depuis deux ans bientôt que je vivais ici ; un sourire s’était installé sur mon visage, en songeant aux femmes qui avaient dormi -- peu -- dans ce lit. J’avais eu plus d’aventures en un an, qu’en vingt-cinq ans de vie adulte et cette pensée-là m’avait fait rire, j’étais devenue une « tombeuse ». Un rêve que je faisais quand j’avais vingt ans, que je me trouvais moche et que je ne faisais pas ou peu de rencontres. À cette époque-là, j’aurais adoré être la nana canon, qui débarquait dans les bars homos et repartait chaque fois avec une femme différente. Pas de bol, je n’étais pas canon et je ne sortais pas dans le milieu homo. Passons. Mais je m’étais « rattrapée » pendant un an, j’avais fait une dizaine de rencontres, à une période où, sans m’en rendre compte, je n’étais pas prête pour vivre une véritable histoire. J’avais passé de très bons moments, d’excellents même, parfois étranges, je devais bien l’avouer, mais j’avais aussi fait des découvertes, sexuellement parlant. Ô femmes pleines de surprises ! Mais revenons-en à nos moutons.

Cela faisait des heures maintenant que j’étais assise sur ce lit, il n’y avait pas un bruit, ce silence m’apportait une merveilleuse sensation de bien-être. Je voyais la lumière venant de la chambre d’amis passer sous la porte, j’imaginais qu’il faisait beau. Je n’avais pas dormi, mais je ne me sentais pas fatiguée, peut-être que « les gens comme moi » ne dormaient pas. Le radio-réveil indiquait neuf heures : je m’étais tournée vers moi, vers mon corps, je n’avais pas bougé. Ah non, j’étais morte.

Le téléphone s’était mis à vibrer sur la table de nuit, je m’étais précipitée, avais essayé par réflexe de m’en saisir : en vain. J’enrageais de ne même pas pouvoir soulever la coque pour vérifier qui m’appelait. Ma réflexion avait commencé : qui cela pouvait-il être ? Maman ? Oui, c’était bien son heure ; d’autant plus qu’elle avait dû voir que je n’avais rien publié sur Facebook ce matin : c’était possible. Ma sœur ? Pas son heure. Mes amis ? Je faisais le tour de ma liste d’amis et n’y croyais pas trop. Ça ne pouvait être que ma mère et mon espoir tout entier se reportait sur elle. Ne s’était-elle pas inquiétée quelques jours avant, juste parce que je n’avais pas répondu à un appel ? Croisons les doigts et patientons. Hum. La patience. Sûrement la qualité qui me manquait le plus ; oui, mais là, pas le choix.

Je m’étais tournée une nouvelle fois vers mon corps et une pensée avait immédiatement envahi mon esprit : est-ce que je commençais à sentir la mort ? Je n’en avais aucune idée, puisque je n’avais plus d’odorat ; j’avais essayé, durant les dernières heures, de renifler mon cou, celui de mon corps, pour percevoir l’odeur de mon parfum, CK2 de Calvin Klein, mais en vain. J’étais restée assise par terre pendant des heures, à réfléchir à ma vie passée, à ce que j’étais à cet instant et à imaginer la réaction de mes proches à l’annonce de ma mort. Mon téléphone avait sonné trois fois, mais je ne savais pas si c’était bon signe, je craignais que cela puisse être des appels commerciaux, ceux que j’avais tant détestés ces derniers mois.

Et puis enfin, ce que j’avais attendu depuis des heures se produisit : j’entendis du vacarme en bas.

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