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Correspondances · Emma Denise

Lire Correspondances en ligne gratuitement Chapitre 1

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Le nom de ma mère venait de s'afficher pour la deuxième fois sur l'écran de mon portable. Il n'était pas dans ses habitudes de m'appeler, surtout à une heure aussi matinale un dimanche. Nous communiquions peu et encore moins par téléphone. Son insistance m'étonnait et m'inquiétait un peu. Je pris la communication avant qu'elle ne raccroche.

— Allo, maman ? Qu'y a-t-il ? Il est tôt pour un dimanche...

— Oui, je sais. C'est ta grand-mère, répondit-elle sans donner d'explication.

— Il est arrivé quelque chose à mamé Blanche ?

— Écoute, viens le plus vite possible.

— À la maison ?

— Non, chez elle, à Saint-Maur.

Ma chère maman ne disait jamais « chez mamé » ou « chez ma mère ». Elle ne citait pas davantage la ville de Rouen où elle avait pourtant grandi, rue Saint-Maur. Elle préférait utiliser le nom de cette commune bourgeoise de la proche banlieue parisienne, où elle n'avait probablement jamais mis les pieds. Pas par prétention, mais, au contraire, par pure dérision. Quand elle employait le terme « Saint-Maur », avec une morgue qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler, on sentait toute la distance qui la séparait de sa famille et du milieu dans lequel elle avait été éduquée.

— Bon, d'accord. Je vais regarder les horaires de train. Je pense pouvoir arriver en milieu d'après-midi. Je te confirme ça par texto dès que j'ai acheté mon billet.

— Bien. Prends quelques effets au cas où tu devrais rester plusieurs jours.

— Mais...

Ma mère avait brutalement raccroché, coupant court à notre échange sans me donner plus amples explications. Ce genre de réaction m'exaspérait ! Que me cachait-elle ? Pourquoi devrais-je séjourner plusieurs jours chez mamé ? J'étais en pleine rédaction de mon mémoire et il ne me restait plus que quelques semaines pour le terminer. Mais savait-elle vraiment en quoi consistaient mes études ou comment j'occupais mon temps libre, en dehors des rares moments que nous partagions ? Je quittai mon document pour consulter le site de la SNCF et m'acheter un billet. Puis j'attrapai ma valise pour y fourrer quelques affaires, ma trousse de toilette et mes notes de cours. Je lui adressai un bref message pour la prévenir de l'heure de mon arrivée, même si je ne m'attendais pas à ce qu'elle vienne me chercher à la gare. Se trouvait-elle déjà sur place ? Je n'en savais rien. Son appel avait été si succinct que je n'avais pas eu le temps de le lui demander. Qu'avait-il pu arriver à mamé ? La gorge nouée par l'inquiétude, je sentais une boule me tordre le ventre. Une nuée de possibles, tous aussi alarmants les uns que les autres, accaparait mon esprit. D'ordinaire, je retrouvais toujours avec bonheur la maison de ma grand-mère, située sur la rive droite de Rouen. Enfant, j'y avais passé toutes mes vacances et un lien très fort s'était forgé entre la vieille dame et moi. C'est elle qui m'avait donné le goût de la littérature et avait, plus tard, orienté mon choix d'études dans les métiers du livre et de l'édition. Petite, elle me lisait des histoires le soir, de sa voix devenue chevrotante avec le temps, mais familière et pleine de nuances subtiles. Elle m'avait aussi appris des poèmes puis encouragée à écrire des contes et de courts récits. Elle se montrait exigeante et rigoureuse, dans le travail comme dans le savoir-vivre, pointilleuse même, mais je prenais tout cela pour des marques d'attention de sa part. De tempérament peu enclin aux câlineries, elle savait néanmoins prêter l'oreille à mes confidences et soulager mes chagrins d'enfant. La vie n'avait pas été tendre avec elle. Le décès de mon grand-père puis celui de mon oncle, le plus fantasque de ses trois enfants, mais aussi le plus cher à son cœur, l'avaient prématurément vieillie. Au fil des ans et des vicissitudes dues à l'âge, son quotidien s'était progressivement réduit aux murs un peu fissurés de la vieille bâtisse en brique. Je l'appelais de temps en temps. Elle ne parlait plus guère, mais m'écoutait encore, ou du moins me le faisait croire. La fatigue commençait à peser sur ses frêles épaules et elle ne faisait plus toujours l'effort de se déplacer pour décrocher son fixe. J'éprouvais donc une certaine anxiété en sonnant à la porte de la rue Saint-Maur. Ma mère vint m'ouvrir.

— Comment va mamé ?

— Écoute, je n'ai pas voulu te l'apprendre par téléphone, mais ta grand-mère est morte.

Le couperet venait de tomber, vif et sans ambages. Ma mère ne prenait jamais de gants, même quand il s'agissait du décès de celle qui l'avait mise au monde. Mais là, je pris la nouvelle comme une volée en pleine figure. Je restai un moment figée à l'entrée de la salle à manger. Puis, reprenant mes esprits, je m'affaissai sur une des chaises cannées de ma grand-mère pour digérer ce qui venait de m'être asséné. Mamé Blanche n'était plus ! Elle ne m'accueillerait plus jamais avec ses délicieux biscuits glacés au kirsch en me lançant son familier « Coucou ma petite chérie, comment vas-tu ? ». Je ne verrais plus jamais sa fragile silhouette emmitouflée dans ses châles. Mon regard ne croiserait plus jamais le sien, devenu si clair avec l'âge qu'on avait l'impression de plonger dans l'infini en la dévisageant. Mamé n'était plus... Je me sentais anéantie. Quelque chose venait de se briser au plus profond de mon être.

— Je peux la voir ? murmurai-je, comme je le faisais autrefois durant les siestes de plus en plus fréquentes de ma grand-mère.

— Non, elle est à la morgue de l'hôpital. C'est la responsable du service de gériatrie qui m'a prévenue de son décès. Les pompes funèbres vont prendre le relais. Nous n'aurons rien à faire. Visiblement, ma mère avait déjà préparé ses obsèques et financé les frais.

— Mais de quoi souffrait-elle ? Pourquoi était-elle hospitalisée ? Elle ne m'avait rien dit, rétorquai-je, abasourdie par la douleur et le choc de l'événement.

— Elle n'y était que depuis deux jours. Selon Rosa, elle se sentait fatiguée ces dernières semaines et ne vivait plus qu'au rez-de-chaussée. Elle dormait sur un lit d'appoint, dans le salon, et avait fait installer une cabine de douche dans le cellier. Elle ne sortait presque plus. Rosa continuait à s'occuper de la maison. Elle lui préparait aussi ses repas. C'est elle qui l'a trouvée inanimée jeudi matin et a appelé une ambulance pour la conduire à l'hôpital. Ils ont réussi à la réanimer, mais son cœur a lâché hier.

La double porte vitrée qui menait de la salle à manger au salon se trouvait ouverte. Je jetai un regard au mobilier suranné de la pièce contiguë. Un lit sommaire y trônait, entre un fauteuil Voltaire et le guéridon. En face devait se trouver son imposant poste de télévision à tube cathodique, lui aussi d'un autre âge. Les rideaux à demi tirés plongeaient la pièce dans la pénombre, accentuant l'absence de celle que j'avais tant aimée et dont je ne parvenais pas à réaliser la disparition. La tristesse m'étreignait encore plus fort en songeant que ma grand-mère avait rendu l'âme toute seule dans une chambre d'hôpital anonyme, sans personne pour lui tenir la main. Les larmes brouillaient ma vue. J'en voulais à ma mère de rester si froide dans de telles circonstances. J'aurais souhaité me réfugier dans ses bras, lui confier ma détresse, sentir nos cœurs battre à l'unisson, mais elle restait stoïque, masquant tout signe de chagrin.

— Rosa a eu la gentillesse de nous préparer les chambres là-haut. La pauvre n'arrête pas de pleurer.

Rosa était au service de ma grand-mère depuis plus de vingt-cinq ans. Malgré la génération qui les séparait, les deux femmes avaient noué une relation de confiance presque filiale. Mamé invitait souvent Rosa à prendre le thé et cette dernière, depuis que ses deux enfants avaient quitté le nid, la conviait parfois à dîner chez elle. Son mari, Miguel, s'occupait aussi de la maintenance de la maison, réparant ce qui tombait en panne, de la plomberie à l'électricité.

— Je peux prendre la petite chambre ?

— Oui, bien sûr. Après tout, ma chambre est devenue la tienne au fil des ans, non ? J'ai laissé celle de ta grand-mère à ton oncle et ta tante. Je me suis installée dans l'ancienne chambre des garçons. Tes cousins ne viendront pas. Guillaume travaille à l'étranger et Céline n'a pas réussi à se dégager du temps entre ses enfants et ses obligations professionnelles.

Je souris intérieurement aux excuses avancées par ma mère pour expliquer l'absence de mes cousins, tous deux plus âgés que moi. Je ne les voyais que très rarement. Mon oncle Alain s'était installé dans le Midi avec femme et enfants. Ils ne remontaient que très rarement sur Rouen pour rendre visite à la vieille dame. Mon oncle avait pris la direction de l'officine de pharmacie que son beau-père avait créée. Il se sentait plus proche de sa belle-famille que de sa propre mère, qu'il considérait sans doute un peu vieux jeu avec ses manières désuètes et ses valeurs traditionalistes. Lui-même était pourtant empreint d'un certain conformisme, même s'il s'en défendait. Je le trouvais suffisant parfois. Et ma tante, toujours tirée à quatre épingles, se comportait de manière guère plus engageante. Tous deux se montraient quelque peu distants vis-à-vis de ma mère et de sa modeste existence.

— Quand arrivent Claire et Alain ?

— Oh, tu connais ton oncle et ta tante... Ils sont toujours débordés ! Ils ne viendront que pour les obsèques, jeudi, et l'ouverture du testament chez le notaire de ta grand-mère, bien sûr. Prends tes aises en attendant.

L'après-midi passa vite. Miguel et Rosa avaient insisté pour nous inviter à dîner, ce qui me permit d'éviter un tête-à-tête avec ma mère. Rosa alternait entre les larmes et les sourires en évoquant avec nostalgie les souvenirs qu'elle avait partagés avec notre famille durant ces deux dernières décennies. Je l'avais toujours connue et je ressentais pour elle une profonde affection. Sa compagnie me rassérénait. D'une certaine manière, cela rendait ma grand-mère encore présente, l'espace d'une soirée. C'était toujours un peu de baume sur la plaie béante de mon chagrin.

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