Chapitre 0 — Prologue
Cœurs de femmes : L'écume des souvenirs · Bella Doré
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Été 2006
La fin août enveloppe Molène d’une douce lumière. Aujourd’hui, je fête mes dix-sept ans, entourée de ma bande de potes.
Depuis que je suis toute petite, je viens ici tous les week-ends et pendant toutes les vacances. Mes parents ont une charmante maison sur l’île, une résidence secondaire qui appartient à notre famille depuis plusieurs générations. Ma mère l’a héritée de ses grands-parents. Mon oncle paternel, Erwan Kermeur, un ancien navigateur, a lui aussi un pied-à-terre ici : il possède le seul hôtel de l’île.
Au fil des années, j’ai tissé des liens forts avec les enfants de Molène. À force de les côtoyer, moi, la fille du continent, je suis devenue peu à peu une vraie insulaire. Avec Lilouenn, alias Lili, et Gaëlle, nous formons un trio inséparable, soudées comme les doigts de la main. Toujours avec nous : Malo, mon meilleur ami, mon confident, et Quentin, le rigolo du groupe, toujours prêt à le suivre dans ses bêtises. Et puis, Katell, la sœur de cœur de Malo, belle à en faire perdre la tête, aussi casse-cou que lui et pas la dernière pour les conneries.
Les années ont filé, et l’adolescence a apporté avec elle les premiers tourments du cœur. Dans notre « Club des Six de Molène », comme nous appellent affectueusement les gens du coin, les sentiments se sont invités. Lilouenn est tombée folle amoureuse de Malo. Quant à moi, je n’ai pas résisté à Katell. Ce qui n’était au départ qu’une attirance estivale est devenu une passion brûlante. Katell et moi avons longtemps gardé notre histoire secrète. C’était une évidence, née de notre amitié de toujours, un lien si fort que nous en oubliions le reste du monde et les rumeurs.
Nous étions jeunes, insouciants, portés par l’été… Jusqu’à ce jour d’août où tout a basculé.
⁂
31 août 2006
C’est le dernier jour des vacances. Malo vient de recevoir un catamaran tout neuf pour ses dix-huit ans, et forcément, il a voulu marquer le coup avec une fête à bord, entouré de notre bande. Nous voguons depuis un moment déjà. Le vent salé me fouette doucement le visage alors que nous fendons les eaux brillantes. Le soleil se couche lentement, laissant derrière lui un ciel orangé, bientôt remplacé par un clair de lune éclatant. La musique bat son plein, des morceaux que nous connaissons tous par cœur.
Sur le pont, les guirlandes LED clignotent. L’ambiance est légère, presque euphorique. On rigole, on crie au rythme des vagues. Gaëlle lève son verre et hurle en riant :
— À notre dernier soir avant la rentrée !
— Et au Liberty ! Ce bateau de riche de Malo, ajoute Lilouenn en lui décochant un clin d’œil.
Malo sourit, faussement modeste.
— Ne vous moquez pas, c’est un bateau de compét’ ! Et ce soir, c’est moi le capitaine, alors obéissez, matelots !
— Capitaine alcoolo, ouais ! plaisante Quentin en lui tendant une bière.
Certains traînent autour du gouvernail, d’autres se laissent porter sur les filets entre les coques. Mes pieds effleurent l’eau, fraîche, mais agréable. Nous jetons l’ancre dans une crique bien cachée près des Menhirs, notre coin préféré.
Là, Malo décide d’animer un peu plus la soirée. Il brandit un chapeau de marin trouvé je ne sais où et le tend à Lilouenn.
— Allez, shooting sexy pour fêter l’été ! Vous deux, mettez-vous à la barre et faites-moi rêver. Prenez la pose façon pin-up !
Lili éclate de rire et attrape le chapeau.
— Avec plaisir, capitaine !
Elle monte à la barre avec Gaëlle qui hausse les épaules, hilare.
— Allez, c’est pour le fun ! lance Lili à son amie.
Mais bientôt, Gaëlle se rapproche d’elle d’un air joueur, frôle son épaule, lui chuchote quelque chose à l’oreille. Malo les fixe, bouche entrouverte.
— Euh… wow…, murmure-t-il, clairement dépassé.
Je secoue la tête en souriant, amusée par leur petit manège. Moi, je préfère rester un peu à l’écart, sur les filets. Katell est juste à côté, allongée contre moi. Sa main cherche la mienne. Je la serre doucement.
— Tu veux qu’on s’éclipse ? me murmure-t-elle à l’oreille.
— Pas encore. J’aime bien ce moment. Et puis, je crois qu’il n’y a pas de plus bel endroit pour admirer le coucher du soleil ni de meilleure compagnie non plus, souris-je.
Elle me regarde, ses yeux plongés dans les miens.
— Tu sais qu’un jour, je t’emmènerai loin d’ici ?
— Je sais, acquiescé-je en souriant. Mais pas ce soir. Ce soir, je veux juste rester là, avec toi.
Elle m’attire contre elle. Je sens sa chaleur, l’odeur du sel dans ses cheveux. Je ferme les yeux. Nous sommes loin des jugements, loin de ce que pense mon père. Katell n’a absolument rien du gendre idéal dont rêvent mes parents, mais avec elle, je me sens libre.
— On s’en fout du reste, n’est-ce pas ? souffle-t-elle doucement.
— Complètement.
À cet instant précis, rien d’autre ne compte que le bonheur présent.
⁂
Malo, toujours en quête d’animation, s’approche du centre du pont. Il tangue un peu, sa bière dégouline le long de sa main, et il lance avec un grand sourire :
— Bon, les moussaillons, on passe aux choses sérieuses ? Action ou Vérité ?
Tout le monde réagit avec enthousiasme. Lili lève déjà la main pour commencer. Gaëlle rit, Quentin fait une imitation ridicule de suspens dramatique. Je souris, mais une nausée acide me remonte à la gorge. Ce n’est pas l’alcool, c’est autre chose ; un poids qui me serre la poitrine, accompagné d’une fatigue soudaine. Je n’ai pas bu tant que ça pourtant… ou alors j’ai trop mélangé. L’air marin ne m’aide pas ce soir.
— Je vais m’allonger un peu à l’avant… ça tourne, murmuré-je à Katell.
Elle attrape ma main, la chaleur de sa peau contraste avec la fraîcheur de la mienne. Elle me lance un regard inquiet.
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non, reste. Je vais juste aller respirer un peu au calme.
Je m’éloigne en silence, traversant les éclats de voix, les rires et les gages absurdes. Je m’installe à la pointe, sur les filets de proue. Sous mes pieds, le vide s’offre à moi et j’observe la mer qui chahute les coques du bateau. Je ferme les yeux un instant. Le vent siffle doucement dans mes oreilles et je me concentre sur le clapotis régulier des vagues contre le navire.
Puis, un choc brutal fait vibrer l’un des flotteurs et un craquement sinistre résonne sous les coques.
— Il se passe quoi ?! crié-je à l’intention de mes amis.
Je me penche, le cœur au bord des lèvres, et pousse un cri strident. Là, sous mes pieds, entre les filets où l'écume devrait être blanche, une nappe sombre et visqueuse apparaît. Elle est d’un rouge si foncé qu’il paraît noir sous la lumière de la lune. Puis, pendant une fraction de seconde, un visage apparaît. Deux yeux grands ouverts me fixent avant de disparaître engloutis par les vagues.
— Oh mon Dieu ! hurlé-je. Il y a quelqu’un dans l’eau, j’ai aperçu un visage à la surface.
Personne ne bouge. Ils s’imaginent peut-être que je délire. Sans réfléchir, je saute par-dessus le bastingage. Le choc glacé de l’eau me coupe le souffle. Les vagues me submergent et me tirent vers le fond. Je remonte, une première fois en battant l’air de mes bras, je suffoque, et tente de crier. Une seconde vague me recouvre et m’entraîne vers le fond. L’eau est noire, lourde. Elle me brûle les yeux. Je ne vois rien. J’essaie de nager, mais mes bras sont fatigués et mes jambes s’engourdissent. Je cherche le visage, mais je ne vois rien. J’entends une voix derrière moi, lointaine.
— Fanny !
Katell ! Elle m’a suivie. J’ouvre la bouche pour lui répondre, mais l’eau s’engouffre dans ma gorge. La mer est trop forte. Chaque vague me tire un peu plus vers le fond. Puis, tout devient flou… et le noir m’engloutit.
⁂
Une lumière. Des voix. Un bruit sourd. Une main sur ma poitrine. Je ne sens rien. Est-ce que je suis morte ? Non… quelqu’un pleure.
Je n’arrive pas à ouvrir les yeux, c’est comme si je flottais au-dessus de mon corps. Mon esprit a quitté mon enveloppe charnelle. Je suis spectatrice de mon propre sauvetage. J’observe ce qu’il se passe sur le navire, mais ne peux intervenir. Je crie, je hurle que je suis là, mais mes amis ne m’entendent pas. Ils ont les yeux braqués sur mon corps, inerte.
— Respire, Fanny, respire, putain… s’énerve Katell en me prodiguant un massage cardiaque.
Autour de moi, tout le monde panique. Je lis la peur sur leur visage.
— Elle est morte ? demande Malo, la voix tremblante.
Katell ne répond pas. Elle continue, concentrée, malgré ses bras qui fatiguent. Je suis allongée sur le pont, froide, inconsciente, mais je sens quelque chose… Un battement, faible, lointain. Je dois m’y accrocher…
Gaëlle grimpe au poste de pilotage, elle crie dans la radio.
— Mayday, mayday… Ici le catamaran Liberty. Nous avons une urgence vitale à bord. Nous sommes amarrés au sud des Menhirs ! Notre amie est tombée à la mer, elle est inconsciente…
Ses mots, couverts par le bruit des vagues et les sanglots de Lili, sont presque inaudibles. Une fois l’appel terminé, elle revient près de mon corps, essoufflée, les yeux pleins de larmes.
— Les secours arrivent par hélico. Ils envoient les garde-côtes aussi.
Katell hoche la tête, sans me quitter du regard.
— Elle a un pouls. Il est très faible, mais il est là. Reste avec moi, my love, tout va bien se passer.
Un long silence s’installe. On entend seulement le vent, les vagues et… au loin, le bruit régulier d’un hélicoptère.
Alors que Lili prend la parole, Malo l’interrompt. Il s’avance, le visage marqué par la panique et l’alcool.
— Écoutez-moi bien !
Son ton est ferme, cassant, je ne l’ai jamais entendu parler ainsi. Je ne reconnais pas mon meilleur ami.
— Ce soir, il ne s’est rien passé. Si on parle de ce qu’elle a vu, le bateau sera saisi, et avec ce qu’il y a à bord, nous risquons tous gros. Nous étions six, nous avons bu. C’est un accident, Fanny est tombée à cause de la houle, c’est tout. Si l’un de vous lâche un mot sur ce visage, on plonge tous sans exception.
Il plante ses yeux dans ceux de Quentin, puis fixe un à un chaque membre de notre petit groupe d’amis.
— Tout le monde s’en tient à cette version. Compris ?!
Un silence encore plus lourd s’abat sur le catamaran. L’espace d’un instant, on n’entend plus un bruit, même les vagues ont cessé de venir s’échouer contre la coque. Personne ne dit un mot. Même ma Katell, ma rebelle, une main encore posée sur ma poitrine, hoche lentement la tête.
Lorsque l’équipe de secours évacue mon corps inerte dans l’hélicoptère, je suis seule. Mon cœur, qui a fait plusieurs arrêts, finit par repartir et j’aperçois les gyrophares de l’engin dans la nuit noire. Mon esprit regagne mon corps avant de sombrer dans le coma.
⁂
Quinze jours plus tard
Lorsque j’ouvre les yeux, je suis allongée dans une chambre d’un blanc immaculé. Mes pupilles ont du mal à s’habituer à cette lumière blanche qui me brûle la rétine. Je cligne un long moment des yeux, avant d’apercevoir le visage en larmes de ma mère. Puis celui de mon père apparaît, sans un mot, il me serre tendrement la main.
Que m’est-il arrivé ? Depuis combien de temps suis-je là ? J’ai l’impression d’avoir dormi des jours. Je ferme les yeux un long moment et me concentre pour rassembler mes souvenirs. Je me rappelle du nouveau bateau de Malo, de la musique, de l’eau froide qui me glace les os et puis c’est le trou noir.
C’est comme si mon esprit avait effacé cette soirée de ma mémoire, pourtant j’ai un drôle de pressentiment… l’impression que cette nuit du 31 août 2006 a changé ma vie à jamais.
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Sympa
Pas mal le debut