Chapitre 1 — Première partie : Sarah – Chapitre 1
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D'épines et de Roses · Le Jardin de Sappho
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Camille sait qu’en ce dimanche, ce sera la première fois qu’elle arrivera à souffler d’un seul coup toutes les bougies de son gâteau d’anniversaire. Dix-huit pour être précis.
Depuis qu’elle était enfant, le fou rire la gagnait systématiquement lors de ce rite. Cette hilarité gaspillait son souffle qui se perdait au lieu d’éteindre les petites flammes festives.
Effectivement, dans un mouvement impeccable de la tête, elle répartit convenablement son expiration et en moins de deux secondes s’exhale des mèches éteintes une fumée âcre.
Coup parfait qui en temps ordinaire aurait valu de la part des convives l’exigence de faire un vœu.
Au lieu de cela, Camille s’effondre en pleurs sur sa chaise.
— Désolée, maman, désolée papa, je montre peu d’enthousiasme alors que toi, ma petite maman, tu as préparé un aussi beau gâteau malgré les difficultés pour pouvoir le faire. Désolée également, mon Gaston…
Personne ne répond.
Solange, la mère de Camille a les yeux qui perlent de larmes.
Marcel, son père, ne pleurera sûrement pas, bien qu’il soit à deux pas de le faire.
Gaston, son puîné de quatre ans regarde son assiette fixement, le regard dans le vague.
Il y a deux jours, c’était l’anniversaire exact des dix-huit ans de Camille, le vendredi 14 juin 1940, le jour de l’entrée des troupes allemandes dans Paris…
Camille est une jeune fille magnifique.
Elle est de taille moyenne avec ses 1,65 m, mais superbement proportionnée. Sa taille est fine, mais, au grand bonheur de sa mère, le bassin est large, taillé pour lui permettre d’avoir de beaux petits-enfants, pense-t-elle, avec son cœur de mère, bien évidemment.
La figure est toute ronde comme celle d’une poupée de porcelaine. De beaux yeux d’un bleu très clair, presque délavé. Le teint est un peu pâle, mais, une petite exposition au soleil printanier fait légèrement ressortir chaque année des taches de son discrètes. Camille n’aime pas son nez. Pourtant tout le monde ne lui en fait que des compliments et lui envie ce petit appendice discret qui remonte d’un air mutin. Avec un sourire permanent derrière des lèvres charnues, cela lui donne un visage qui respire la joie de vivre.
Ses cheveux sont d’un châtain très clair, presque blond doré. Ils sont coiffés à la mode de l’époque, descendant en mèches bouclées jusqu’à la base du cou, relevés assez haut au-dessus du front. Elle porte toujours des robes boutonnées sur le devant, fleuries en ce moment. Aux pieds de petites chaussures en cuir avec un léger talon pour compenser sa taille modeste et une paire de socquettes blanches repliées sur ses chevilles.
Elle a fait le choix de ne porter aucun maquillage, ni vernis à ongles.
La jeune femme moderne par excellence.
Elle est la fille de Marcel et de Solange Mérieux.
Marcel a cinquante ans. Après de brillantes études secondaires il a été admis à Saint-Cyr. Au sortir de celle-ci en 1912, il est affecté au 33e régiment d’infanterie à Arras. Il a commencé la guerre en 1914 dans la région de Dinant en Belgique. Après plusieurs affectations il a reçu le grade de capitaine au moment où a commencé la bataille de Verdun en février 1916. Très proche des hommes de sa compagnie, et loin de rester « planqué » dans un coin de la tranchée, il n’hésitait pas à s’exposer lors des assauts meurtriers. Mi-mars 1916, lors d’une attaque, un de ses hommes, une jeune recrue à peine sortie de l’adolescence, s’est retrouvé à quelques dizaines de mètres de la tranchée, paralysé par la peur, sans être capable même de se mettre à couvert. Exhorté par le capitaine Mérieux d’avancer en s’exposant le moins, rien n’y a fait. N’écoutant que son courage, Marcel s’est précipité pour au moins le faire mettre à plat ventre. À peine à ses côtés, une rafale de mitrailleuse a abattu le jeune soldat. Quant au capitaine il a ressenti une douleur atroce au genou droit. Il s’est effondré. Par chance, n’étant pas trop loin du bord de la tranchée, deux brancardiers sont venus le chercher immédiatement. Quand il s’est réveillé des heures plus tard, un vieux médecin major, qui vu son âge, avait sans doute rempilé, lui a dit plein de commisération : « Je suis désolé, mon gars, je n’ai pas pu sauver votre jambe ». D’hôpitaux en sanatoriums, de maisons de convalescence en maisons de rééducation, à la fin de 1916, Marcel a été démobilisé en attendant d’être réformé. Ce fut pour lui une catastrophe. Heureusement et en insistant grâce à une correspondance soutenue, le général Pétain, vainqueur de Verdun, et surtout ancien colonel de son régiment, le 33e d’infanterie, a réussi à lui obtenir un poste de bureau au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, évitant ainsi la réforme crainte. En qualité d’officier il a eu le droit à être équipé d’une prothèse de jambe.
Et puis, est arrivé avec soulagement et joie le 11 novembre 1918. Ce fut une folie collective. À 11 heures, les bureaux du ministère retentissaient des hurlements d’allégresse. Certains employés se sont même permis de lancer des dossiers en l’air, les feuilles retombant comme des confettis géants. On se congratulait, on s’étreignait, on s’embrassait. C’est ainsi que Marcel s’est retrouvé serrant dans ses bras une de ses secrétaires, une jolie petite blondinette d’une vingtaine d’années, Solange. L’étreinte s’est alors prolongée, les gros baisers sur les joues ont spontanément fait place à des marques d’affection beaucoup plus langoureuses. En début d’après-midi, Marcel et Solange se donnaient l’un à l’autre dans un petit hôtel voisin. L’amour avait remplacé les armes létales pour les foudroyer. Trois mois plus tard Solange et Marcel unissaient leurs vies dans la plus stricte intimité. Cette fois-là, le capitaine Mérieux n’échappa pas au retour définitif à la vie civile. L’emploi de Solange n’étant plus nécessaire, elle quitta le ministère et se fit engager comme secrétaire dans une société d’import-export. Avec leurs quelques économies, et s’appuyant sur une retraite et une pension d’invalidité généreuses, le couple fit l’acquisition d’un petit appartement dans le 15e arrondissement de Paris. Après presque quatre ans de lune de miel, le 14 juin 1922 naquit une magnifique petite fille, Camille. Quatre ans plus tard, son frère Gaston vint la rejoindre. Les deux enfants grandirent en beauté et en sagesse. En 1933, seul parmi beaucoup, Marcel comprit le danger que représentait l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler ; un revanchard malsain d’après lui.
Camille s’avéra très tôt être une enfant très éveillée et comprenant beaucoup de choses. C’est ainsi qu’elle partagea l’inquiétude de son père en 1936 lorsque Hitler remilitarisa la rive gauche du Rhin. À fortiori en septembre 1938 elle pensait que la guerre revenait montrer son visage hideux. Les accords de Munich ne la convainquirent pas. Elle avait lu dans un journal la phrase prophétique d’un certain Winston Churchill, député conservateur aux Communes en Angleterre : « entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur ; vous aurez également la guerre ». De même elle avait pris connaissance de la phrase révélatrice du président du Conseil, Édouard Daladier, lorsqu’il vit la foule venue l’acclamer au Bourget : « Ah, les cons ! »
Ce n’est donc qu’à moitié surprise que la famille Mérieux a appris la déclaration de guerre le 3 septembre 1939. À chaque fois qu’il prenait connaissance des nouvelles du front, Marcel bouillait de rage. « Mais, pourquoi ne rentrent-ils pas en Allemagne les cons ? On peut encore les avoir ». Tout le monde prit de plein fouet l’attaque allemande du 10 mai 1940. Marcel retrouva un regain d’optimisme lorsqu’il apprit que Paul Reynaud, le président du Conseil avait appelé le maréchal Pétain comme ministre de la guerre le 18 de ce mois-là. D’après lui, le vainqueur de Verdun, malgré ses quatre-vingt-quatre ans, allait rétablir la situation. Il déchanta très vite et le doute s’installa. Le piège tendu par les troupes nazies fonctionna très bien et en faisant croire à une invasion par la Belgique, fit dégarnir le front nord-est. Dès lors que les troupes françaises furent prises à revers, tout s’écroula comme des dominos. Le 12 juin Paris fut déclarée « ville ouverte ». Le 14, l’étendard nazi flottait sur tous les bâtiments officiels.
Voilà quel fut l’impitoyable cadeau d’anniversaire de Camille.
Le silence suit donc l’extinction des dix-huit bougies du gâteau de Camille. Une succulente pâtisserie réalisée par Solange, faite d’une génoise aérienne et de crème au beurre aromatisée au café. Compte tenu de la désorganisation il n’a pas été facile de rassembler les ingrédients. Heureusement, Gaston a pris son vélo pour aller les chercher chez des cousins fermiers dans la Seine-et-Oise.
Toujours silencieux et sombre, Marcel s’apprête à déboucher la bouteille de champagne.
— Non, papa, intervient Camille. C’est inutile. Je ne reboirai du champagne que lorsque les Boches se seront barrés.
— Tu as raison, ma puce, dit-il en faisant un nouvel effort pour ne pas extérioriser son chagrin.
Le mardi suivant toute la famille est assemblée devant le poste de TSF. Le maréchal Pétain, vice-président du Conseil va parler.
« C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat »
Marcel se lève, blême.
Sur le manteau de la cheminée, parmi les cadres des photos de famille il y a celui du général Pétain. Il s’en saisit et rageusement le jette par terre et le piétine jusqu’à ce que le verre et la photographie soient réduits en miettes.
— Fumier ! Traître ! Vendu ! Saloperie ! Putain ! Quand je pense que j’ai failli me faire trouer la peau pour toi, sale vieillard cacochyme.
Solange, Camille et Gaston le regardent, incrédules. Cette scène n’est pas dans le caractère du très taciturne Marcel. Cela d’autant plus que depuis 1916 il voue un véritable culte au vainqueur de Verdun, son général et son ancien colonel.
Camille, bouleversée, va étreindre son père pour le consoler. Elle est rejointe par sa mère et son frère.
Elle n’oubliera jamais ce moment.
Le surlendemain, elle rentre de promenade, excitée comme un boisseau de puces.
— Tout à l’heure il faudra qu’on écoute Radio Londres à la TSF. Il paraît qu’un général français, réfugié à Londres, invite les Français à continuer le combat. D’après ce que j’ai pu comprendre il était secrétaire d’État à la guerre dans le dernier gouvernement de Paul Reynaud.
— Double-mètre, Le Connétable, non ? Ah mince, elle est forte celle-là ! s’exclame Marcel.
— Tu connais ? interroge Camille.
— Et pas qu’un peu, mon neveu ! Il s’agit de Charles de Gaulle, un condisciple de ma promotion à Saint-Cyr. Ces deux surnoms étaient les siens à l’école. Un brave type, malgré un air supérieur et une tendance à être tatillon. Le plus drôle, c’est que nous étions ensemble au 33e R.I. à Arras sous les ordres de Pétain. On s’est retrouvés également à Verdun. Lui, a été fait prisonnier quelque jours après ma blessure.
— Et s’entendait-il bien avec le maréchal ? interroge cette fois Gaston.
— Jusqu’à après-guerre, sans aucun doute. C’est après que les choses ont commencé à se gâter. Il a été le rédacteur de livres de Pétain, et lorsque celui-ci a renoncé à publier, de Gaulle a repris les ouvrages sous son nom. Les relations se sont envenimées, et alors Pétain a tout fait pour l’empêcher d’intégrer l’école de guerre à la fin des années 20. Je me demande même comment ils ont fait pour éviter de se battre au gouvernement après le 6 juin.
— Crois-tu qu’il pourra faire quelque chose à partir de l’Angleterre, si celle-ci n’est pas envahie ? demande Camille.
— En tout cas, il a l’esprit combatif et des idées. C’est lui qui a compris tout le potentiel des tanks dans la guerre moderne. Ce qui est agaçant, c’est que le seul qui a réellement saisi cela, c’est Hitler. La preuve…
En effet, le soir même toute la famille écoute la rediffusion de l’appel que de Gaulle avait lancé la veille.
Camille est subjuguée.
Son père s’en rend compte, et avant d’aller se coucher la prend à part.
— Écoute, ma puce, je devine tes pensées. Je te comprends, mais par pitié, ne te précipite pas. Attends déjà de voir comment la situation militaire va évoluer entre l’Angleterre et l’Allemagne. Et puis, je ne te cache pas que si tu sautes le pas en ce qui pourrait être tes projets, tu créeras une inquiétude immense à ta maman. Réfléchis-y bien. En outre, peut-être que le combat de la résistance comme l’appelle de Gaulle, peut également se faire ici.
— Ne t’inquiète pas, mon gentil papa, je n’ai strictement rien décidé. L’année prochaine est celle de mon bac, et celui-ci est une priorité pour moi.
— Je te fais confiance.
Père et fille s’étreignent très fort avant de se quitter pour la nuit.
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