Dans l’attente de te lire · Julie Lezzie
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De : <celesteberanger@courrier.fr>
A : <robine.photographe@pix.com>
Date : Jeudi 19 janvier 2017 00:43
Objet : Re : surprise !
Chère Robine,
Quelle surprise de recevoir ce mail vide… à l’exception de la pièce jointe. Je ne savais pas que tu m’avais photographiée le soir de notre rencontre. Je suis à la fois surprise et flattée…
J’ai été très heureuse de faire ta connaissance, je dois dire que ça a été pour moi le point fort de cette soirée désastreuse ! Je ne suis allée cette exposition que pour faire plaisir à une amie qui ne voulait pas y aller seule.
Je t’espère bien arrivée à Bangkok pour ton reportage. Il doit faire chaud là-bas ! Envoie-moi des nouvelles de temps en temps, si tu le souhaites.
A bientôt ! Et tous mes vœux pour cette nouvelle année ! Qu’elle te comble dans tous les domaines.
Céleste
De : <robine.photographe@pix.com>
A : <celesteberanger@courrier.fr>
Date : Samedi 21 janvier 2017 09:17
Objet : Sorry !
Céleste,
Excuse-moi pour ce message vide. Je ne suis pas très douée pour trouver les mots. Comme nous avons échangé nos e-mails, j’ai eu envie de t’envoyer cette photo prise pendant la soirée.
Je me serais bien passée moi aussi d’aller à cette expo la veille de mon départ, mais le photographe est un pote de longue date et j’étais curieuse de voir ce qu’il nous avait rapporté de la Nouvelle Calédonie. Vu que je partais pour un moment, c’était la seule occasion. Pour finir, je ne regrette pas d’y avoir fait un saut ! ;)
Oui, bien arrivée à Bangkok où j’ai pris mes quartiers depuis trois semaines. En effet, on y crève de chaud, avec des températures qui flirtent avec les quarante degrés et une humidité qui dépasse quatre-vingt-dix pour cent. Avec les sacs photo, je suis vite en nage. La nuit, entre la chaleur et le boucan du ventilateur, j’ai du mal à trouver le sommeil avant trois heures du matin. A part ces petits inconvénients, c’est plaisant comme métropole. Très dépaysant.
Je crois que tu m’avais parlé d’un conseil de classe qui allait bien t’occuper les semaines à venir, alors je te souhaite bon courage et te dis à bientôt. Bonne année à toi aussi ! Amour, santé, sérénité… tout ce que tu souhaites.
Robine
De : <celesteberanger@courrier.fr>
A : <robine.photographe@pix.com>
Date : Lundi 23 janvier 2017 02:12
Objet : Re : Sorry ! Tu es toute pardonnée ! ;)
Chère Robine,
Ton message m’a fait très plaisir.
Tu as du courage de partir comme ça aux quatre coins du monde pour faire tes reportages. Moi, ça m’effraierait. Surtout dans un pays aussi différent du nôtre, de notre culture, avec une langue sans racines connues auxquelles s’accrocher... J’ai regardé sur internet à quoi ressemble le thaï. C’est très esthétique à voir, mais quand je ne sais pas lire les panneaux, je panique !
Pour ce qui est des conseils de classe, ils sont quasiment terminés. La rencontre avec les parents explique souvent le comportement des élèves. Je comprends mieux pourquoi ils stagnent quand je vois le manque d’encouragement à la maison. Je me suis fait insulter quand j’ai suggéré une maman dépassée de trouver un étudiant pour donner des cours particuliers à sa fille ! Parfois j’ai envie de tout planter là et de partir enseigner dans les îles ! Quand j’étais plus jeune, j’idéalisais le métier d’enseignante et je rêvais de pouvoir être utile en transmettant mon savoir à des élèves avides de connaissance ! Inutile de te dire que j’en croise peu et que le reste du temps, ça ressemble davantage à un combat pour arriver à les faire s’intéresser à quelque chose.
Et toi ? Tu as toujours voulu faire ce que tu fais ? D’ailleurs, que fais-tu exactement à Bangkok ?
Je t’envoie un peu de fraîcheur en espérant que tu arrives mieux à dormir la nuit et que tu t’habitues à la chaleur.
A bientôt de te lire ! Bises,
Céleste
De : <robine.photographe@pix.com>
A : <celesteberanger@courrier.fr>
Date : Mercredi 25 janvier 2017 08:51
Objet : Ce que je fais…
Bonjour Céleste,
Merci pour ton message. Oui, je dors mieux, le corps s’habitue petit petit à la chaleur.
Pourquoi est-ce que tu ne demandes pas ta mutation pour les DOM-TOM ? Tente ta chance ! Et fais l’expérience — je suis sûre que tu vas adorer !
A Bangkok, où je ne vais d’ailleurs pas rester, je suis venue photographier le travail d’une assoce qui s’occupe de jeunes filles et de transsexuelles de la rue pour leur éviter de se prostituer. Je vais suivre l’équipe pendant trois mois pour témoigner de leur travail sur le terrain et aussi de l’évolution des filles. C’est la première fois que je fais ça, la cause m’a touchée et je me suis démenée pour être sur le coup.
Et pour répondre à ta question, non, je n’ai pas toujours été aussi aventureuse. J’ai passé un bac pro de photographe au lycée Brassaï à Paris et comme j’avais un bon dossier, on m’a inscrite en BTS. Mais j’ai toujours été pour l’expérience, alors je me suis mise à bosser à droite à gauche, en assistant des photographes de mode et d’architecture. En développant mon style et en montrant mes clichés, on ne m’embauchait plus comme assistante mais comme photographe. J’ai laissé tomber le BTS et me suis mise à mon compte. Mais l’architecture m’a vite lassée, et le milieu de la mode n’est pas très reluisant. Les filles sont sous substances pour tenir sans manger, beaucoup font la gueule quand elles voient que derrière l’objectif ce n’est pas un mec qu’elles pourront se taper pour s’assurer d’autres shootings, sans compter que j’ai jamais été douée pour gérer les caprices — je suis photographe, pas nounou. Bref, mes premières années en tant que photographe n’ont pas été des plus épanouissantes : horaires décalés, non-stop tous les week-ends, sans jamais savoir à quelle heure du jour ou de la nuit on aura fini… Ma copine n’a pas supporté et m’a quittée. Ça m’a foutue en l’air, parce que j’avais rien vu venir ; je croyais qu’on était en train de construire quelque chose. Alors, je suis partie sur un coup de tête. J’ai entendu dire qu’une assoce humanitaire était à la recherche d’un photographe pour couvrir leur mission de forage de puits et de construction d’une école au Togo. J’y suis restée deux mois et ça m’a transformée. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais fait de shooting. Photographier des visages vrais et non des mises en scène, témoigner de conditions difficiles ou de différences culturelles, ça c’est ce que j’aime. J’ai trouvé ma place.
Euh, je crois que je t’en ai beaucoup confié, là… Je ne suis pas très bavarde sur mon passé, d’habitude. Mais comme tu m’as posé la question, alors voilà !
Je t’envoie un peu de chaleur à mon tour. A bientôt !
Robine
De : <celesteberanger@courrier.fr>
A : <robine.photographe@pix.com>
Date : Samedi 28 janvier 2017 01:10
Objet : Re : Ce que je fais — tu le fais bien ! ;)
Chère Robine,
Merci infiniment pour ton message et pour t’être livrée. Je suis très honorée de ta confiance — d’autant plus que tu dis ne pas te livrer facilement, ce qui est bien dommage, car tu peux être fière de ton parcours !
Ta mission est sans doute délicate, mais je te fais entièrement confiance : tu sais capter des moments-clés sans même qu’on te remarque — je peux en témoigner ! ;)
Ainsi tu as trouvé ta place en tant que photographe sur des missions humanitaires. Ça semble être une vocation. Un peu comme celle que j'ai eue il y a longtemps... A six ans, je clamais haut et fort que je voulais devenir institutrice pour apprendre aux petits Africains à lire ! Je ne sais pas d’où je sortais ça. D’un film ? Pour finir, j’ai choisi d’enseigner à des plus grands, et je n’ai pas quitté le territoire français. Enfin, dans l’exercice de mes fonctions, je veux dire, car sinon, j’ai un peu voyagé. J’ai probablement vu moins de pays que toi, mais j’ai visité quelques continents, sans toutefois mettre encore un pied en Afrique.
Parfois, je me demande si ce serait différent ailleurs et le fantasme de la mutation refait surface. Je suis encore jeune, alors pourquoi pas ? Et pas encore de mari, ni d’enfants, qui pourraient me retenir. Seulement des parents qui ne seraient pas rassurés de me voir partir. Et puis il y a Liberty, la douce boule de poils qui partage ma vie depuis une douzaine d’années. En tout cas, c’est bon de rêver... Et aussi de partager tout cela avec quelqu’un — je ne l’avais encore jamais fait !
On est vendredi soir, vive le week-end ! Je vais au ciné avec une collègue tout à l’heure. Je ne sais pas encore ce qu’on verra, on va se laisser inspirer ! J’espère que ce message te trouvera en forme, dans la fournaise de Bangkok. Raconte-moi un peu la ville !
Bises,
Céleste
De : <robine.photographe@pix.com>
A : <celesteberanger@courrier.fr>
Date : Lundi 30 janvier 2017 11:17
Objet : Lâche-toi !
Céleste,
Je ne peux pas m’empêcher de réagir à ton dernier message qui m’a fait bondir ! « Je suis encore jeune », ça veut dire quoi ? Est-ce qu’il existe un âge limite au-delà duquel on ne peut plus voyager, tenter sa chance ailleurs, changer de vie pour en tirer le meilleur ? Comme cet âge où il faut absolument se ranger, devenir raisonnable, se caser, devenir propriétaire, se marier et avoir des enfants ? Célibataire ou mariée, avec ou sans enfants, y a pas d’âge pour expérimenter, pour vivre la vie, pour tout plaquer et aller visiter le monde ! Et puis t’as quel âge si c’est pas indiscret ? On a l’âge qu’on a dans la tête, dans les jambes ! Moi, j’ai dépassé la trentaine mais je jure de ne jamais renoncer à ma liberté pour qui que ce soit. Le jour où je commencerai à me limiter en songeant à faire ce qu’on attend de moi ou en réfléchissant à qui je ferai du tort en vivant ma vie, je ne serai plus moi.
Excuse-moi si je suis un peu brusque, mais je veux juste t’ouvrir les yeux pour que tu n’aies pas de regrets plus tard. Je connais trop de gens qui n’ont jamais osé miser sur leurs rêves et qui s’en mordent les doigts en se disant qu’ils ont gâché de belles opportunités. Les rêves sont faits pour être réalisés. Sinon ils resteront à jamais des fantasmes.
Raconte-moi Bangkok... Eh bien voici une anecdote toute fraîche. L’autre nuit, j’avais trop chaud pour avoir sommeil, alors j’ai décidé d’aller faire un tour dans le quartier. Il faisait encore trente degrés à 1h30 du matin ! Comme j’étais habillée en pantalon et t-shirt, je me suis fait aborder par une prostituée qui m’a prise pour un touriste ;) Apparemment, mon mètre soixante-quinze, mon look androgyne et mes cheveux courts induisent en erreur !
Bangkok est l’une des plus grandes villes au monde et grouille littéralement de vie. A n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, on trouve des vendeurs ambulants à tous les coins de rue, qui proposent pour une trentaine de bahts — moins d’un euro — des repas délicieux : pad thaï, riz frit, beignets de légumes, fruits exotiques préparés, et pour ceux qui aiment, du poisson séché… Contrairement à ce qu’on pourrait s’imaginer, c’est très sûr de manger dans la rue : l’hygiène est très respectée ici.
Je t’écris depuis un ordinateur à pièces dans le hall de la guest house, car le wifi ne marche pas. Je vais être bientôt à cours de bahts alors je te dis à bientôt.
Robine
De : <celesteberanger@courrier.fr>
A : <robine.photographe@pix.com>
Date : Mercredi 1 février 2017 03:29
Objet : Re : Lâche-toi !
Chère Robine,
Je ne t’en veux pas de m’avoir secouée un peu. Tu as raison, si ce n’est que nous ne sommes pas tous égaux en ce qui concerne le courage de tout quitter. Ce que tu ignores peut-être également, c’est que lorsque l’on part pour les DOM-TOM, comme la Polynésie qui me tente bien, ce n’est pas pour changer d’air le temps d’un trimestre ; le contrat est de deux ans. D’où mon hésitation et ma tendance à toujours remettre à l’année prochaine… Tu ne m’as d’ailleurs pas dit combien de temps tu restes en Thaïlande.
J’ai vingt-huit ans et toutes mes dents ! Tu as raison quand tu parles de l’âge. Je connais des collègues qui sont déjà vieux dans leurs têtes, qui planifient leur retraite alors qu’ils ont à peine trente ans ! Et il y a aussi des retraités très actifs, qui voyagent et font du vélo jusqu’ quatre-vingt-dix balais ! Je crois que pour trouver un équilibre et bien vieillir, il faut entretenir le corps et l’esprit et surtout rester curieuse de la vie.
Tu n’as pas peur de te balader ainsi la nuit ? Ce n’est pas risqué ? La nourriture est tentante. La gastronomie thaïe est réputée, mais je ne crois pas avoir jamais essayé. J’aime bien manger vietnamien, alors si ça y ressemble, probablement que j’apprécierais. J’aime aussi la cuisine italienne, libanaise, grecque. Et évidemment, notre bonne gastronomie française ! Sans parler des innombrables fromages régionaux et des vins qui les accompagnent… Je t’écris en buvant un verre de Morgon et en grignotant du pecorino ! Je suis gourmande et je le revendique ! Question : boit-on du vin en Thaïlande ?
N’hésite pas à joindre une photo de temps à autre pour illustrer tes mails. Il paraît que tu es photographe… ; )
Dans l’attente de te lire, je t’envoie des bises fraîches de Paris. Prends soin de toi.
Céleste
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