Chapitre 1 — Chapitre 1
Dans l'ombre d'Emma, Intégrale · Mélina DICCI
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Première cigarette, huit heures du matin. Un café posé devant elle, le soleil de ce mardi du mois de juillet sur son visage encore endormi. Elle passe sa main dans ses cheveux châtains et tire sur sa cigarette. La fumée qu’elle recrache part se perdre dans la pollution de la ville en contrebas. Il est tôt, mais la rue est déjà très bruyante. Elle regarde longuement les bâtiments qui s’offrent à son regard. Assise sur son balcon, les pieds sur une petite table basse, il est presque l’heure de partir.
Dans la salle de bain, le reflet que lui renvoie le miroir est celui d’une jeune femme aux yeux verts, triste et seule. Elle se maquille un peu, brosse ses cheveux déjà raides et enfile un blouson en cuir marron. Le petit appartement qu’elle occupe depuis deux ans ne comporte pas de décoration, pas de rideaux aux fenêtres, ni photographies affichées contre les murs ou sur les meubles. La chambre baigne dans une douce lumière qui contraste avec la simplicité des lieux. Sur le pas de la porte, elle fouille dans son sac à la recherche de son paquet de cigarettes. En bas de l’immeuble, la porte s’ouvre et elle sort sur le trottoir déjà rempli de piétons. Il fait frais ce matin. Alors qu’elle s’engouffre dans la bouche de métro, les gens la regardent. Ils font toujours cela, où qu’elle se trouve. Ils l’observent, la toisent certaines fois. On lui répète sans cesse que c’est parce qu’elle est belle. Peut-être. Sa beauté froide et son air dur lui valent souvent les regards insistants des hommes et la jalousie des femmes.
Dans le wagon, il y a du monde. Une forte odeur de transpiration se dégage du lieu. Mais elle n’y prête pas vraiment attention : elle est plongée dans un livre qu’elle a commencé, il y a plusieurs jours déjà. C’est affolant comme les journées passent vite, elle n’a même plus le temps de lire comme avant.
Deux arrêts plus loin, elle sort et remonte à la surface. Le rendez-vous est dans quelques minutes et voilà qu’elle est en retard. Comme d’habitude. De toute façon, ce n’est pas vraiment la vie qu’elle avait envisagée. Peindre, oui mais peindre pour ces galeries de banlieue, pour ces ignares qu’elle méprise, ceux qui n’y connaissent rien à la peinture, à l’art… Et puis, il y a les snobs, ceux qui pensent tout savoir, tout pouvoir cerner, comprendre ce que l’artiste a voulu exprimer, afficher en public. Le souci, c’est que personne ne peut la sonder, ni même comprendre. Ciara est ainsi, seule dans sa tête, dans sa vie, seule dans son art. Quand elle a commencé à vouloir faire de la peinture son métier, elle était bien loin de se douter que ce serait aussi compliqué. Aujourd’hui, c’est un peu comme si elle s’était fait une raison.
Le rendez-vous avec Frank, son agent, doit avoir lieu dans un café en plein centre-ville. Elle pensait être en retard mais, en réalité, elle attend Frank depuis dix minutes déjà. Installée en salle, un café serré entre les mains, elle regarde l’écran de télévision accroché au mur. À cette heure-ci, le patron du bar a mis la chaîne info. Ils diffusent en boucle toujours les mêmes choses. Puis viennent les pubs, et de nouveau les informations. Ciara est seule dans le bar. Dehors, la rue s’anime peu à peu, et elle observe les gens à travers la baie vitrée. Un homme d’une quarantaine d’années, de petite taille, un chapeau sur la tête et un blouson noir, s’approche rapidement de l’entrée. C’est Frank. Il est en retard et il le sait. En entrant, il retire son chapeau et fait signe au barman de lui servir un café. Il enlève son blouson et s’installe en face de Ciara qui lui montre l’horloge accrochée au mur. À bout de souffle, il s’excuse. Son visage est déjà bien ridé pour son âge. Sa corpulence laisse deviner un passé d’athlète mais, aujourd’hui, Frank a tout laissé tomber et le temps a repris ses droits sur son corps.
Un peu perdu, il fouille dans sa poche et place une cigarette entre ses lèvres. Ciara l’observe sans dire un mot, avec un petit sourire narquois. Frank va pour allumer sa clope, lorsque le barman lui rappelle qu’il n’a pas le droit de fumer dans le bar. Il sourit et s’excuse.
— Alors, lance-t-il à Ciara, de sa voix rauque. Tu es prête ?
— Pour quoi ? demande la jeune femme, d’un air détaché.
— Comment ça, pour quoi ? Tu te fous de moi ?
Elle lui jette un bref regard en coin, puis sourit. Il insiste.
— Tu sais que je me suis cassé le cul pour t’avoir cet entretien ? Il m’a fallu deux putains de semaines pour que ce foutu directeur accepte ! T’es pas encore une star, Ciara.
— Bon, ça va. Tu comptes me faire la morale toute la journée ? Je t’ai dit que j’irai à ton entretien.
— J’espère bien que tu me feras ce plaisir, marmonne Frank, en remuant son café.
— J’ai juste…
— Juste quoi ? dit-il, en posant bruyamment sa tasse sur la table.
Ciara sursaute.
— Rien. Je trouve que c’est un peu chiant de rester assise à attendre qu’ils décident de mon sort !
— Tu voudrais quoi ? Pouvoir leur raconter ta vie et écouter la leur ? lui balance Frank, en remettant une cigarette dans sa bouche.
Le barman claque dans ses doigts et Frank s’excuse de nouveau.
— Je croyais que tu avais arrêté ? lui demande Ciara, en se calant dans le fond de son siège.
— Ouais, ben pour le moment, contente-toi de sourire et de faire ce que je te demande.
— Sympa.
— Ciara, tu as du talent. Beaucoup de personnes t’aiment énormément, tu as des fans !
— Génial, j’adore l’idée d’avoir des fans !
— C’est pourtant le but ! Avoir des fans, te faire connaître.
— Ouais… c’est sûr.
Frank soupire longuement puis jette un regard à la télévision. Il veut savoir ce qui retient autant l’attention de sa protégée. Sur l’écran, il découvre le visage d’une jeune femme aux yeux bleus et au sourire ravageur. Elle parle d’une voix chaude et suave. En bas, son nom s’affiche à plusieurs reprises : Emma Valdonni. C’est une actrice. Depuis une dizaine d’années, elle brille à l’affiche des plus grands films. Frank claque des doigts devant les yeux de Ciara qui semble captivée.
— Tu es avec moi ?
La jeune femme fait oui de la tête en quittant, à regret, l’écran des yeux.
— OK. Alors demain, je te brieferai sur le “ pourquoi du comment il faut faire” Et ensuite, nous irons ensemble à ce putain d’entretien. Tu devras te tenir droite et éviter les remarques comme la dernière fois : tu sais que les galeristes détestent quand on se la joue !
Ciara, qui regardait de nouveau la télévision, tourne la tête vers Frank.
— Pourquoi ? Je ne suis pas polie d’habitude ?
Son agent se met à rire nerveusement.
— Ne joue pas à ce petit jeu-là, Ciara. Tu n’as pas vraiment d’autre choix ! Ils vont regarder tes toiles et décider si, oui ou non, tu figureras dans leur programme. Alors, sois polie, oui !
Il porte une cigarette à sa bouche et fait un signe de la main en direction du barman.
— D’ailleurs, tu as choisi ce que tu voulais exposer ?
Ciara soupire et attrape son blouson.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je me bouge, j’ai des examens à faire aujourd’hui.
— Des examens de quoi ?
Ciara est déjà debout et fouille dans la poche de son jean à la recherche d’une cigarette.
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