Chapitre 1 — 1. L'abîme
De chair et d'eau · Emma Denise
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Il y avait d’abord eu cette douleur dans le dos, foudroyante. Puis le silence et l’obscurité. L’air semblait dense et sombre. Une nuée de cendres aveuglait la vue.
Jazz peinait à respirer, piégée sous les décombres de la ville évanouie. La souffrance infligée par les gravats pesait sur son corps meurtri.
La somnolence la gagnait peu à peu. L’humidité se plaquait aux parois de ce cachot improvisé, collante, lourde et sournoise, s’insinuant partout comme elle le faisait depuis la fonte hémophile des pôles.
Il n’y avait plus de contours aux continents, l’eau régnait sur le globe, noyant tout sur son passage. Les communications s’étaient tues, les images s’étaient éteintes. On vivait encore, on espérait, certains priaient, on s’inventait des idoles. La force faisait loi.
*
Deux jours, peut-être trois, s’étaient écoulés depuis la dernière secousse. Le temps n’avait plus d’incidence sur la vie. La jeune fille se laissait glisser doucement vers un sommeil sans retour. Elle n’avait plus la force de lutter.
*
Elle crut d’abord percevoir un grognement, puis une langue râpeuse vint lécher son visage tuméfié. Elle ouvrit les yeux et son regard se noya dans celui de son samaritain… un chien, un pauvre bougre errant sans doute, dont la truffe humide lui balayait les joues. Le corniaud tentait d’écarter les déblais en s’aidant de ses pattes avant et de son museau. La tâche étant trop ardue, il s’éloigna du trou par lequel il s’était faufilé et Jazz l’entendit aboyer à pleins poumons comme on hurle à la mort, un cri strident, long et puissant, qui fit tressaillir la jeune fille.
Un long moment s’écoula, du moins le pensa-t-elle, puis un bruit feutré de pas sembla déformer le silence aride. La foulée était lourde, vraisemblablement entravée par tous les détritus au sol et l’obscurité opaque. Les pas se rapprochaient, brisant au passage tout ce qui ralentissait la marche. L’oreille plaquée au sol, Jazz sentait les pas résonner en elle comme un marteau piqueur sur le bitume. Il ne pouvait s’agir que d’un homme, un homme de forte stature. Jazz tremblait de peur, elle savait ce que certains hommes faisaient des femmes offertes à leur mâle convoitise. Elle avait longtemps vécu dans le giron de sa mère, dans la communauté des femmes, et se méfiait des hommes en ces temps de torpeur.
Elle vit d’abord la torche, puis la main qui la tenait s’approcher de son visage. La lumière vive lui fit cligner les yeux. Éblouie, elle ne parvenait pas à distinguer autre chose que les doigts calleux et entaillés qui jouaient aux ombres chinoises sur sa rétine. Jazz était paralysée par la peur. Un frisson traversa sa colonne vertébrale, de bas en haut, réveillant les douleurs lancinantes de ses blessures. Un cri rauque s’échappa de ses lèvres sèches. Un aboiement sourd lui fit écho, ou plutôt un jappement. Cela eut soudain l’effet d’un cataplasme sur sa peur. Elle se sentit d’un coup rassurée par la présence du chien qui s’était montré inoffensif et même affable quelques minutes auparavant.
— Bonjour, je m’appelle Gus, n’ayez pas peur de moi. Je suis juste un vieil homme usé, je ne vous veux aucun mal. On va vous sortir de là. Mon chien Pax va veiller sur vous en attendant du renfort. Comment vous appelez-vous ?
— Jazz, je m’appelle Jazz, Monsieur.
— Appelle-moi Gus, petite, d’accord ? répondit le vieil homme prenant le parti de tutoyer l’adolescente.
*
Sur ces quelques mots échangés, le vieil homme disparut après avoir intimé l’ordre à son chien de rester auprès de Jazz et de veiller sur elle.
La jeune fille entendit clairement le chien consentir à cet ordre en lançant un aboiement bref et débonnaire à la fois.
Jazz pouvait entendre la respiration rauque et haletante du chien aux aguets. C’était aussi étrange que sécurisant. Elle s’autorisa à fermer les yeux quelques instants et se laissa doucement sombrer dans une somnolence apaisante.
*
Elle n’entendit pas même Gus revenir avec plus robuste main-forte. Il leur fallut quelques minutes et des efforts collectifs, requérant vigueur et dextérité, pour dégager Jazz des décombres sans la blesser davantage. Ils la déposèrent sur une civière de fortune, en prenant soin de maintenir son dos aussi droit que possible.
Jazz, exténuée, entrouvrit à peine les yeux et n’opposa aucune résistance, se laissant manipuler par ces bras inconnus, puis elle retomba dans une apathie quasi narcotique.
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